Edgar Morin : un pense-intelligent

Publié: décembre 18, 2009 dans 1

Tamiflu…

C’est à la fois avec un très grand bonheur et, je dois l’avouer, avec fierté que j’accueille dans la collection « Les panseurs sociaux » l’ouvrage d’Ali Aït Abdelmalek Edgar Morin sociologue de la complexité dont la préface est signée… d’Edgar Morin. Cet ouvrage sera disponible au cours du premier trimestre 2010, c’est-à-dire, au train où vont les choses, demain. Celles et ceux qui sont coutumiers de cet espace d’analyse, d’opinion et aussi d’interrogations et d’échanges (397 articles et 386 commentaires, à ce jour) savent que, de tous les penseurs – cette fois avec un « e » – sur les épaules desquels j’invite à se jucher pour voir plus loin, Edgar Morin est sans conteste celui qui, le plus, nourrit, irrigue, fertilise le terrain de ces mots, glaise dans laquelle les professionnels de l’insertion plongent leurs mains et terreau qu’ils remuent pour la germination de la jeunesse, singulièrement celle qui n’a guère connu les goûters au retour de l’école, les logiciels socio-éducatifs pour mieux comprendre les savoirs dispensés, la douceur d’une famille-cocon pour aider la métamorphose de l’adolescence à l’adultéité. Il est aussi un remarquable antivirus, bien plus éprouvé que le Tamiflu pour le H1N1, contre les tentatives de réductions causales et économétriques du social : A sur B n’y donne pas C mais C’, social et complexité sont marqués de l’aléatoire, « cette chance à saisir » (1). Car « Comprendre, ce n’est pas tout comprendre, c’est aussi reconnaître qu’il y a de l’incompréhensible. » (2) Une invitation à la compréhension et à l’engagement.

Paenseurs sociaux…

Sans lui demander l’autorisation de cette homophonie, car je sais qu’il joue des mots avec une maligne délectation et se joue des maux par une posture où se combinent humanité et radicalité, reliance et dialogique, Edgar Morin m’apparaît le personnage le plus abouti et/ou le plus exemplaire de cette voyelle « a » ou « e » interchangeable du « panseur » et du « penseur ».

Histoire et hasard…

Directeur de collection, j’ai eu le plaisir et, il me faut là aussi l’avouer, le privilège de lire le manuscrit d’Ali Aït Abdelmalek. A vrai dire, sans guère de tracas (nous nous connaissons depuis une quinzaine d’années), sachant avant même la première ligne que cet ouvrage trouverait sa cohérence aux côtés des autres publications et, surtout, serait un outil à la disposition des professionnels de l’insertion. Comme bien souvent, l’histoire et le hasard sont au point de départ. Nous allions indépendamment, Ali et moi, à Paris et il ne fallut que quelques minutes au départ de Rennes pour que, placés dans la même rame du TGV, nous nous reconnaissions et naturellement changions de places pour échanger. Une chance, le TGV était clairsemé. Les un peu plus de deux heures du voyage furent denses comme ces moments de rencontre inopinée entre vieux compagnons que les occupations de la vie mobilisent de part et d’autre et qui, se retrouvant, éprouvent la même envie d’une discussion dense, pleine de mots, comme s’il fallait remplir les besaces respectives en vue d’un inévitable parallélisme contraint de leurs trajectoires… jusqu’à ce que, défiant par le hasard les lois de la géométrie, ces parallèles se rencontrent à nouveau… à Montparnasse ou ailleurs. Ainsi fût décidée – expression un peu sèche et rationnelle alors que ce fût spontané et enthousiaste – la publication de Edgar Morin sociologue de la complexité.

Lenédanleguidon…

Sans plus attendre, voici donc la préface d’Edgar Morin pour cet ouvrage, sorte de mise en bouche appétitive pour aller plus loin avec lui et par Ali, « relevant ainsi la tête au-dessus du guidon » comme il est écrit dans ces dernières lignes : on ne pouvait en l’occurrence mieux l’exprimer…

La sociologie de la complexité au cœur  de la reliance entre « les deux cultures », la culture humaniste et la culture scientifique.

En lisant le titre du livre d’Ali Aït Abdelmalek, Edgar Morin sociologue de la complexité, je me suis souvenu, avec le sourire, de la réponse que j’avais donnée il y a dix ans à Redi Benkirane (3) qui me questionnait d’emblée : « Comment êtes-vous devenu, voilà un demi-siècle le sociologue de la complexité ? »

« Tout d’abord, je ne me considère pas comme un sociologue de la complexité, je ne me considère d’ailleurs que très partiellement comme un sociologue. Effectivement, j’ai fait ma carrière au CNRS dans la section de sociologie, mais si vous consultez ma biographie, vous trouverez des ouvrages sur des thèmes qui vont bien au-delà du cadre de cette discipline…. »

Ne puis-je pourtant me reconnaître aussi dans ce portrait que trace ici Ali Aït Abdelmalek, comme un « sociologue de la complexité », surtout si cette formule désigne un chercheur particulièrement attentif à la complexité des phénomènes sociaux, domaine que la sociologie se donne depuis deux siècles mission d’explorer ? Dès mon entrée officielle dans la corporation, en 1952, je présentais une contribution au 2ème Congrès Mondial de Sociologie de Liège (4), qui s’avérait peut-être à mon insu alors, annonciatrice de La Méthode qui allait germer aussi à partir de mes méditations sur mes  expériences de sociologue : « Dans ce monde en crise, il serait inconcevable que les sociologues soient précisément ceux qui se détournent de cette crise pour mieux se consacrer à des monographies sur les régions les plus assoupies de l’actualité. »

Aussi puis-je assumer calmement le qualificatif de « sociologue de la complexité » que m’attribue à nouveau Ali Aït Abdelmalek, puisque c’est souvent d’abord à partir de mes expériences de chercheur en sociologie que j’ai sans cesse remis à jour ma culture biologique et scientifique. Je répondais déjà à R. Benkirane : « Quand on voit l’unité, on voit la diversité au sein de l’unité, et quand il y a la diversité, on cherche l’unité. Cela indiquait un chemin et cette idée de complexité qui ressortait ici et là, progressivement, je l’intériorisais. Quand j’ai décidé de commencer La Méthode, je ne me suis pas dit que ce serait la méthode la complexité : c’est La Méthode qui m’a fait aboutir progressivement à la pleine conscience du défi de la complexité. J’en suis arrivé à la conclusion que, pour la pensée et l’action, existait cette Complexité, qui pour les gens signifie confusion, contradiction,  c’est-à-dire quelque chose que l’on ne peut ni décrire ni expliquer. … » A tenter de relever ce défi de la complexité, la sociologie ne devait-elle pas, elle aussi, contribuer ?

C’est en s’attachant à cet exercice qu’Ali Aït Abdelmalek nous invite à une discussion de mes travaux de chercheur en sociologie au long des soixante dernières années : il n’a pas seulement traité de mes apports propres à la recherche sociologique, notamment en « sociologie du présent » et « sociologie événementielle », il n’a pas seulement montré que ma sociologie concernait aussi la « société monde » en formation et en crise, il a quasi exhumé la part ignorée ou méconnue de mon apport dans la théorie du concept même de société, où j’ai introduit de façon beaucoup plus complexe que chez N.  Luhmann ma conception de l’auto-éco-organisation.

Pour enrichir l’entendement humain des phénomènes sociaux, la sociologie n’est nullement contrainte de ne faire appel qu’aux seules ressources méthodologiques de la mécanique statistique et de la thermodynamique des phénomènes physico-chimiques. Elle trouve certes là de fructueuses heuristiques pouvant guider le chercheur tentant de comprendre comment, sinon pourquoi, des zones d’ordre apparent et relativement stable se forment et se transforment peu à peu dans un univers qui ne devrait être que désordre chaotique ?

Mais ces métaphores aident-t-elles à expliquer comment et pourquoi les évoluantes organisations humaines ne sont viables que dans des interactions permanentes d’ordre et de désordre : « Tout ordre ou tout désordre et rien ne va », rappelait P. Valéry : c’est à rendre intelligibles ces myriades d’interactions de tous types et de tous niveaux,  que ce soit au sein du cosmos ou des plus humbles microcosmes, que La Méthode veut s’attacher en revitalisant le concept d’Organisation et en l’entendant dans ses complexités : Dés lors il est plausible que se forme le concept de « Sociologie de la Complexité » lorsque l’on souhaite entendre les sociétés humaines dans et par la complexité des interactions s’entrelaçant qui sans cesse s’y manifestent ; et ceci sans s’enfermer a priori dans des catégories réductionnistes (individualisme) ou holistes (collectivisme). Il fallait partir de cette « intelligence des interactions » :  je soulignais, dans le tome 1 de La Méthode, « L’interaction est effectivement une notion nécessaire, cruciale ; elle est la plaque tournante où se rencontrent l’idée de désordre, l’idée d’ordre, l’idée de transformation, l’idée enfin d’organisation. » (5)

Il fallait alors « faire émerger l’idée d’organisation », la dégager des notions de structure et d’ordre positiviste, et à la déployer dans toute sa complexité en particulier dans les champs des sciences sociales. Il fallait cesser de réduire la société humaine à un « système d’action organisé » qui ne serait pas en même temps et par la même, organisant et s’auto-organisant irréversiblement au sein des multiples contextes planétaires physico-biologiques, culturels, mythologiques et noologique  dans et par lesquels elle se régénère et dégénère récursivement. L’exercice fut, il est vrai, longtemps tenu pour incongru par des disciplines qui, telles l’économie ou la sociologie, croyaient devoir se définir durablement en un isolat par l’usage exclusif de corpus méthodologiques académiquement assermentés, réduisant ainsi leur projet à l’usage de ces moyens.

Cette traversée du désert de la « sociologie de la complexité » n’est-elle pas en train de s’achever ? Déjà, il a peu, mes travaux sur « la sociologie du présent » (sur « la culture de masse » en particulier), longtemps bannis de la sociologie académique au nom des normes scientifiques dont on avait oublié la légitimité, ont retrouvé, quarante après, leur audience à l’initiative de jeunes sociologues attentifs aussi à « l’Esprit du Temps » (6). De même peut-être aujourd’hui, la sociologie de la complexité (ou peut-être mieux, l’anthropo-sociologie de la complexité ?) semble, à l’épreuve de l’acuité perçue des crises de civilisation que nous vivons actuellement, retenir de plus en plus l’attention de jeunes sociologues qui s’efforcent d’enrichir leur culture épistémique tout en assurant leur activité académique.

« Relevant ainsi la tête au-dessus du guidon », ils s’attachent construire des représentations riches des sociétés humaines sur lesquelles ils puissent nous inviter à réfléchir en s’aidant de La Méthode, non pas comme un « pense bête » qu’il suffit d’appliquer sans réfléchir, mais comme un « pense intelligent » à l’aide duquel on puisse travailler et délibérer.

Le « Manuel » que nous propose ici Ali Aït Abdelmalek constitue, en langue française, un des premiers exemples de cette ouverture bienvenue des sciences de la société à l’intelligence de l’irréductible complexité des sociétés humaines, et de « l’Espèce Humaine » (7) ; Emerveillante parfois par ses capacités poétiques d’amour et de reliance, et effrayante d’autres fois par les déchaînements de leurs haineuses perversités. Je suis heureux de l’en féliciter et de l’encourager à poursuivre, « passionnant ses raisons et raisonnant ses passions ».

Edgar Morin, décembre 2009.

(1) Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, 1990, ESF Editeur.

(2) Edgar Morin, Éthique. La méthode 6, 2004, Seuil.

(3) R. Benkirane, La complexité, vertige et promesses, Ed. du Pommier, 2002, (Entretien avec Edgar Morin, pp. 19-21).

(4) Reprise en partie dans ma Sociologie (1984-1994).

(5) La Méthode, tome 1, 1977, p.139 (de l’édition intégrale, Ed. Seuil, 2008).

(6) Mon livre L‘esprit du temps, publié en 1962 (Ed. Grasset-Flasquelle), fut longtemps banni et ignoré par la sociologie académique. Il fut il y a  peu retrouvé et republié par un jeune sociologue, Eric Massé, qui expose dans un avant-propos, les circonstances et la légitimité de cette « exhumation » : L’Esprit du temps. Nouvelle préface d’Edgar Morin. Introduction d’Eric Macé, Ed. Armand Colin, 2008.

(7) On reconnaît le titre de l’admirable témoignage de Robert Antelme, L’Espèce humaine, Ed. Gallimard, 1947-1957 (Coll. « Tel », 1990).

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commentaires
  1. Ali AÏT ABDELMALEK dit :

    Bien cher Philippe,
    J’ai déjà eu l’occasion de te remercier oralement..; mais pas publiquement ! Pardon, mais le temps passe si vite et les événements se bousculent comme on dit, parfois… « penser la complexité » et « complexifier la pensée », on pourrait presque résumer le projet qui nous est commun, et ce, en ne confondant jamais « complexité » et « complication »… rien à voir en effet !
    Merci encore, pour le soutien à ce type de démarche d’analyse, encore trop rare en sociologie (d’où l’idée de ce « manuel » ou plutôt « aide à penser »), mais aussi, plus largement, pour ce blog si riche dont je suis maintenant un lecteur intéressé et attentif.
    BRAVO,
    Amitiés et gratitude,
    Ali AÏT ABDELMALEK,
    Professeur de Sociologie (Rennes 2)

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