Voulons-nous être heureux ?

Publié: décembre 11, 2009 dans 1

La question des primes de fin d’année agite certaines missions locales comme le révèle cet article du Journal de l’Ile de la Réunion du vendredi 11 décembre.

Sans pouvoir apprécier tous les tenants et aboutissants dont, en particulier, les possibilités financières de cette mission locale et, de façon générale, celles de toutes les structures où se pose ce problème, force est de constater que la revendication salariale correspond à la reconnaissance du travail réalisé. On peut, bien entendu, reconnaître effort et qualité de cet effort de multiples façons (formation, culture d’entreprise, etc.) mais, qu’on le veuille ou non, le statut de salarié se fonde d’abord sur une transaction : d’un côté la force de travail, de l’autre la rémunération. Deux points doivent être notés.

Caddie…

D’une part et contextuellement, le niveau de rémunération dans les DOM, sur la base d’une convention collective nationale, pose un problème d’équité : la vie y est plus chère – on se souvient des mouvements sociaux, plus particulièrement accentués aux Antilles – et les professionnels de mission locale côtoient des « partenaires » qui, dès lors qu’ils travaillent dans la fonction publique (d’Etat, territoriale), bénéficient d’une majoration salariale : en application de la loi du 3 avril 1950, le traitement servi aux fonctionnaires en poste dans les départements d’outre-mer (qu’ils soient affectés depuis la métropole ou résidents permanents de la collectivité) est affecté d’un coefficient multiplicateur qui est fixé à 40  % en Guadeloupe, en Martinique et en Guyane, atteint 53  % à la Réunion. Ce coefficient est servi sans limitation de durée et s’applique également aux agents titulaires des fonctions publiques locales (1).  On imagine que, poussant le même caddie au Super U, le conseiller de mission locale et celui de Pôle emploi ne peuvent le remplir de la même façon. Ce qui, accessoirement, constitue un facteur d’instabilité pour une mission locale, les conseillers de cette dernière, ici Saint-Pierre, étant tentés de rejoindre le voisin… Saint-Pôle… La continuité territoriale, l’égalité de traitement pondérée par l’équité, toutes choses constitutives de la mission de service public, sont donc contrariées et contredites par la – pourtant bonne – garantie que représente une CCN, le choix managérial ne pouvant dans la mesure où il est par définition variable compenser une inégalité de fait : droits prescrits, droits effectifs…

Selon une autre perspective, bien plus « macro », on doit constater que le social est considéré comme une dépense et non comme un investissement… même si la « stratégie de Lisbonne » n’est pas avare d’une « économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde d’ici à 2010, capable d’une croissance économique durable accompagnée d’une amélioration quantitative et qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale » et s’il est commun de parler de la jeunesse comme « ressource ». Ici se pose un second problème : politique, sociologique, économique. On l’a dit, le salaire net médian a très peu augmenté depuis cinq ans, moins de 2%, et a même diminué de 3,5% pour les jeunes alors que synchroniquement les écarts se sont creusés entre petits et gros revenus, le rendement du capital étant supérieur à celui du travail. Formulé différemment, plus on dispose d’argent, plus on en gagne… l’inverse étant vrai. Si le thème de la « cohésion sociale » est de tous les discours, dans les bouches de toutes les élites, celles et ceux qui, en front-line, en sont les garants ne bénéficient guère d’une traduction pécuniaire de cette « priorité ».

La solution, de toute évidence, n’est pas dans les mains des directions de mission locale, ni même à l’échelle de la branche professionnelle qui pourrait sans doute décider d’une revalorisation salariale… qui ne serait supportable à l’échelle des structures qu’à la condition de licencier, ce qui augmenterait la charge de travail. Cercle vicieux, mouvement entropique. Or, dans le même temps, les collectivités territoriales rencontrent des difficultés financières majeures les conduisant à réduire leurs subventions. C’est en particulier le cas des Départements et, aujourd’hui, bien des menaces planent, voire sont effectives. Aux premières semaines de la « crise », plusieurs penseurs – bien plus éclairés que ceux qui, nègres, rédigent les tribunes des grands qui les signent sans pudeur – ont posé la question d’un changement de paradigme, c’est-à-dire de la nécessité, finalement favorisée par cet événement, de repenser radicalement (en allant à la racine) le modèle social et économique. D’une contrainte, faisons un atout, était le pari de ces utopistes très… réalistes. De l’autre côté, la mobilisation s’est organisée en pare-feu : on pouvait « moraliser le capitalisme » ! Et ces forces de résistance des intérêts strictement privés mais cependant promus par les représentants de l’intérêt général ont – aussi manifestement que provisoirement – gagné : la machine recommence à tourner comme si de rien n’était, croissance, spéculation, financiarisation, bonus, etc.

Il ne reste que deux alternatives.

La première est d’attendre les lendemains qui déchantent, dès 2010, après les élections régionales. Les prévisions sont aussi connues que sombres. Un récent article du Monde (4 décembre 2009) titrait « Pouvoir d’achat : la crise est devant nous. Inflation et fin des mesures d’aide : le coup de frein sera brutal en 2010 ». On pouvait y lire, par exemple « Des classes moyennes sous pression. Le ralentissement attendu du pouvoir d’achat sera plus ou moins marqué selon les ménages. {…} Après avoir payé les dépenses contraintes (logement, eau, gaz, etc.) et ces dépenses incontournables que sont les frais d’alimentation, de transport, de santé et d’éducation, il reste moins de 300 euros à une personne qui gagne 1500 euros par mois pour ses loisirs, pour ses vacances, pour s’habiller ou équiper son foyer. »

La seconde est l’engagement individuel et collectif. Il appartient bien sûr à chacun de choisir les modalités de cet engagement mais l’essentiel est qu’il concourt à remettre la société dans le bon sens, c’est-à-dire pour reprendre les termes de Patrick Viveret, « Reconsidérer la richesse » (2). Que l’on vive dans l’hémisphère nord ou dans l’hémisphère sud. Dans les deux cas, on marche la tête en bas et, dans cette inversion, le social – être heureux – est piétiné par des slogans meurtriers – « travailler plus… » plutôt que partager. La démocratie est bien mise en péril par l’économie. (3) On change parce que l’on est convaincu, parce qu’on y a intérêt ou parce que l’on est contraint. On est contraint. On y a intérêt. La conviction est du registre de l’éthique personnelle : appartenir ou non à la communauté humaine. La question est « Voulons-nous être heureux ? » Mais il est vrai que, plutôt que d’un choix-nécessité éthique, on pourrait en arriver – plus que probablement – à une conflictualité incontrôlable car, d’un côté, évidemment celui des piou-piou, le choix devrait être éthique et que, d’un autre côté et puisqu’il s’agissait à l’origine d’un problème  relativement mineur de prime, l’exemplarité est pour le moins problématique. Ainsi Le Parisien du 9 décembre rapportait un cocktail ce lundi à l’hôtel Bristol (« pas n’importe quelle gargote » selon le député Eckert) où étaient conviés les généreux donateurs… de l’UMP. Et où Nicolas Sarkozy s’engagea à ne « jamais » revenir sur le bouclier fiscal (Le Monde, 11 décembre 2009) dont on imagine sans risque que les coktaileurs constituaient le gros des troupes. Rappelons que le coût de ce bouclier fiscal : 458 millions d’euros en 2008. Soit 41 000 euros par piou-piou de mission locale et par an. A multiplier par le nombre d’années séparant 2008 à « jamais ». Pour une fois, du pérenne!

Au bout du compte, « La prime de la discorde » est loin de n’être qu’un fait divers austral. Mais il est plus que probable que sa signification qui dépasse – et de loin – le périmètre saint-pierrois sera traduite en discours de Cassandre. Le temps que l’illusion se dissipe. Hélas.

On ne finira pas sur ceci mais, rétroaction oblige dans la complexité, par une contribution d’un piou-piou… précisément de la mission locale point de départ :

« Le piou-piou missionem locus australis…

Différent du vulgaris parce qu’il marche la tête en bas, il est pourtant son égal au regard de sa branche. Possédé par une même culture commune, obsédé par l’approche globale et animé par les valeurs du service public, ce piou-piou là présente des caractéristiques propres. Il paye ses yaourts très chers  et paye ses impôts moins chers. Il vit et travaille dans des zones où le chômage des jeunes dépasse les 50 %. Il est riche de pleins de degrés celsius et pauvre de solutions d’insertion. Il vit dans une île à fort développement durable et marche aussi à l’énergie « salaire ». Il vit très serré à 800 000 sur 2500 km2, est-ce pour cela que son taux de natalité est très élevé ? Le piou-piou australis voit tous les ans 10 000 jeunes sortir du système scolaire et 3 000 trouver  un emploi. Quoi ? Il en manque 7 000 ? Ce piou-piou mange des letchis en décembre, boit du rhum et fête noël sous les flamboyants. Il débraye, grève, se syndique, parfois gagne, parfois perd. Il rêve souvent de prendre le gros avion pour aller voir les vulgaris. Il est différent l’australis, mais tellement pareil finalement. Heureux et malheureux, riche et pauvre, il est dans le réseau. »

Sympa, non ?

Concernant la vie chère pour les conseillers de la MLS et les autres, une contribution de Michel Abhervé…

Michel. « Sur le décalage entre salaires du public et du privé outre mer, j’avais écrit, en février 2009, un article intitulé « La vie est chère outre-mer, surtout pour les pauvres ! »

Je me permets d’en citer un extrait :

« Pour compenser cette cherté de la vie, les fonctionnaires touchent une « prime de vie chère », au montant significatif : par rapport au salaire, cette prime est de 40 % aux Antilles et en Guyane, 53 % à la Réunion. En effet, dans cette île, le taux a été majoré d’un coefficient de 1,138 pour tenir compte du risque de dévaluation du franc CFA, utilisé jusqu’en 1975. Depuis 34 ans le franc CFA n’est  plus utilisé mais le coefficient a perduré ! Car ce n’est pas la mesure du décalage du coût de la vie qui détermine le montant de cette prime, mais simplement l’histoire.

L’histoire de cette prime est intéressante : créée par la loi du 3 avril 1950, quand le niveau local d’instruction était très faible, cette prime visait à inciter des fonctionnaires métropolitains à solliciter des postes outre-mer, à l’époque où il fallait plusieurs semaines de voyage en bateau pour se rendre à son poste.

Depuis le contexte a radicalement changé et la très grande majorité des fonctionnaires en fonction outre-mer est constituée par des habitants de ces territoires, bénéficiant du développement de l’enseignement.

Mais la prime, également payée aux fonctionnaires territoriaux (du moins les titulaires), perdure et occasionne un décalage sans commune mesure avec celui qui peut exister en métropole entre emplois publics et emplois privés.

Elle induit, incontestablement, une augmentation du coût de la vie, en particulier pour ce qui concerne le logement.

Philippe a raison de mettre l’accent sur cette particularité qui décale complètement le niveau comparé des salaires par rapport à ce que nous connaissons en métropole. »

P.L. C’est dit. Enfin presque : une convention collective ne peut-elle, au titre de l’équité, prévoir un « rattrapage » ? Je laisse le soin aux experts – Michel, Jean-Philippe et les autres – le soin de répondre.

(1) Extraits de la loi de finance 2003, « Salaires des fonctionnaires dans les dom-tom ».

(2) Reconsidérer la richesse. Propositions pour l’Economie Solidaire, rapport Viveret, 2000, téléchargeable http://adonnart.free.fr/doc/viveret.pdf

(3) (sous la direction de) Marc Humbert et Alain Caillé, La démocratie au péril de l’économie, 2006, Presses Universitaires de Rennes.

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commentaires
  1. Sur le décélage entre salaires durublic et du privé outre mer, j’avais écrit, en Février 2009, un article intitulé La vie est chère outre-mer, surtout pour les pauvres !

    Je me permets d’en citer un extrait

    « Pour compenser cette cherté de la vie, les fonctionnaires touchent une « prime de vie chère », au montant significatif : par rapport au salaire, cette prime est de 40 % aux Antilles et en Guyane, 53 % à la Réunion. En effet, dans cette île, le taux a été majoré d’un coefficient de 1,138 pour tenir compte du risque de dévaluation du franc CFA, utilisé jusqu’en 1975. Depuis 34 ans le franc CFA n’est plus utilisé mais le coefficient a perduré ! Car ce n’est pas la mesure du décalage du coût de la vie qui détermine le montant de cette prime, mais simplement l’histoire.

    L’histoire de cette prime est intéressante : créée par la loi du 3 avril 1950, quand le niveau local d’instruction était très faible, cette prime visait à inciter des fonctionnaires métropolitains à solliciter des postes outre-mer, à l’époque où il fallait plusieurs semaines de voyage en bateau pour se rendre à son poste.

    Depuis le contexte a radicalement changé et la très grande majorité des fonctionnaires en fonction outre-mer est constituée par des habitants de ces territoires, bénéficiant du développement de l’enseignement.

    Mais la prime, également payée aux fonctionnaires territoriaux (du moins les titulaires), perdure, et occasionne un décalage sans commune mesure avec celui qui peut exister en métropole entre emplois publics et emplois privés.

    Elle induit, incontestablement, une augmentation du coût de la vie, en particulier pour ce qui concerne le logement.

    Philippe a raison de mettre l’accent sur cette particularité qui décale complètement le niveau comparé des salaires par rapport à ce que nous connaissons en métropole.

  2. Et non, Philippe,une convention collective nationale ne peut pas prévoir un « rattrapage », puisque par défintion, elle est nationale. Elle a un champ d’application, et pour celle des Missions Locales c’est la Métropole et les départements d’outre mer
    Sur le fond, ce qui est en cause pour moi, c’est le maintien de cette prime de vie chère alors que les ocnditions de son instauration ont disparu, et que la prime est en elle même un facteur de vie chère. Paul Vergès avait il y a quelques années proposé son abrogation progressive, et l’affectation des économies réalisées au développement des territoires. Le gouvernement n’avait pas à l’époque saisi cette propostion, et il est difficile de retrouver un contexte qui permettra d’aller dans cette voie.

  3. Vincent PLOVIER CFE-CGC dit :

    Bien que ne me considérant pas comme un expert,je participe aux travaux de la branche et cet article déclenche quelques réflexions…
    Difficile d’imaginer un rattrapage pour une convention collective nationale, Michel a raison.
    Si les écarts du coût de la vie sont réels en outremer, il convient de préciser que la métropole n’y échappe pas.Les écarts de la vie « parisienne » et celle de province existent déjà, ne pensons qu’au logement et au transport…
    Les solutions existent-elles, et sont-elles de la compétence des directions et de la branche?
    Pour la branche…
    Les négociations sont générales et concernent tous les salariés et toutes les structures sur le territoire national.Les négociateurs cherchent à améliorer l’ensemble des conditions des salariés et pas seulement les salaires: formation, gestion des absences, maladie, retraite… Tout cela s’appliquant à tous.
    Mais il convient de préciser qu’une convention collective est un minimum et non un maximum. Et que personne n’interdit à un employeur de faire mieux que le minimum surtout si l’environnement le justifie!
    Pour les directions et les employeurs… (J’ai plaisir à rappeler que la directrice ou le directeur est salarié(e)).
    Les directions ne peuvent inscrire leur action que dans le cadre fixé par les financeurs.Mais elles ont un rôle auprès des élus locaux pour la définition du montant des subventions accordées.
    Nos structures sont présidés par des élus locaux, employeurs des personnels, mais aussi employeurs des fonctionnaires territoriaux qui bénéficient des primes de 40 à 53%. N’y a-t-il pas une contradiction? Les mêmes élus accordant une prime à certains et se référant à la convention collective pour d’autres, alors que tous subissent le même environnement économique?
    Chacun comprendra que certains réclament des primes.

  4. Jean Philippe REVEL (syndiqué CGT ML/PAIO) dit :

    Et les accords Jacques Bino !
    L’UNML ferait-elle moins que le MEDEF !?

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