Psychomorphosociologie du piou-piou. Ethologie. 1/2

Publié: décembre 6, 2009 dans 1

« Qu’est-ce qu’un piou-piou de mission locale ? » est la (grave) question à laquelle ce court essai tente d’esquisser une réponse, plus exactement des réponses, toujours avec le souci de s’extraire du langage commun pour accéder à la robustesse conceptuelle. En quelque sorte une nécessité tant épistémologique (vérification du caractère scientifique) qu’heuristique (produisant une connaissance nouvelle, fiable et universelle). Il s’agit donc d’« une recherche sérieuse {qui} conduit à réunir ce que le vulgaire sépare ou à distinguer ce que le vulgaire confond. » (1) Reste à savoir si, dans le cadre de la révision ou refonte de la convention collective nationale (CCN), le piou-piou trouvera explicitement sa place qui, bien entendu, ne pourrait se contenter d’une banale juxtaposition aux côtés d’emplois-repères non encore officialisés (tels que « chargé de relations entreprises », « conseiller 1bis » ou « responsable administratif et financier ») mais devrait en quelque sorte les englober : le piou-piou est un idéaltype, une sorte de paradigme ou de modèle incarné dans un personnage virtuel.

Habitat, reproduction…

Découvert quasi-simultanément au début des années quatre-vingt dans plusieurs espaces urbains sensibles dits « Dubedout », le piou-piou missionem locus vulgaris est une espèce proliférante par à-coups hétéronomes (dits « programmes » : TRACE, CIVIS…), modalité surprenante au regard de l’évolutionnisme darwinien. Selon les plus récentes observations, on en recenserait plus de onze milles regroupés en environ cinq cents troupeaux de vingt-cinq unités en moyenne (de quelques-uns à plus de cent), tous contingentés sur le territoire français (DOM inclus). Quelques piou-piou migrateurs auraient cependant été repérés au Québec et en Belgique et des tentatives d’acclimatation ont été ou sont en cours, au Mexique et en Afrique sub-saharienne. Malgré une partition sexuée de deux pour un, terrain généralement favorable au training sexuel et même à la polygamie, femelles et mâles piou-piou ne copulent pas nécessairement ensemble – du moins pour procréer ; peu d’études cependant s’y attachent et l’on en est réduit aux suppositions, le taux d’endogamie n’étant en tout état de cause pas comparable à celui d’autres espèces, par exemple l’institutor vulgaris, aussi appelé « professeur des écoles », pour lequel l’item des « vacances scolaires » semble être un facteur déterminant de réciproque séduction et de monogamie. Il est vrai que rien ne garantit conventionnellement aux piou-piou missionem locus vulgaris des deux sexes tentés par une aventure conjugale une harmonisation de leurs RTT respectives. Quant aux relations éphémères, non dictées par l’instinct de reproduction, l’observatoire de la branche sur laquelle les piou-piou missionem locus vulgaris sont perchés n’a jusqu’ici fourni aucune information. Il est cependant probable que certains rites tels que les agapes de fin d’année constituent des terrains coïtaux favorables.

Le piou-piou missionem locus vulgaris, plus communément dénommé « piou-piou » et dont l’usage tend à se répandre, procède de deux intentions sémantiques, des « signifiés ». La première, éthologique, renvoie au volatile ; la seconde, psychologique, évoque un développement non encore abouti.

1. Ethologie.

La représentation du piou-piou s’articule sur un personnage mythique, inscrit graphiquement dans un monde de bande dessinée, à l’anatomie de poussin dont trois caractéristiques saillantes retiennent l’attention : le piou-piou est duveteux, souriant et coloré. On peut tenter la traduction de ces trois signifiés pour le piou-piou de mission locale. Auparavant observons que le piou-piou appartient à l’espèce des gallinacés mais que, quoique doté d’ailes, son stade de développement ne lui permet pas de s’envoler : sur le tarmac, comme le jeune vers l’adulte, il égrène sa check-list pour vérifier les conditions de son envol. En langage vernaculaire de ces volailles, cela s’appelle « professionnalisation ». Le piou-piou est en devenir. Il est une promesse, un vœu, un cierge se consumant de dévotion face à la sainte effigie de Bertrand Schwartz. Cependant, dans l’hémisphère sud, une traduction vernaculaire associe ce handicap d’ailes sans possibilité d’envol au « Dodo » ou « Dronte de Maurice » (Raphus cucullatus, auparavant baptisé Didus ineptus) qui disparût à la fin du XVIIè siècle, cette analogie pouvant signifier qu’à terme le piou-piou serait condamné. Notons que ce Dodo est a priori sans rapport avec le métro, ni le boulot, trilogie qui, pour être célèbre, n’en est pas moins postérieure.

Plume et poil…

Le duveteux est lui-même un signifié à deux versants : incitant à la caresse et caressant d’une part, imprécis dans le périmètre de son schéma corporel d’autre part.

– Inciter à la caresse et caressant, dès lors que l’on exclut l’hypothèse narcissique voire onaniste, pourrait vouloir dire qu’entrer en relation avec lui s’inscrit dans un monde de douceur : le doux s’oppose au rugueux comme la plume au poil, le poussin au hérisson, l’éponge à la brosse, le calvados au rivesaltes, etc. On trouve là, sans difficulté, le message de la compréhension rogérienne (et son foutu triptyque « empathie – congruence – authenticité ») mâtinée d’humanisme, toujours à cheval, sinon oscillant, entre la posture professionnelle du « jeune comme ressource » et le regard catho-embué sur « mon jeune ».

– L’imprécision du schéma corporel n’est pas sans intérêt. En effet, quiconque aura tenté l’expérience de plonger un piou-piou dans une bassine d’eau, ou simplement de le sortir par temps de pluie, aura constaté entre le sec et le mouillé la métamorphose du volatile : de rond et imprécis, il devient maigre et coteleux (dont on voit les côtes saillantes, à ne pas confondre avec « cauteleux » signifiant méfiant, soupçonneux). La même expérience avec un chat angora produit les mêmes effets, miaulements exclus. De cette transformation risquée, posons l’hypothèse que le piou-piou de mission locale hésite à sortir hors des murs, par exemple pour le repérage, tant il se sent bien dans son bureau-nid, en quelque sorte le syndrome psychostroumpf du brushing par temps pluvieux, une vraie hantise.

Il resterait à le vérifier expérimentalement (projet Hirsch ?), par exemple en randomisant une étude à partir d’un groupe-test de piou-piou résidant en zone humide (Bretagne, Basse et Haute Normandie…) et d’un groupe témoin en zone sèche (le Sahel ou, à défaut de piou-piou Touaregs, PACA, dès lors que serait neutralisée la variable d’orage).

Souriant…

Le piou-piou sourit, c’est un fait certain. Mais pourquoi sourit-il alors que, synchroniquement, le discours piou-piou est fréquemment celui de la (com)plainte sur le thème de « l’instrumentalisation » ? En fait, il faut s’extraire de la pseudo-opposition entre « sourire » et « plainte » et, pour cela, il convient de se souvenir d’une proximité spirituelle entre sa généalogie et l’iconographie religieuse. Une branche de la parenté du piou-piou de mission locale est laïque, version Pepone, alors que l’autre branche est confessionnelle, version Don Camillo. De Pepone, on retiendra l’éducation populaire avec ses aïeux insoupçonnables de piqûre de mystique Condorcet, Léo Lagrange, etc.  De  Don Camillo, il est facile de remonter jusqu’à l’aussi extatique et musculairement dénudé que percé de flèches Saint Sébastien (cf. image). En d’autres termes, le piou-piou souffre (de l’instrumentalisation) mais transcende cette souffrance par sa foi (dans le jeune, dans sa mission, plus que locale, universaliste). Confessionnel laïc, le piou-piou est hybride : il souffre mais prend sur lui, il gémit et sourit. Le piou-piou chef de meute (« directeur »), fait de même chaque année au cours du périlleux exercice dit « dialogue de gestion » durant lequel il doit démontrer synchroniquement que, souriant, tout va mieux (grâce à l’activité de la meute) et que, gémissant, tout va de mal en pire (pour maintenir le niveau des subsides).

Coloré…

Du gallinacé, on connaît l’œuf et le poussin dont le référentiel chromatique partagé est le jaune, une des trois couleurs primaires. Pour la volaille adulte, il faut en principe la déplumer et la rôtir pour que le jaune réapparaisse. Le jaune, symboliquement, est lumineux, joyeux et stimulant. Couleur associée à l’intellect, il augmente la lucidité, la concentration et la mémoire, toutes choses fort utiles pour accompagner un projet d’insertion. Symbole de richesse (un centime d’euro de plus pour le point à compter du 1er janvier 2010) et de prospérité (six points de plus à la même date), le jaune attire le regard en éclaircissant la pièce, qu’il s’agisse de l’accueil, de l’atelier de recherche d’emploi ou du bureau sanctuarisé. Optimiste et dynamisant, le jaune évoque l’or et le soleil : l’or pour le transfert de capitaux (économique, social, culturel, symbolique) ; le soleil pour l’avenir radieux une fois réussis les tests d’habileté. Tout ceci conduirait naturellement à des compétences-clés méritant a minima dans la CCN une cotation 14, ce qui, combiné avec le glissement technicité vieillesse (GTV, à ne pas confondre avec TGV), mettrait en péril l’équilibre financier des missions locales (d’autant plus que l’amendement Dassault a été rejeté). Il faut donc raison garder en constatant, désenchanté mais objectif – « les faits sont têtus », aimait à répéter Durkheim – que le piou-piou vulgaris est plus souvent bleu que jaune. Ce qui, du coup, invalide tous les espoirs de mobilité sociale et corrélativement de monnaie sonnante et trébuchante. Car la symbolique du bleu, autre couleur primaire, évoque la fraîcheur et le repos, le bleu étant propice à l’inspiration et la créativité, à la paix et à la spiritualité… toutes choses assez éloignées des impératifs de productivité, des petits bâtons à inscrire pour les érectiles « sorties positives », des objectifs enthousiasmants de la CPO, de l’économétrie poétique de Business Object, etc. Le piou-piou est un commissaire jaune et doux qui n’aspire pas au repos ; il ne peut être un yogi bleu et inspiré, spirituellement allongé sur un transat (Arthur Koestler, Le yogi et le commissaire, 1946, Charlot). Retenons cependant que, selon ses représentations, le piou-piou est ou jaune ou bleu et que, de cette alternative, on peut envisager une extraction consensuelle par le mélange, donc un vert et re-donc par l’espoir dès lors que « vert » s’écrit sans « s », ce qui serait partisan ou, sans « s » ni « t », lombricole. Hors-sujet dans les deux cas.

A suivre, chapitre 2 « Psychologie ».

(1) Robert K. Merton, Éléments de théorie et de méthode sociologique, 1965 (2ème édition), Plon, p. 47.

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commentaires
  1. Docinsert dit :

    Découvert ce jour dans mes sources « en retard de traitement », et ce, tout à fait par hasard, vraiment, oui, vraiment par hasard…
    Paradoxes de la reconnaissance au travail
    [Extrait] : « Prenons ensuite l’injonction devenue banale faisant appel à la créativité, à l’initiative, à l’autonomie et aux capacités de jugement des salariés. Outre le caractère paradoxal du « soyez libres », il est bien rare que cette exigence ne soit pas immédiatement contredite par une injonction de conformité, appuyée sur des batteries d’indicateurs de processus comme de résultats chiffrés et de court terme qui encadrent strictement cette liberté. L’incohérence est alors dans les décalages fréquents entre l’exigence d’action et de résultats qui pèse sur le salarié et sa capacité effectivement déléguée et mobilisable. Les psychologues et les ergonomes insistent sur cette source de stress qui consiste pour les personnes à se trouver, en même temps, dans l’obligation d’agir et dans l’incapacité de faire. »
    Metiseurope.eu (07/12/2009)
    http://www.metiseurope.eu/paradoxes-de-la-reconnaissance-au-travail_fr_70_art_28614.html

  2. frank qui passe dit :

    Philippe,
    afin d’étayer ton étude sur les comportements des piou piou ML, notamment le passage habitat reproduction, je te confirme que j’ai rencontré mon épouse alors qu’elle travaillais en ML. Et nous nous sommes reproduit. J’espère que le fruit de cet instinct naturel ira grossir les effectifs des collègues plutôt que les chiffres P3 !
    Merci pour ce momment de bonheur de t’avoir lu.

  3. pioupiou44 dit :

    Il faut faire remonter au réseau l’idée de monter une formation « conte et insertion, ou l’intérêt d’utiliser les contes et symboles pour prendre de la hauteur quand on a lenezdansleguidon ».
    Je me préinscris de suite ! et j’attends la suite avec impatience … (même si ce comportement de pur consommateur va m’entraîner un blâme !). Est-ce qu’on peut éviter le blâme si on diffuse largement ?

  4. […] ou « Animer, coordonner un projet associatif de structure »,  le 12 janvier 2009, ou encore « Psychomorphologie du piou-piou » et sa suite ), d’autres, elliptiques, expriment assez peu ce qui est développé . Mais à […]

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