Le drôle de Noël de Scrooge ou l’engagement

Publié: décembre 3, 2009 dans 1

Bac + 8 en CDD

Une dépêche de l’Agence Emploi Formation (AEF, n°123623 du 2 décembre 2009) titre « Confidentiel. 10 % des docteurs sont au chômage trois années après leur soutenance de thèse ». « Confidentiel », on ne voit pas pourquoi et de toute façon ça ne l’est plus mais, enfin, tout ou presque est dit dans le titre, qui est une des principales conclusions d’une étude non encore publiée du Centre d’études et de recherches sur les qualifications (Céreq). Ce taux ne varie guère depuis 2004. Cependant le phénomène d’étendue du précariat fait ici son œuvre puisque, parmi les jeunes docteurs parvenant à s’insérer professionnellement, la part de ceux en CDD augmente, passant de 19% en 2004 à 27% en 2007. Gageons qu’en 2009, cette proportion aura dépassé les 30%.

Julien Calmand et Jean-François Giret, auteurs de l’étude, précisent que 63% des jeunes docteurs vivent « une période de transition » faite de CDD, que « le diplôme de doctorat ne protège pas obligatoirement du chômage » et est même « moins performant en termes d’insertion que les diplômes sanctionnant un nombre inférieur d’années d’études tels que le DESS {désormais Master} ou le diplôme d’école d’ingénieurs. »

Selon les disciplines, des variations s’observent : un doctorat de maths, de physique ou des sciences de l’ingénieur vaut mieux  que son équivalent en sciences de la vie et de la terre, ou de chimie. Quant aux sortants des disciplines de sciences sociales, « ils bénéficient d’une amélioration de leur situation ». Si le secteur public est aspiré par ces têtes bien pleines, à peine un peu plus que la majorité s’y insèrent : 41 % de ceux sortis en 2004 occupent un emploi dans le public en 2007, 13 % sont dans le secteur public mais « hors recherche », 21 % sont dans la recherche privée et 25 % occupent d’autres fonctions dans le secteur privé.

Déclassement…

Côté missions locales, on n’en est pas encore à concevoir une « offre de service » ciblée pour les docteurs (faudra-t-il recruter des chargés-ées d’accueil post doc ?) mais, à peu près partout, on remarque depuis l’automne dernier qu’une fraction non négligeable des premiers accueils sont diplômés de niveau III voire plus. Certes, plus le diplôme est élevé, meilleure est la protection contre le chômage : « Un jeune diplômé du supérieur a ainsi une probabilité trois fois plus faible de se retrouver au chômage qu’un jeune sans qualification, trois ans après sa sortie du système éducatif. Mais cette élévation du niveau d’études est loin de permettre à tous les jeunes de trouver un emploi en rapport avec leurs études. » (1) C’est ce qu’on appelle le « déclassement » (2), celui-ci touchant en 2001 (enquête, toujours du Céreq, Génération 98) un jeune sur cinq. Si le système de formation, particulièrement le supérieur, est souvent mis en cause pour son incapacité à orienter les jeunes vers des filières présentant quelque garantie d’insertion professionnelle, force est de constater que, d’une part, l’inscription à l’Université participe du choix du jeune (et de sa famille) avec les effets que l’on connaît sur des disciplines embouteillées et que, d’autre part, « Les individus s’insèrent dans une société où des « places » sont définies, et si l’école est un moyen relativement efficace pour atteindre les meilleures positions, la définition de ces places (et plus largement la stratification sociale et le niveau des inégalités) n’est pas de son ressort. On conçoit bien qu’il ne suffit pas de produire des diplômés du Supérieur pour créer des emplois de cadres correspondants. » (3)

Descenseur…

Ce qui renvoie donc le problème à une échelle beaucoup plus grande, celle des possibilités de mobilité sociale… qui n’est plus ascendante, même pas « bloquée » comme l’écrivait Michel Crozier… en 1970 ! (4), mais descendante : le fameux « descenseur social » (5). On se prépare d’aussi remarquables désillusions que retours de bâton car il faut avoir en tête que, si 64% des sortants de formation initiale – c’est-à-dire des jeunes – ont le bac ou plus (6),  60% de la population française âgée de plus de quinze ans n’ont pas le baccalauréat, 89% des ouvriers, 71% des employés… Autrement formulé, on met en place les conditions pour que, non seulement les jeunes soient déclassés avec les effets de paupérisation que l’on connaît – un revenu salarial net annuel moyen qui a augmenté entre 2001 et 2006 pour l’ensemble des salariés de – une misère – 1,9% alors que celui des salariés de moins de trente ans régressait de 3,5% -, mais que cohabitent deux classes d’âge générationnelles où les plus diplômés sont les moins rémunérés. Etincelles.

La prospérité du vice…

On peut donc dire que, au mieux, l’on marche la tête en bas, au pire et plus probablement, droit devant on court tête baissée vers un mur. Ce qui est valable pour la jeunesse, l’est d’ailleurs d’un point de vue bien plus général pour l’économie. Les chroniqueurs inquiets se succèdent aux micros des médias pour commenter la faillite de Dubaï, lopin de sable à la fois ahurissant et tout à fait illustratif de La prospérité du vice, excellent ouvrage de Daniel Cohen (7), le même qui dans l’incontournable (des livres courts, faciles à lire et édifiants) collection « La république des idées » (Seuil) avait publié en 2006 Trois leçons sur la société post-industrielle. Cet ouvrage se concluait par : « Repenser le syndicalisme, l’Université, penser la gouvernance mondiale d’un côté, celle des villes et des collectivités locales de l’autre, devient aussi important que de pérenniser les fonctions classiques de l’Etat régalien (police, justice, armée). Pour chacune de ces institutions, la tâche est la même : construire une infrastructure sociale qui aide les personnes et les pays à vivre un destin digne de leurs attentes, qui les fasse échapper à l’alternative d’un monde réel trop pauvre, et virtuel trop riche. » Ambition certainement partagée par les trop pauvres et sur laquelle s’assoient les trop riches.

Un tous les cinq secondes…

Virtuel trop riche… comme Dubaï et ses pistes de ski dans le désert, sa marina sur une île-palmier artificielle, des palaces pour touristes aussi argentés que démunis du minimum requis pour appartenir à l’humanité : ni conscience, ni curiosité, ni pudeur, ni altérité. Que l’on songe – ne serait qu’un instant – à ce que déclarait Ban Ki-moon, le secrétaire général de l’ONU, à l’ouverture à Rome du sommet de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), le 16 novembre dernier : « Aujourd’hui, plus de 17 000 enfants vont mourir de faim. Un toutes les cinq secondes. Six millions par an. Ceci n’est pas acceptable. Nous devons agir. » En fait, on rétropédale : en un an, le nombre de personnes souffrant de la faim est passé de 850 millions à 1,02 milliard. « L’année dernière, les dirigeants du G20 s’engageaient à mobiliser vingt milliards de dollars pour lutter contre la faim dans le monde. Jacques Diouf, directeur de la FAO, attend toujours que ces engagements soient respectés. Le Programme Alimentaire Mondial (PAM), qui distribue l’aide d’urgence à plus de cent millions de personnes, a vu son budget réduit de trois milliards de dollars, faute de versement des pays donateurs. Les rations alimentaires sont drastiquement réduites, voire non distribuées dans certaines zones. » (8) Quatre-vingt milliards s’évaporent à Dubaï alors qu’il en faudrait quarante-quatre par an pour éradiquer la faim dans le monde et que les dépenses pour les armements dans le monde ont atteint 1 340 milliards de dollars en 2007 !  Et il faudrait s’inquiéter des (nouveaux) effets systémiques de cette faillite sur l’économie mondiale ? Mais, au fait, doit-on s’inquiéter de maintenir une telle économie ? Doit-on, pour faire comprendre, projeter sur un écran deux images parallèles : l’une des « grands » affalés au bord des piscines cinq étoiles, l’autre où se succèdent pour disparaître toutes les cinq secondes les damnés de la Terre ? Décidemment, du micro – nos docteurs – au macro – l’économie globalisée – les nouvelles poussent à la misanthropie. Ou à voir Le drôle de Noël de Scrooge (9). Ou à  l’engagement ?

(1) Jean-François Giret, Emmanuelle Nauze-Fichet, Magda Tomasini, « Le déclassement des jeunes sur le marché du travail », INSEE, Données sociales – La société française, 2006, p. 308.

(2) Le phénomène du déclassement est analysé selon deux approches. La première est fondée sur la relation statistique entre le diplôme et l’emploi ainsi que le salaire ; la seconde s’appuie sur l’opinion des sondés.

(3) Marie Duru-Bellat, L’inflation scolaire. Les désillusions de la méritocratie, 2006, Seuil, La république des idées, p. 24.

(4) Michel Crozier, La société bloquée, 1970, Seuil, 1970.

(5) Philippe Guibert, Alain Mergier, Le descenseur social, Enquête sur les milieux populaires, 2006, Fondation Jean Jaurès – Plon. On peut télécharger cet essai.

(6) Données des sortants en 2004, enquêtes Emploi de 2005 à 2007 de l’INSEE.

(7) 2009, Albin Michel. En bonus, les dernières phrases de cet ouvrage : «Pour la première fois de son histoire, elle {l’humanité} ne peut plus se permettre de corriger, après coup, ses erreurs. {…} Cet effort n’est ni impossible, ni même improbable, mais plus simplement : il n’est pas certain. Cette incertitude même est devenue le facteur oppressant de l’histoire humaine, à l’heure où, pour la première fois, elle joue son destin sur le devenir d’une civilisation unique. » (p. 280).

(8) Vedura, le portail du développement durable.

(9) Dernier Walt Disney. Avec des pop-corns.

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