Entreprises : s’entendre sur le sens

Publié: novembre 25, 2009 dans 1

La mission locale de Redon organisait le 16 novembre dernier une rencontre sur le thème  « Accueillir les jeunes en entreprise, accueillir les femmes ». Double problématique donc à partir de la question de l’intégration en milieu professionnel, les jeunes et les femmes, autrement dit deux populations pour lesquelles, au titre de l’équité, l’action publique doit renforcer son effort.

Hervé Sérieyx, qu’on ne présente plus, a tenté une analyse – selon les termes de Ouest-France – du « divorce entre l’entreprise et les jeunes ». Caramba ! Si l’on se réfère à son ouvrage publié en 2002, Les jeunes et l’entreprise : des noces ambiguës (Eyrolles), les choses se seraient donc dégradées… encore qu’un bon divorce vaut peut-être mieux qu’un mauvais mariage. A voir…

Pour Sérieyx, le premier point est celui du « sens », ce que le journaliste a d’ailleurs parfaitement compris en titrant son article « Donner du sens ». Ainsi « Le travail n’est plus considéré comme une fin en soi. Le sens de l’acte professionnel doit sans cesse être réexpliqué. » Autant la question du sens est (évidemment) primordiale – ce qui s’appelle la « professionnalité », autant peut-on dire que le travail est une fin en soi ? Je n’en suis pas du tout, mais alors pas du tout (c’est peu de le dire), convaincu. Le travail permet de trouver du sens ou, plus exactement, des sens à la place que l’on occupe et à celle que l’on veut occuper dans la société : être indépendant économiquement, être reconnu dans et par une communauté humaine, harmoniser projet professionnel et projet de vie et de la sorte s’accomplir. En d’autres termes, le travail – pas que lui cependant – permet d’atteindre ces aspirations. Il (n’)est donc (qu’)un vecteur. Placer le travail comme finalité, c’est lui accorder une valeur suprême synonyme de bonheur : le travail n’est pas le bonheur, même si il peut être heureux – c’est de moins en moins le cas si l’on s’appuie sur les multiples études d’ergonomes, psychosociologues, etc. – et même si l’on peut parler de « bonheur au travail ». De moins en moins factuellement.

Lorsque Christian Baudelot et Michel Gollac écrivent Travailler pour être heureux ? (2003, Fayard), d’une part ils posent une question (ce qui implique que l’on puisse y répondre différemment), d’autre part ils placent le travail comme moyen (entre autres) d’une finalité, le bonheur… Bien sûr, il ne s’agit pas de nier l’importance du travail dans la socialisation de chacun mais force est de constater que la place du travail est désormais relativisée, voire même, à mon sens, secondarisée.  La progression forte de la « souffrance au travail », avec des passages à l’acte dramatiques, des troubles musculo-squelettiques, etc. pourrait même inviter à poser la question « Travailler pour être malheureux ? » Marx, de sa tombe, rigole.

Le constat posé par l’ancien DIIJ s’appuie sur des thèmes assez communs et néanmoins justes : le temps, denrée rare donc chère en et à l’entreprise, et qui « est cependant nécessaire », le mépris de « la valeur personne » au bénéfice du Veau d’Or que sont « les valeurs technologiques et financières »…  On constatera, à l’appui de Sérieyx, que la « ressource humaine » comme le « capital humain » sont d’autant plus réduits que la casserole de l’hyper productivité bout, libre concurrence, marché et mondialisation mettant, à défaut de l’idole des jeunes, le feu. Les mots – « gestion des ressources humaines » comme « plan social » – veulent apaiser mais sont ordinairement relativisés par les faits, « têtus » disait Durkheim. Des onguents sémantiques.

Ses « solutions » ?

– « Relancer les relations entre l’école et le monde professionnel », vœu récurrent (présent dans le Rapport Schwartz) mais qui se heurte très rapidement à un système de relations par opposition entre, d’un côté, la logique de sacralisation de l’école comme espace de construction de « l’honnête homme » (Montaigne) et du citoyen, donc indépendant des contingences strictement économiques et, de l’autre côté, la logique adéquationniste entre système de formation initiale et besoins des entreprises… vite soupçonnée de subordonner le premier aux seconds.

– « Multiplier les alternances, les contrats passerelles {tiens, c’est étonnant comme un mot de dispositif parvient rapidement à s’imposer dans le discours…}, l’apprentissage… »

– Bien évidemment, s’appuyer sur les missions locales « structures qui créent des ponts dans un pays de murs … car c’est en travaillant ensemble et en nous écoutant que les ponts se créeront. »

On ne peut être que d’accord. Reste que, ces « ponts » et « passerelles » enjambent des mondes aux logiques distinctes, chacune légitime dans leur perspective. Séraphin Lampion butte sur la porte du château de Moulinsart avec son aspirateur que ni Nestor, ni le reste de la communauté résidante (soupçonnée d’homosexualité latente par certains psychanalystes tintinologues), ne souhaitent acquérir. Mon hypothèse est que, côté intervenants sociaux et conseillers de mission locale, bref le terrain de jeu des piou-piou, la « stratégie » doit s’appuyer sur l’intérêt de l’entreprise et que ce dernier est pragmatique, sonnant et trébuchant pour parler clairement. Ce qui ne signifie pas la promotion à tout-va de dispositifs d’exonération dont les effets pervers sont de créer un salariat à deux vitesses, la plus petite évidemment pour les jeunes et pour les femmes. Par contre, en ces temps de vive concurrence, l’image de l’entreprise n’est pas sans effets sur son chiffre d’affaires.

Débattant l’autre jour à Tours avec un chef d’entreprise de la distribution – « Les trois mousquetaires » – engagé dans un partenariat avec une mission locale, j’observai que, le matin même à la radio, les informations faisaient état d’une plainte contre huit grands distributeurs pour leurs relations pour le moins léonines avec leurs fournisseurs. Et que, sans doute, il valait mieux pour une entreprise et pour son tiroir-caisse d’être associée à une image de solidarité, voire de citoyenneté, qu’à une image de tortionnaire cupide des producteurs, un presse-citron. Il en convenait. Anecdote qui vise à proposer que le changement s’obtient rarement par l’appel à la conviction. Il ne suffit pas d’être convaincu pour être convainquant : il faut convaincre. Et cela nécessite de se décentrer, de comprendre quel est l’intérêt de l’Autre au changement. C’est strictement à partir de l’objectivation de cet intérêt – pour les entreprises : produire, faire des bénéfices –  que les rapports entre deux mondes étrangers quoique indissociables pourront changer.

Enfin, c’est une opinion.

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