Question à l’étude des structures…

Publié: octobre 15, 2009 dans Insertion/missions locales

Les missions locales sont invitées par l’UNML à donner leur avis sur une dizaine de propositions, dont l’avant-dernière : « Faire des missions locales le pivot de l’accompagnement des jeunes en difficulté ». Arrêt sur discours.

Mis en…

Cela ne serait pas une mauvaise chose (une bonne fois pour toutes, sapristi) que l’on s’oblige, contre le discours dominant, à ne plus parler de « jeunes en difficulté », expression signifiant implicitement qu’ils rencontrent des difficultés qu’ils ne parviennent pas à surmonter. Il faudrait donc les aider et, bien sûr, comme le nez au milieu de la figure, l’accompagnement salvateur est là ! Or, ce n’est pas ainsi que l’on doit raisonner. Les jeunes rencontrent les difficultés que la société leur impose, un joug pour les courber, genoux à terre, dont principalement le marché du travail qui jouit, malgré ses propres difficultés, d’une position tout-à-fait favorable que l’on peut résumer par l’aussi heureuse qu’obsolète expression de Marx (Karl) : « l’armée de réserve ». Ou : quand la queue des demandeurs d’emploi s’allonge devant la fabrique (version actualisée : Pôle emploi), les conditions sont réunies pour obtenir les meilleurs au plus bas prix. C’est ordinaire et c’est le hard discount – pour les demandeurs qui doivent incorporer le deuil de leurs aspirations –  du marché de celles et ceux qui, faute de pouvoir prétendre sans compétence occuper le poste de président de l’EPAD de la Défense (1), piétinent. Bref, le sort de la jeunesse et des gens de peu est une question de déséquilibre entre l’offre et la demande, celui-ci ne s’autorégulant pas par la grâce homéostatique de la main invisible comme on vient de le (re)découvrir avec la crise et l’appel à l’État (socialisation des pertes) par ses plus grands pourfendeurs… quand tout allait bien (privatisation des bénéfices). Autrement dit et pour en revenir à cette histoire de « jeunes en difficulté », il vaudrait bien mieux parler de « jeunes mis en difficulté ». C’est une suggestion.

L’arbre de la louange, la jungle de la concurrence…

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Passé le doux titre de cette proposition qui flatte l’oreille, « Faire des missions locales le pivot de l’accompagnement des jeunes en difficulté », le questionnaire de l’UNML invite à réfléchir à partir… 1) d’une évidence 2) d’un (très) discutable 3) d’un déjà décidé 4) d’un nouvel inacceptable. On ne peut subséquemment qu’être très curieux de ce que les missions locales inscriront sur les invitations en pointillés  succédant à l’invite « Commentaires »

L’évidence : «  Les missions locales doivent être le pivot de l’accompagnement des jeunes, en particulier ceux qui sont les plus éloignés de la formation et de l’emploi. » Difficile de contester « le pivot de l’accompagnement des jeunes », ne serait-ce qu’au regard de l’article 13 de la loi de cohésion sociale qui, pour mémoire, inscrit dans le code du travail que « Toute personne de seize à vingt-cinq ans révolus en difficulté et confrontée à un risque d’exclusion professionnelle a droit à un accompagnement, organisé par l’Etat, ayant pour but l’accès à la vie professionnelle. » Puis « L’accompagnement destiné aux bénéficiaires du droit mentionné à l’article L.322-4-17-1 est mis en œuvre, avec l’ensemble des organismes susceptibles d’y contribuer, par les missions locales pour l’insertion professionnelle et sociale des jeunes… » C’est, semble-t-il, assez clair.

Le (très) discutable : « Leur financement doit également tenir compte de leurs performances et de leur capacité à suivre l’ensemble des jeunes d’un territoire. » Deux items dans la même proposition…

– Le premier associe financement et performances. « La performance est le résultat ultime de l’ensemble des efforts d’une entreprise ou d’une organisation. Ces efforts consistent à faire les bonnes choses, de la bonne façon, rapidement, au bon moment, au moindre coût, pour produire les bons résultats répondant aux besoins et aux attentes des clients, leur donner satisfaction et atteindre les objectifs fixés par l’organisation. » Si cette définition proposée par wikipedia n’est pas globalement, à vrai dire, choquante, car qui contesterait l’intérêt de bien travailler, de répondre aux besoins, etc., il en va tout autrement de l’adverbe « rapidement » : autant la réactivité peut être une qualité dans la capacité de répondre à une demande, dès lors qu’elle n’empêche pas la réflexion, autant on voit l’indicateur synthétique d’ « accès rapide à l’emploi » poindre le bout de son nez : incitation à négliger le projet du jeune (qui peut exiger un temps variable de maturation) au profit d’une logique – précisément – de performance de la mission locale et de réponse aux besoins toujours immédiats des entreprises qui rêvent de génération spontanée (un jeune formé et opérationnel, demain, au poste de travail, pour un CDD de trois mois). Ce « rapidement » s’oppose au principe de l’apprentissage qui, pour certains jeunes particulièrement éloignés de l’emploi et plus généralement d’une vie sociale « ordinaire », correspond à une véritable acculturation… exigeant du temps sauf de quoi sera inévitablement secrétée de l’anomie. Subséquemment, fonction « mettre puis vider la corbeille ». Quant à corréler systématiquement en tenon–mortaise financement et performances, on sait ce que cela signifie de mise en concurrence entre les structures, premier coin enfoncé dans le billot d’une logique de réseau solidaire (en théorie, certes… pour autant abandonner ce principe le rendrait totalement caduque) et qui ne pourrait que descendre à l’échelle interindividuelle, entre « bons » et « mauvais » conseillers. Notons l’inéluctabilité de l’effet d’un financement de la performance : les structures les moins performantes seront sanctionnées, donc disposeront de moins de moyens, donc éprouveront encore plus de difficulté à T + 1 an, etc.

– C’est par son verbe « suivre » que le second item, « suivre l’ensemble des jeunes d’un territoire », est déraisonnable. Autant les missions locales doivent s’installer comme observatoires territorialisés (sur un territoire) et territoriaux (avec le territoire) des jeunesses, pour plusieurs raisons dont le fait que l’insertion concerne désormais la quasi-totalité des jeunes et que la fonction « repérage » implique de ne pas se limiter aux jeunes effectivement usagers de la structure, autant tous les jeunes ne peuvent ni ne doivent être « suivis » : question de moyens pour le pouvoir et question d’éthique pour le devoir… car que signifierait une société où chaque jeune serait suivi, c’est-à-dire accompagné ? Une société du contrôle social total, totalisant et totalitaire ; une société du paradoxe où l’autonomie – « gouverner selon sa propre loi » – ne pourrait se dispenser d’un acharnement tutorial. Ad vitam ? Ad libitum ?

Le déjà décidé : «  Les moyens notamment humains des missions locales seront renforcés pour qu’elles puissent prendre en charge ces missions dans de bonnes conditions. 40 M€ seront débloqués à cet effet dès 2010. » No comments. Comme sur Euronews.

L’inacceptable : « Ces moyens seront attribués en fonction des résultats des missions locales. » Retour par la fenêtre du financement de la performance sorti par la porte. Sans doute la corbeille n’a-t-elle pas été vidée… mais les arguments sont les mêmes. Raisonner exclusivement en termes de résultats, c’est benoîtement oublier que la complexité du social, donc son évaluation, combine a minima des indicateurs de contexte (forces et faiblesses du territoire…), de ressources (moyens de la structure…), de réalisation (les processus…) et, enfin, de résultats (les valeurs ajoutées produites…), ces derniers étant à court et long (impact) termes. « Une réalité simple appelle une pensée simple », dit Edgar Morin. Et il ajoute « Et la complexité des phénomènes appelle une pensée complexe. » (2) Une pensée simple n’est pas simpliste et une pensée complexe n’est pas unidimensionnelle.

A vos claviers !

(1) L’exemple de JS, fils de NS, n’est somme toute que l’illustration du b-a-ba du libéralisme : capital économique + capital social + capital symbolique = réussite sociale (les « manipulateurs de symbole » selon Reich). Le rejeton n’étant manifestement guère doué pour les études, il ne lui manque que le capital culturel mais, là, on sait depuis Pierre Bourdieu que les capitaux précités peuvent (largement) compenser : l’argent et le pouvoir suppléent à la culture comme la rhétorique de l’illusionnisme parvient sans difficulté aucune à faire pièces à l’intelligence. Une intelligence en crise comme le dirait ce vieux sage de Michel Crozier dans, précisément, La crise de l’intelligence. Essai sur l’impuissance des élites à se réformer : « La société française de ce point de vue est menacée d’une vague régressive qui se développe aussi bien sur le front des responsables, des décideurs, que dans le débat public perturbé par la démagogie. » (1995, Interéditions, p. 10). Rassurons-nous. L’opération est rondement menée et les cris d’orfraie de l’impétrant adolescent, adoubé et soutenu par la quasi-totalité des ministres qui y sont allés chacun de leur splendide soumission à leur maître, parviendront bien à leurs fins : « M. Sarkozy s’est appuyé sur les conseils d’un ex-publicitaire qui l’a rejoint pour l’occasion, Christophe Lambert. Ex-patron de Publicis, membre de la cellule stratégique de communication de l’UMP, M.Lambert est proche de Jean-Michel Goudard, le conseiller en stratégie de Nicolas Sarkozy à l’Elysée. Jean Sarkozy et Christophe Lambert ont décidé ensemble du moment opportun pour agir et du plan média destiné à répondre à l’indignation suscitée par cette candidature. » Le Monde.fr

(2) « L’abîme ou la métamorphose », entretien avec Edgar Morin, Sciences humaines n° 201, février 2009.

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commentaires
  1. rbeaune dit :

    No comment, mais si comment (mes antécédents me poussent toujours à manier le calcul de tête, pas la calculette car trop de fautes de frappe…) : 40 millions… cela permettra l’embauche en moyenne de 2 conseillers par Mission locale pour 60 à 80 000 jeunes de plus dans CIVIS… Soit un conseiller pour 60 à 80 jeunes alors que les sorties du programme sont en vitesse très réduite… = aucun moyen supplémentaire… sachant que les ML sont aussi attendues sur l’orientation, la lutte contre le décrochage, …
    Sur l’évaluation aux résultats en terme d’insertion professionnelle ainsi que sur la qualité de l’ AIO, c’est écrit dans la Loi sur la formation professionnelle et c’est en cours de test…
    Chacune des thématiques proposée à recueil de commentaires et avis par l’UNML mériterait un échange approfondi… L’inflexion la plus importante, pour ne pas dire le changement total, me semble être tout ce processus de signalement du décrochage et d’obligation de suivi jusqu’à 18 ans… Jusqu’à alors, la venue d’un jeune en Mission locale s’inscrivait dans un acte volontaire de sa part (peut-être poussé par son entourage aussi…). Là c’est l’inverse : c’est à la ML d’aller chercher le jeune… Il faut bien mesurer les conséquences de cette (r)évolution… Expérimentant un dispositif de tutorat exerne pour éviter, entre autre, le décrochage dans les processus d’alternance, une grande vigilance sera apportée à cette nouvelle philosophie de l’accompagnement plus imposé que choisi…

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