Chômage des jeunes : expérimenter ?

Publié: octobre 14, 2009 dans Insertion/missions locales, Politiques d'emploi

Eviter le « Neet »

Il ne s’agit pas d’une contre-publicité pour Monsieur Propre, ni d’un message de prévention contre les addictions à la Toile. L’acronyme « Neet » signifie « No education, employment or training » (éducation, emploi ou formation) et, si la politique de l’emploi n’y répond pas, la trappe de la dégringolade vers l’exclusion est programmée. Force est de constater, à la lecture du supplément « Économie » du Monde du 13 octobre (« Éviter d’abord l’éloignement du marché du travail »), que ce « Neet » fait consensus quoique chaque pays privilégie telle ou telle modalité… car on pourrait ajouter aux trois initiales des items le « m » de « money » : contrairement à des pays comme la Norvège, le Danemark ou les Pays-Bas où les revenus de remplacement seraient supérieurs à 70%, « la courte durée, le caractère dégressif ou conditionnel des indemnités, menacent de nombreux chômeurs en Italie, en Corée ou au Japon. »

Marmite…

Enfin, on en a eu la démonstration avec la crise, les certitudes ne sont guère la caractéristique de l’économie puisque, à quelques centimètres de cet article, un autre titre « La flexisécurité danoise trouve ses limites dans un marché en berne ». On y lit que « … les allocations chômage supposées généreuses sont plafonnées à 100 euros par jour », ce qui n’est pas mal ,mais que, si « sur le papier, elles représentent 90% du salaire, dans la réalité, elles ne dépassent pas, en moyenne, 55% et sont en baisse régulière depuis vingt ans. » La promotion du modèle danois de « politique active de l’emploi », articulant indemnités élevées, formation et incitation forte, sinon contrainte, à une reprise d’activité quelle qu’elle soit (le « workfare »), est de la sorte à relativiser et le gouvernement danois, comme d’autres, a été contraint de débloquer un milliard de couronnes (134 millions d’euros) « pour créer 5 000 nouvelles places de stages afin d’occuper des jeunes chômeurs. » Tout cela en constatant que, si la philosophie du « training » n’est pas en soi contestable dès lors qu’elle cible les jeunes sans qualification, précisément pour leur permettre d’en acquérir une, « il est en effet difficile de pousser ou de préparer ces derniers à occuper des emplois… que les entreprises ne sont pas en mesure de proposer ! ». C’est ce que l’on pourrait appeler une lapalissade. On connaît, à l’intérieur de nos frontières et depuis longtemps, les « stages – parking » ou ces sortes de circuits rotatifs comme si l’on s’engageait sur un rond-point dont toutes les issues sont en sens interdit : « occuper les jeunes chômeurs »… On ne peut s’empêcher de penser au couvercle d’une marmite où ça bout. A Poitiers et ailleurs.

Léonin…

L’obligation de se former ou de travailler est d’ailleurs à l’épicentre d’une des propositions à l’étude des missions locales dans le cadre de l’enquête lancée par l’UNML : « Expérimenter un revenu contractualisé pour améliorer l’accès à la formation et à l’emploi de jeunes de 18 à 25 ans ». Il s’agit, d’un coté, d’offrir une garantie de revenu « d’environ 250 euros par mois pendant deux années », soit expérimentalement (8 000 jeunes pendant deux ans) une allocation « sèche » si aucune autre ressource n’existe, soit cumulable partiellement sur le modèle du RSA. Certes, si l’on pourra toujours avancer l’argument de la solidarité familiale – est-elle effective dans des milieux rarement bien dotés économiquement et pour des jeunes de 23, 24 ou 25 ans ? -, mais ce montant de 250 euros apparaît comme une bouée de sauvetage sérieusement dégonflée : si l’on n’en est pas convaincu, on peut lire, entre autres et dans le même journal, le petit article « En France, vivre à deux avec 572 euros par mois »… D’un autre côté, le niveau d’exigence apparaît par contraste sérieusement disproportionné puisque « En contrepartie, le jeune est tenu d’accepter toute offre de formation ou d’emploi proposée par son référent et cohérente avec le parcours défini avec lui. Le refus de plus d’une offre respectant cette condition entraîne l’exclusion du programme et donc la perte de la garantie de ressources. » On n’est guère éloigné d’un contrat léonin, c’est-à-dire d’un contrat qui n’en a que le nom puisque les charges sont quasiment supportées par une seule des parties. De plus, on ne peut s’empêcher de songer que le jugement du « référent » risque fort d’être entaché de subjectivité, mettant en cause une nouvelle fois le principe d’égalité de traitement. Très probablement, sera-t-il nécessaire lors de cette expérimentation de prévoir des modalités d’appréciation du respect ou non de ce « contrat » qui ne laissent pas seul le conseiller mais soient débattues collectivement et, cela serait souhaitable sinon nécessaire, dialectiquement avec des représentants des usagers jeunes.

Pédagogie de l’implication ?

La question centrale soulevée par cette allocation, comme celle d’ailleurs d’une autre proposition dite de « dotation d’autonomie » (particulièrement pingre : 100 euros par mois plus, éventuellement, le montant des allocations familiales que les parents ne toucheraient plus) est double : d’une part, elle concerne un montant manifestement très en-deçà du minimum exigible pour ne pas être sous le seuil de pauvreté (quel adulte, raisonnablement, se satisferait de montants aussi faibles ? qui, même, ne se sentirait pas humilié par ce qui pourrait être perçu comme une aumône… encore que cette dernière était accordée sans contrepartie, sa fonction étant de déculpabiliser le donateur ?) ; d’autre part, le choix entre un droit garanti et universel et une récompense sélective pour les jeunes considérés comme méritants. « … en toile de fond, se trouve le débat actuel sur la responsabilisation des récipiendaires d’aides sociales et sur la contrepartie éventuellement exigible de leur part. » (1)

Ce « contrat », implicitement justifié comme une pédagogie de l’implication, fait se déplacer le centre de gravité du traitement de la question sociale des jeunesses en la plaçant en théorie dans les mains des jeunes mais, en réalité, dans celle des professionnels, eux-mêmes fortement contraints par des modalités… qu’ils auront contribué à élaborer. Subtile aliénation.

Alors oui, il faut expérimenter : a-t-on d’autre choix au titre d’une éthique de responsabilité et d’un devoir d’innovation ? Mais, sans aucun doute, en « tirant vers le haut » des montants à ce stade et de toute évidence largement insuffisants et, d’autre part, en réintroduisant dans les pratiques professionnelles un principe de réciprocité contrôlée (par les parties et non par une seule partie), que l’on pourra sans faux nez nommer « contrat ». Sauf à devenir – et assumer – de purs agents du contrôle social.

Enfin, ce que j’en dis…

(1) Olivier Chavanon, « Politiques publiques et psychologisation des problèmes sociaux », (sous la direction de) René Ballain, Dominique Glasman et Roland Raymond, Entre protection et compassion. Des politiques publiques travaillées par la question sociale (1980-2005), 2005, Presses Universitaires de Grenoble, p. 264.

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commentaires
  1. Pitondepierre dit :

    Comme disait Coluche, l’artichaut, c’est un vrai plat de pauvre : t’en as plus dans l’assiette après l’avoir mangé. Le PDS c’est un peu pareil, tu as plus de travail pour le mettre en place que pour le faire. Et en plus quand ya n’a plus ya n’a encore.
    Mais il y quand même ce double plaisir : descendre de son vélo pour l’analyser et l’enfourcher à nouveau en se disant :
    « L’amour-propre, au rebours, fait qu’au degré suprême on porte ses pareils; car c’est un bon moyen de s’élever aussi soi-même. De tout ce que dessus j’argumente très bien qu’ici-bas maint talent n’est que pure grimace, cabale, et certain art de se faire valoir, mieux su des ignorants que des gens de savoir » Le Lion le Singe et les deux Anes.

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