Habiter. Accompagner.

Publié: octobre 9, 2009 dans Au gré des lectures, Insertion/missions locales

Voici, pour information, le résumé d’une contribution que j’aurai le plaisir (génétique : mes origines) de présenter en décembre à un auditoire brestois. Si, d’ici là, certains d’entre vous, même non-brestois ( ce qui n’est pas, il faut en convenir, un atout), souhaitaient apporter leur pierre à l’édifice… Ca s’appelle :

Plus qu’un lieu, un feu : habiter sa vie.

Que représente l’habitat dans un parcours d’insertion ? Question qui a priori n’a guère de sens tant il semble évident qu’avec l’emploi, la santé et quelques économies, l’habitat est un point de passage obligé de l’insertion. Mais l’évidence est un rideau à écarter pour regarder derrière. Car est-on bien d’accord sur cette insertion présentée aujourd’hui comme un but alors qu’elle n’est qu’un sas entre ce qui précède et ce qui succède, au même titre que l’accompagnement occupe le devant d’une scène où se joue en cinq actes (enfance, adolescence, jeunesse, adultéité et vieillesse) la pièce de l’acquisition puis de la perte de l’autonomie : autonomos : « gouverner selon sa propre loi »… c’est-à-dire sans accompagnement ?

Actes 1 et 2, enfance et adolescence. Ce qui précède, habiter ou loger dans la famille d’origine ;

Actes 3 et 4, jeunesse et adultéité. Ce qui succède, habiter où, avec qui, pour combien de temps dans une société dont l’antienne est la mobilité alors qu’au singulier le logement est fixe… et encore, probablement moins fixe que l’habitat qui recouvre, bien plus qu’un lieu, un feu, un espace, c’est-à-dire un lieu habité (Michel de Certeau) ;

Acte 5, vieillesse. Ce qui conclut, habiter dans un espace privé (une chambre) d’un espace public (un hôpital) pour conclure en boucle de rétroaction – de la dépendance à l’autonomie puis à la dépendance – ce que l’on croyait être linéaire.

L’habitat est un construit dans les deux sens du terme : un périmètre physique délimitant privé et public ; une construction sociale à partir de laquelle les quatre dimensions de l’intégration vont se développer : coquille avec l’individuation, lien avec la sociabilité, responsabilité avec le sociétal, indépendance avec l’économique. Espace du respect de soi et des autres, l’habitat est un repère fixe aux modalités mouvantes dans ce qui est désormais un parcours.

Parcours… Si l’on a abandonné la notion de carrière pour celle de parcours, ce n’est pas un hasard : la mobilité est devenue un « support » selon l’expression de Robert Castel, un « capital » pour réussir ou du moins surnager. Il faut donc, sinon se déplacer, du moins pouvoir se déplacer, être à tout moment susceptible de « répondre aux besoins de l’appareil productif » (sic). Or nomadisme exclu, l’homme (qui n’est pas un escargot) ne porte pas sa maison sur son dos. S’il est entendu que se loger est une condition de l’insertion – il faut bien un endroit pour se restaurer, se laver, se réchauffer, se reposer – habiter a-t-il toujours la même signification ?

On fera le point sur les représentations des jeunes, leurs aspirations et sur la signification de la décohabitation-cohabitation dans une société qui distille de la vulnérabilité. On fera le point également sur ce qui pèse sur les épaules des intervenants sociaux, en particulier l’évaluation puisque celle-ci est l’alpha et l’oméga d’une reconnaissance qui ne va plus de soi. Car, au même titre que l’insertion professionnelle ne peut être évaluée à l’aune d’un indicateur synthétique, l’insertion sociale – dont l’habitat est une composante – ne peut s’apprécier au seul indicateur du bénéfice d’un logement. En effet, la question de l’habitat dépasse, et de loin, celle du logement : que fait-on entre quatre murs ?

Ceci signifie que l’accompagnement des intervenants sociaux du « monde des foyers de jeunes travailleurs » n’est pas réductible à la gestion domiciliaire : il concerne, recouvre, s’inscrit dans un objectif global de socialisation des jeunesses.

Territoires : le logement des jeunes et l’accompagnement

Parlant d’habiter, la dernière livraison de la revue Territoires de l’ADELS (octobre 2009, n° 501) propose un dossier « Logement des jeunes : accompagner vers l’autonomie ». On ne s’est pas concerté. Plusieurs articles : on y va page à page.

– Avec « Faudrait-il que jeunesse se cache ? » Mathilde Azerot entame le dossier sur le mode de l’interpellation critique : en deux pages, le rappel de l’injustice sociale faite aux jeunes, du point de départ de ce paradoxe aussi commun que schizophrène « sans emploi, le logement est inaccessible  et, sans toit, travailler est une gageure » aux constats du déclassement et aux interrogations sur le Livre vert, pour les uns optimistes opérant « une rupture essentielle », pour les autres perplexes se résumant « à des actions ponctuelles ». Vraie politique ou catalogue de La Redoute ?

– Les piou-piou des missions locales se retrouveraient a priori dans le titre du deuxième article, « L’accompagnement s’évalue mal ». Là également, un paradoxe pour commencer : d’un côté, « Le besoin d’accompagnement est symptomatique de l’évolution de notre société » ; de l’autre, « Mais, attention, l’accompagnement ne doit pas surprotéger. Certaines personnes peuvent mal supporter un accompagnement qui serait compris comme de l’assistance, une manière de dire leur incapacité. » Reste qu’on cherchera en vain le début d’une réflexion sur l’évaluation de l’accompagnement hormis une phrase-constat : « … les associations ont du mal à évaluer et valoriser l’accompagnement et, ainsi, montrer sa réelle plus-value pour attirer des financements réguliers. Le quantitatif est toujours plus facile à évaluer que le qualitatif. » C’est Patrice Cieutat, chargé de mission programme habitat à la Fondation de France qui est interviewé, annonçant à l’occasion un colloque le 5 octobre (c’est passé) à Tours . Coïncidence : le même m’avait contacté au printemps dernier pour cette manifestation ; je l’avais rencontré au siège de la Fondation de France, à deux cents mètres de la place de l’Etoile (pas de grosse problématique de logement dans le VIIè) ; ma proposition écrite de contribution avait « étonné » (sic) et avait classé sans suite et sine die ce projet de collaboration. On ne peut pas plaire à tout le monde. C’est, soit dit en passant, ce que doit se dire Annie Jeanne, la présidente de l’ANDML, rudement mise en cause par l’UNML. J’en parlerai peut-être un de ces jours.

– Avec « Rapprocher locataires et propriétaires », Sabrina Costanzo s’appuie sur l’expérience d’un site porté depuis 2007 par l’ADIL et quatre associations Habitat Jeune des Deux-Sèvres, Siloj. Globalement une bourse au logement avec une charte signée par les propriétaires bailleurs, un soutien juridique lors d’ateliers, une fonction de médiation entre jeunes et propriétaires, etc… Tout cela en territoire rural : « Nous sommes à l’intersection de deux systèmes. Entre un travail qui s’apparente à du locatif classique et une logique d’intervention sociale, un travail sur les parcours de vie des jeunes. » Une bonne pratique.

– Jean-Baptiste de Foucauld, qu’on ne présente plus sinon en rappelant qu’il est le fondateur de Solidarités nouvelles face au chômage , est lui aussi interviewé sur deux pages sous le titre « Le travail social doit être pris en charge par l’ensemble de la société ». Nonobstant l’inspiration catholique, à prendre ou à laisser selon chacun (« Accompagner, c’est marcher avec quelqu’un, permettre à chaque personne d’accéder à sa vocation professionnelle… Je ne suis pas sûr qu’il n’existait pas d’accompagnement dans la charité telle qu’elle était pratiquée par les institutions religieuses… trois besoins doivent être pris en compte dans l’accompagnement : le professionnel, le relationnel et le spirituel… » etc.), de Foucauld rappelle quelques vérités que, certes, on n’arrête pas de ressasser mais que faire d’autre face au pire sourd qui ne veut entendre ? « Chaque personne est multidimensionnelle… L’accompagnement doit être pris au sens large, c’est-à-dire individuel et collectif. De lus, les résultats sont souvent temporaires : une victoire n’est jamais acquise, un échec jamais définitif. Il est essentiel de relativiser les indicateurs. Un « indicateur unique » est souvent un « indicateur inique » {bien dit !}… Si l’on n’a pas atteint les objectifs de retour à l’emploi, ça ne signifie pas forcément que l’on a échoué, l’accompagnement peut avoir permis d’atteindre d’autres objectifs, personnels par exemple. L’intérêt pour le résultat ne doit pas être un but en soi, mais doit être perçu comme un moyen pour être en quête de la bonne fin. Je suis inquiet de la vision mécaniste de notre société actuellement à l’œuvre, qui s’oppose à la vision d’une société relationnelle… » On partage son inquiétude.  On partage moins son opinion (déclaration de foi, au sens littéral) lorsqu’il déclare « Pour être efficace, l’accompagnement doit répondre à une vocation, car il mobilise nombre de qualités personnelles. Il ne doit pas être perçu comme une activité technique… » Il est vrai que, à Solidarités nouvelles face au chômage, l’accompagnement c’est l’affaire de bénévoles (en binôme) contrairement à « l’accompagnement institutionnel avec les travailleurs sociaux ou les conseillers Pôle emploi {qui} agissent seuls, doivent prendre tous les demandeurs d’emploi en charge et n’ont pas beaucoup de temps à consacrer à chacun d’eux. Dans tous les cas, la relation chômeur / accompagnateur est plus limitée, obligée, normée et non libre, et donc moins bien vécu par les demandeurs d’emploi qui se sentent plus contrôlés qu’aidés… » Il y a du vrai là-dedans – peu de temps consacré à l’accompagnement : quelle crédibilité de l’indicateur « JDI » en termes d’accompagnement, soit un entretien au cours des… cinq derniers mois ? – et il y a du contestable : qualités personnelles et technicité ne s’opposent pas mais tout au contraire interagissent (professionnalisme / professionnalité), la liberté d’interrompre ou de changer d’accompagnateur existe, les conseillers n’agissent pas seuls mais travaillent (ou, du moins, devraient travailler) en équipe, etc. Enfin, ça fait débat et, par les temps qui courent, c’est toujours ça de pris.

– « Une clé pour s’en sortir » : Aline Chambras rapporte l’expérience conduite par la Sauvegarde de l’Adolescence de Paris illustrée de tranches de vie : Stéphanie, Malika, Oumar…  A peu de choses près mais pas au même endroit, avec « Un toit pour grandir » Mathilde Azerot relate l’action déjà ancienne – vingt-trois ans – de l’association Déclic (Dispositif pour l’étude de contrats de location individualisés et cautionnés) à Avignon, Orange, Sorgues, Cavaillon et Istres-sur-Sorgues. Pour les amateurs de bonnes pratiques.

Dossier conclu par deux interviews : Sylvie Sanchez, directrice du Comité local pour le logement autonome des jeunes Ouest-Provence et, eh oui, Martin Hirsch que, comme de Foucauld, on ne présente plus sinon comme éditeur d’un récent ouvrage sur le jardinage.

– « On n’accorde pas à la jeunesse sa juste place ». Divergence avec le même de Foucauld puisque, pour Sylvie Sanchez, « L’accompagnement est nécessairement plus intense sur la période d’hébergement, et c’est pour cela qu’il doit être fait par un travailleur social. La question de la professionnalisation est, à mon sens, primordiale. On ne s’improvise pas travailleur social. » Autre paradoxe, guère éloigné du premier schizophrénique et cette fois sur le mode de l’injonction paradoxale (double bind) : « On demande aux jeunes d’être mobiles et adaptables à tout et, dans le même temps, on ne leur donne pas les moyens de cette flexibilité. » Eh oui ! On pourrait multiplier à foison ces doubles contraintes : l’article « Les sept fantasmes de la politique de l’emploi » (1) s’y était employé et, depuis,  nul doute que la liste s’allongerait sans peine. L’École de Palo Alto, à l’origine du concept d’injonction paradoxale, posait l’hypothèse que la schizophrénie naissait dans les familles où s’exerçait et se répétait cette injonction : on devine l’avenir psychiatrique des piou-piou.

– C’est sous le titre « Développer massivement l’intermédiation locative » que Martin Hirsch parle d’ « accompagnement actif » mis en œuvre par « les missions locales {qui} devront renforcer leurs liens avec les entreprises et les organismes de formation et leur donner accès {aux jeunes} à un contrat d’insertion dans la vie sociale (Civis) renforcé. » Le Haut-commissaire avance une politique du logement des jeunes s’appuyant sur de nombreux outils : création d’un bail spécifique de colocation, intermédiation locative (grosso modo l’expérience de Déclic ou de Siloj), label « habitat jeunes » pour « soutenir des formules modernisées de foyers de jeunes travailleurs et de résidences pour jeunes actifs », développement du logement intergénérationnel, etc. On ne sait pas si l’agrégation d’outils constitue une politique mais on ne reprochera à Martin Hirsch ni l’imagination – il est vrai nourrie du travail des commissions -, ni une ambition pour les jeunes à la hauteur de l’Annapurna de difficultés qu’ils rencontrent.

C’est dit.

(1) Philippe Labbé, Le Monde, 10 mai 2006.

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