Les conditions du dialogue social en mission locale. Ou le Rubicon (1).

Publié: octobre 8, 2009 dans 1, Insertion/missions locales

C’était certain, à mettre la tête sur le billot ! L’article « Faire grève en mission locales » allait assurément chatouiller Jean-Philippe (CGT ML-PAIO). Celui-ci « défouraille ». Aimablement. Et c’est bien la moindre des choses.

Jean-Philippe

« Ah ! quand le sociologue parle du dialogue social…

Philippe Labbé franchit le Rubicon. Jusqu’alors très prudent sur les choses du paritarisme, du dialogue social entre partenaires sociaux et de la négociation collective, le (nôtre ?) sociologue spécialiste du réseau des ML/PAIO se lance.

Il ose, c’est courageux de sa part. J’estime qu’il a beaucoup progressé dans la connaissance des méandres de ces choses de la négociation collective et du droit du travail.

Je ne partage pas son point de vue ou, plutôt, sa vision des choses : il y a encore des subtilités à connaître : par exemple le fait que la Loi oblige à la Négociation Annuelle Obligatoire (localement) dès lors qu’il y a un délégué syndical …

Attention ! Cette négociation ne porte pas uniquement sur la valeur du point (qu’on pourrait estimer comme chasse gardée de la négociation de branche), elle peut porter sur la mutuelle, sur les titres restaurant,sur la valorisation des plus bas salaires etc … Et c’est ce qu’oublie Philippe Labbé (qui le sait sans doute) : les disparités entre chaque ML/PAIO existent malgré la CCN.

Il a raison en disant que la Loi a tendance à privilégier le dialogue social local… argument démagogique utilisé par le Ministre du Travail, Xavier Bertrand prétendant que la vraie démocratie s’exerce localement dans l’entreprise. Surtout quand la discrimination syndicale est d’autant plus forte que la taille de l’entreprise est petite.

L’objectif pour une organisation syndicale est que la Convention collective améliore les conditions de travail (cela comprend les salaires) en harmonisant vers le haut.

Mais cela n’empêche pas des collègues de stagner conseiller 1 (cotation 11 indice 439 – point à 4,40 faites le calcul) après plus de 10, voir 15 ou 20 ans d’ancienneté… et d’autres d’être embauchés directement conseiller 2 (cotation 12 – indice 489) avec moins d’un an d’expérience. Ce cas de figure pouvant se produire dans la même structure …

Vive le système « tout compétences » !

Cette opinion ne clora pas le débat… »

PL. Il a raison, le bougre, et doublement ! Tout d’abord sur une toute relative connaissance des règles et modalités concrètes du dialogue social : une activité syndicale, hélas, est très-très ancienne et, aujourd’hui, bien des subtilités qui échappent… sans compter qu’à peu d’années de la retraite, il faut le reconnaître, le courage manque d’ajouter une corde juridique à l’arc sociologique. Se préserver un peu. Quitte, pour faire amende honorable, à revêtir une robe de bure, enlacer une chaîne autour du cou, se couvrir la tête de cendres et marcher sur les braises ardentes de la culpabilité. Métaphoriquement s’entend.

Heureusement, Jean-Philippe et d’autres sont là pour rappeler à la raison le sociologue s’aventurant sur le terrain syndical. Ceci dit sans ironie, ni même humour : Gérard Mendel, un socioanalyste en vogue dans les années quatre-vingt (Pour décoloniser l’enfant, Payot), dénonçait la « plus-value de pouvoir », celle que l’on exerce en dépassant le strict et légitime périmètre de ses compétences et du pouvoir qui en découle. « Franchir le Rubicon », c’est l’avertissement sur la tentation de la plus-value de pouvoir. Dont acte.  Ceci étant, sans excuser – précisément – des compétences insuffisantes, la « NAO », je connaissais.

Ensuite, sur le fond. Oui, incontestablement, des disparités existent d’ores et déjà entre/au sein des missions locales et, sauf erreur, elles ont sérieusement été révélées avec l’application de la CCN, certaines directions tirant vers le bas (tous conseillers 1) sans nécessairement s’appliquer le même régime (charité bien ordonnée…), d’autres tirant vers le haut sans pour autant métastaser une technostructure (« l’armée mexicaine » en langage commun). Mes périples dans les missions locales me font ainsi découvrir presque autant de situations originales que de structures (2)… dont d’ailleurs les directions actuelles ne sont pas toujours, loin de là, responsables : il leur faut gérer l’incongruité de certains postes sans pouvoir les remettre en cause et alors que leur existence génère un sentiment d’injustice parmi les piou-piou moins avantagés. Insoluble dans bien des cas parce qu’existent (encore) des protections sociales collectives. Bien entendu, loin de moi l’idée de remettre en cause ces dernières sur l’argument de situations individuelles problématiques : tant pour l’ensemble des professionnels qu’à un niveau éthique de justice sociale, les protections sociales sont déjà très et trop largement mises en cause par une idéologie visant « une société dans laquelle les individus seraient laissés à eux-mêmes, livrés à la concurrence de tous contre tous et clivés entre les gagnants et les perdants des transformations en cours. Le contraire d’une société de semblables. » (3). N’empêche que cela existe et contrarie bien des engagements.

Tout bien réfléchi, à la relecture du commentaire de Jean-Philippe,  je ne vois guère de divergence et serais tenté de revenir à une posture plus civile : défroquer la robe de bure, secouer les cendres des cheveux, etc. Car, au bout du compte, si les constats convergent, l’opinion de s’appuyer prioritairement sur le dialogue social de branche, contre cette logique de négociation à la plus petite échelle, sous couvert de prise en compte de spécificités de plus en plus idiomatiques, … finalement, ce n’est pas totalement absurde (4).

« Vive le système tout compétences ! », conclut Jean-Philippe. Trait ironique justifié… par l’adverbe « tout ». Car on pourrait dire « vive les compétences ! », ne serait-ce que parce qu’on imagine mal de s’ébaudir devant son opposé et, à la façon du « vive la crise ! » d’Yves Montand dans Libération (5), s’exclamer « vive l’incompétence ! » Avec cette réserve adverbiale, on conviendra que celles et ceux qui font l’effort d’acquérir de nouvelles compétences doivent légitimement en tirer un bénéfice, y compris sonnant et trébuchant. L’exemple du développement d’ « expertises » au sein des missions locales est à ce propos particulièrement illustratif : dès lors qu’une direction valide ces expertises et met en place les conditions de leur constitution (par la veille, par l’intelligence partagée, etc.), les professionnels engagés – très souvent celles et ceux qui supportent difficilement la perte de sens qu’instrumentalisation et pression programmatique génèrent – réclament leur tribut : ils contribuent, ils attendent rétribution. Là, le dialogue social est bien situé dans la structure.

Quant au reste, que l’on parvienne à des organisations « intelligentes » où  les professionnels retrouvent le sens de leur métier, plutôt que d’être contraints à d’ordinaires emplois, ça je le sais, c’est partagé. Par Jean-Philippe et par d’autres tels que Roselyne qui, de la mission locale de Redon, a adressé ce message sur le site de la pétition en ligne : « 15 points pour tous ce n’est pas en contradiction avec la volonté des salariés de rester de véritables acteurs malgré les organisations du travail qui veulent les cantonner à des rôles d’exécutants de directives vidées de sens. »

Retour sur Landerneau…

Pour un peu plus de légèreté, vive polémique sur l’expression « du bruit dans le Landerneau ». Objectivons la chronologie des débats. Première hypothèse me concernant, le bruit du canon qui s’entend à Landerneau lorsqu’un prisonnier s’évade des geôles brestoises. Forte contestation de Michel pour qui « L’explication de l’origine de « Faire du bruit dans Landerneau » ne me semble pas exacte. L’expression viendrait de la pratique locale de faire un chahut bruyant sous les fenêtres des veuves qui se remariaient. » Auquel je réponds par courriel et avec un double argument d’autorité (le maire et l’étude) : « C’est une explication. J’avais discuté avec l’ancien maire de Landerneau (je ne me souviens plus de son nom) qui plaidait pour l’hypothèse bagne. Dans les années 80, j’avais fait une étude sur les jeunes à Landerneau intitulée « Ca ne fait pas de bruit à Landerneau ». Pas très original certes mais ça m’avait contraint à rechercher l’origine de l’expression. » Michel, léonard donc congénitalement un peu buté, avance l’argument du sang : « C’est l’explication que mon père m’avait donnée », tout en faisant preuve d’une bonne mémoire : « Et l’ancien maire , ça doit être Jean-Pierre Thomin. » Ce qui est exact. Pour le maire et sans doute le père. Piou-piou 44 entre dans ce débat historico-épistémologique et, peut-on l’imaginer, le clôt : « Comme mon nom l’indique, je ne suis pas finistérien mais après une recherche sur Google, notre ami à tous : « Donc, il se trouve qu’à la fin du XVIIIe siècle, un auteur nommé Alexandre Duval {pas Dumas !} a écrit et fait jouer une pièce en un acte intitulée « Les Héritiers ». Dans cette comédie, un officier de marine donné pour mort, réapparaît brutalement dans sa ville d’origine, Landerneau, au grand dam des héritiers déjà en train de se disputer la succession. Un valet apprenant la nouvelle du retour de l’officier dit alors : « Oh le bon tour ! Je ne dirai rien, mais cela fera du bruit dans Landerneau ! » Cette réplique a marqué son époque au point qu’elle nous a été transmise et, même, que Landerneau est presque devenu un nom commun puisqu’on parle maintenant du « landerneau politique » ou du « landerneau de la montagne » pour désigner des mondes particuliers ayant leurs propres manies, jargon et potins. »

Mais comme internet est une fabrique à rumeur, je n’en sais pas plus… Peut-être que si j’écris ici même « faire du bruit dans le Landerneau » a été inventé par Philippe Labbé le 7 octobre 2009 à 8h07 à propos d’une expérimentation de Martin Hirsch, cette version sera propagée et retenue par l’Histoire… Ah-ah-ah ! »

« L’humour est une révolte supérieure de l’esprit » disait André Breton. Qui ne l’était pas. Breton.

(1) Qui n’est pas une fausse pierre précieuse mais un petit fleuve du nord de l’Italie franchi par Jules César le traversa avec ses légions en 49 avant J.C. (pas Jacques Chirac) pour fondre sur Rome. A l’occasion, il prononça le fameux « Alea jacta est ».

(2) Comme en biologie, cette diversité (que l’on retrouve dans les équipes avec des trajectoires originales) est une richesse. Mais elle est également une faiblesse à l’échelle d’un « réseau »… qui n’en est pas tout-à-fait un. Une règle de base du fonctionnement réticulaire est en effet le principe de coopération avec un double mouvement de « contribution – rétribution » : l’entité apporte quelque chose au réseau et en reçoit quelque chose. Combien de structures reçoivent du « réseau », par exemple par l’appartenance à la branche professionnelle et avec la sécurité sociale professionnelle que cela génère,  tout en étant quasiment invisibles, absentes des productions collectives ?

(3) Robert Castel, La montée des incertitudes, 2009, Seuil, p. 262.

(4) Etant entendu que le dialogue social est aussi une affaire de terrain, là où les uns et les autres agissent, avec un circuit court de délégation et l’expression directe des salariés.

(5) Février 1984.

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