Invitation à la lecture…

Publié: octobre 7, 2009 dans Insertion/missions locales

Nous parlions il y a quelques jours d’Anne Le Bissonnais et de son ouvrage Les Missions du possible. Et de l’encourageant retour de Martin non Guerre (1) mais Hirsch, « Très intéressant ! Et nous allons soutenir les missions locales ! » « Invitation à la lecture »… c’est le titre de la préface que j’ai eu le bonheur de signer. Ici reproduite. Pour inviter. (2)

Invitation à la lecture.

Voici un ouvrage des missions locales. « Des » plutôt que « sur » les missions locales. Parce que, si le lecteur y lira ce qui se passe dans les missions locales, l’immense intérêt de ces mots est qu’ils proviennent de celles-ci. Notre époque, on le sait, est friande de mots-chapiteaux très englobants, un peu passe-partout. Ainsi, « l’acteur » est à toutes les sauces comme l’est le « partenariat » ou l’« accompagnement ». À tel point que l’on parvient à se demander par déduction, puisque tous seraient acteurs, partenaires et accompagnateurs, quelle est la réelle signification de ces mots qui, à force d’être répétés, perdent  leur sens au bénéfice de l’incantation. Anne Le Bissonnais, elle, raconte de  l’intérieur. Professionnelle de mission locale, conseillère puis directrice, elle dit ce qu’insérer veut dire. Couchées sur le papier, ses paroles ne sont pas simples descriptions mais, comme un pendule, oscillent des réalisations aux émotions, des constats aux projets, des jeunes aux professionnels.

Ce balancement, ce va-et-vient, ne sont pas sans évoquer un autre mouvement pendulaire qui, si l’on peut parler de « recul historique » à partir d’un  quart de siècle, correspond aux représentations s’attachant aux missions locales : nées d’un immense espoir contingent d’un slogan, « Changer la vie », elles sont porteuses d’utopie et, pourtant, de toutes les structures issues de ce tronc commun qu’est l’éducation populaire, devenue « éducation permanente » dans les années soixante, elles apparaissent simultanément comme les plus institutionnalisées… pour ne pas dire engoncées dans des logiques programmatiques, contraintes au quantitatif jusqu’à ce que le qualitatif — entendu comme l’indicible de la relation — soit considéré comme quasi-accessoire.

Il y a donc une sorte de déséquilibre intrinsèque, une dialogique qui suit et poursuit les missions locales. Il en découle des incompréhensions, une image complexe et contradictoire, des échappées créatives et des soumissions disciplinées. « Le conseiller » de mission locale, personnage clé de la structure, passe ainsi de l’agent à l’acteur. Tout ceci transpire dans ce que raconte et conte Anne… que l’on a envie d’interroger en faisant succéder… « ne vois-tu rien venir ? »

C’est à ce moment que la réponse exprime parfaitement ce qui est au cœur de la pensée, de la culture doit-on dire, des professionnels de mission locale : sur le chemin et jusqu’à l’horizon, l’amer — point de repère sur le littoral pour se diriger lorsqu’on est en mer — est « le jeune ». « Le jeune » ? Serait-ce que l’on pourrait en parler au singulier ? Oui et non. Non, bien sûr, car plurielle « la jeunesse n’est qu’un mot » et le singulier de chaque jeune chasse le singulier d’une catégorie générationnelle. Oui, bien sûr, car tous les jeunes ou presque rencontrent désormais des difficultés pour accéder à l’adultéité. Et leur point commun, c’est-à-dire le fait que ces singuliers constituent un général marqué plus de désenchantement que d’espoir, se lit dans les petites monographies qui émaillent cet ouvrage. Qu’on ne s’y trompe pas ! Ces tranches de vie ne sont pas des illustrations, placées ça et là pour « faire vécu ». Elles fournissent le sens de l’engagement d’une professionnelle et, derrière-avec elle, de la très grande majorité de celles et ceux qui, de l’accueil à l’accompagnement, de la « relation entreprise » à l’animation d’ateliers collectifs, constituent le bataillon des piou-piou de la réparation sociale, de l’intégration et de l’émancipation.

En passant, notons que cette posture exposée en mission locale est bien celle d’une interaction, jeune et professionnel. Elle n’est ni exclusivement le jeune, ni exclusivement le professionnel. Constat qui pourrait sembler bien ordinaire et banal alors que, tout au contraire, les messages rabâchés, les slogans et autres injonctions publiques, croient gagner leur légitimité en affichant « le jeune » ou « les jeunes » comme si celui-ci ou ceux-ci pouvaient être traités distinctement, à part. Le discours dominant excelle dans cette façon d’appréhender une problématique singulière et collective de l’extérieur : « les professionnels de l’écoute », selon les mots de Bertrand Schwartz, se muent en « opérateurs » ; le vocabulaire médical subvertit de l’intérieur à coups de « diagnostic » et autres « prescriptions » ; la « relation » devient une « offre de services »… Face à l’offensive subreptice et permanente de toute cette nov- langue qui participe d’un triple dessein — considérer la socialisation comme un produit, dissocier pour hiérarchiser (l’emploi au-dessus du reste considéré  comme accessoire) et limiter les ambitions subversives d’émancipation sous couvert de pragmatisme -, ce qu’écrit Anne Le Bissonnais fait œuvre de résistance.

Autre temps, autres mœurs, s’il fût un temps où les résistants étaient décorés, il est un temps où la résistance est systématiquement associée « au changement » alors qu’en fait, tout au long des lignes de cet ouvrage mais également entre ces lignes, on comprend qu’elle est un devoir, une éthique de conviction et une éthique de responsabilité, l’une et l’autre ne s’opposant pas mais se combinant et, précisément, permettant le changement. Il y a ainsi une conviction qu’exprime Anne… et on la sent bien ancrée sur un engagement certainement personnel mais qu’elle a mis au cœur de ses responsabilités à la tête d’une mission locale ; il y a également une responsabilité fondée sur l’inacceptabilité de la situation réservée aux jeunes. La justice sociale, faut-il le rappeler, est avec l’ambition démocratique à la base de l’éducation populaire.

Encore une fois donc, une dialogique, militantisme et professionnalisme, qui exprime bien à mon avis ce fonds culturel des missions locales qui les fait considérer alternativement comme des outils au service de politiques de l’emploi et de la formation, et comme des poils à gratter. Disciplinées et dissipées, dans les programmes et dans les projets. Anne ne regimbe pas à parler programmes (TRACE, CIVIS…) et dispositifs multiples. Anne n’oublie pas plus les perspectives des jeunes — leur quotidien de « galère » pour se déplacer, se loger, etc. – et celles des professionnels. Ainsi, cet ouvrage est bien complexe… sans être compliqué. Pas compliqué puisque, le lisant, on pénètrera dans la « vraie » vie d’une mission locale, certains la découvrant alors que d’autres, professionnels de l’insertion, seront par effet-miroir en position de réflexivité sur leur propre vécu. Complexe, du latin complexus qui signifie « relier », parce que tout s’y trouve : singulier et pluriel, raison et émotion, constats et représentations, colère et espoir.

De la sorte, l’édition de cet ouvrage, soutenue par l’Association Nationale des Directeurs de Missions Locales, atteint au moins deux objectifs. Expression directe d’une acteure devenue auteure des missions locales, cet ouvrage est une œuvre autonome : comme indiqué introductivement, il n’écrit pas « sur » mais « des » missions locales. Souhaitons qu’il suscite d’autres vocations, cette collection des « Panseurs sociaux » leur étant ouverte.

En ces temps pour le moins troublés et incertains, il est une pierre à l’édifice de la compréhension des missions locales dont on souhaiterait qu’elles ne soient pas soumises aux aléas des yeux doux de Chimène en période cyclonique et de la suspicion lorsque le climat est plus clément.

(1) Le retour de Martin Guerre, film de Daniel Vigne, 1982, avec Gérard Depardieu et Nathalie Baye.

(2) Vous ne trouvez pas l’ouvrage ? http://www.editions-apogee.com

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