Mal-être au travail jusqu’à ne plus être. Puis « compétence(s) ».

Publié: octobre 2, 2009 dans Au gré des lectures, Insertion/missions locales

On ne parlera pas d’opportunité, encore moins de « mode » selon le mot – au mieux – malheureux du PDG de France Télécom, mais plus simplement du souhait de partager une réflexion d’Hervé, adressée à une petite liste de diffusion et qui mérite sans aucun doute plus. Ceci en lien avec la vague de suicides au travail.

Hervé s’appuie sur un article de Christophe Dejours, coauteur de Suicide et travail : que faire ? (1), publié dans Le Monde du 26 septembre : « Contre l’isolement, l’urgence du collectif ». Sur le même registre, j’avais publié il y a cinq ans un article, « Il faut retrouver le sens de l’action » (2), ce « sens » dont on parle beaucoup dans les extraits proposés ici n’étant pas une sorte de sentiment éthéré mais prenant corps dans l’acteur avec l’engagement. Depuis, non seulement ce « sens » n’a pas été trouvé, mais il semble s’éloigner comme un horizon. Quant à l’engagement…

L’article de Dejours côtoie dans une double page d’« Horizons Débats » un reportage dans une agence de Pôle emploi (« Le quotidien « à flux tendu » des agents de Pôle emploi à Echirolles ») et d’autres contributions, chacune méritant plus qu’on ne pourra lui accorder ici. Quelques extraits permettront cependant d’en apprécier leur substance. Puis, saisissant la contribution d’Hervé, on avancera sur le thème des « compétences » : argument de la pression managériale ou opportunité pour les non-qualifiés ?

S’interroger sur le sens à donner au travail…

Christian Baudelot et son inséparable Roger Establet, qu’on ne présente plus, signent « Chômeurs et précaires sont les plus touchés » : « Dans les années 1960, ce sont les agriculteurs qui détiennent le record des suicides en France : c’est l’époque où l’exode rural se précipite, enlevant tout sens à la transmission du patrimoine et des valeurs associées au travail de la terre. Dans les années 1970, où le travail d’OS se développe, ce sont les ouvriers qui ont les taux de suicide les plus forts. {…} Les employés ont rejoint les ouvriers dans les années récentes. Or, pour les uns et les autres, la précarisation et la flexibilité ont accru le stress au travail… {…} Ce sont les inactifs, autres que retraités, qui détiennent aujourd’hui le record du suicide. Or le chômage entraîne une diminution considérable des relations sociales quotidiennes, ainsi qu’un sentiment renforcé de solitude et de mal-être… {…} Les suicides sur le lieu de travail ont quelque chose d’exceptionnel : ils s’accomplissent sur un espace public. {…} Raison de plus pour s’interroger sur le sens à donner au travail et pour éviter de le réduire – comme font nos politiques – à une pénible et aléatoire source de revenus individuels. »

Ouvrir des espaces de démocratie…

Pour Jean-Louis Malys, secrétaire national de la CFDT, « Le travail {est} le grand oublié de la crise » : « Il faut faire respirer le travail ! L’éloignement des lieux de décision, les évolutions constantes des organisations, nécessitent que les salariés soient en capacité d’agir sur les changements, de s’exprimer individuellement et collectivement, et d’être impliqués sur les moyens et les finalités de leurs tâches. Il faut ouvrir des espaces de démocratie permettant aux salariés, avec leurs élus, de s’exprimer sur l’organisation de leur travail. {…} Ceux qui n’ont que le concept de « valeur travail » à la bouche savent-ils qu’une des principales frustrations exprimées par les salariés est justement de ne pas pouvoir « bien faire » leur travail ? »

Les tués à la tâche invisibles…

« Impunément, travailler tue » : c’est le titre d’une contribution collective où l’on trouve Eric Beynet (porte-parole national de l’union syndicale Solidaires), Charles Hoarau (CGT Marseille), Noël Mamère (député Verts), Willy Pelletier (sociologue et coordinateur général de la Fondation Copernic), enfin Christiane Taubira (députée Parti radical de gauche) : « Plus de deux personnes chaque jour décèdent en France d’accident du travail. En 2006, près de 50 000 ont subi une incapacité permanente à la suite d’un accident du travail. Depuis 1995, les maladies professionnelles reconnues ont doublé. Le nombre des cancers professionnels explose. Liés à la multiplication des postes intenables, les dommages psychologiques ruinent toujours plus de vies (et de familles). {…} Partout, la mise en concurrence accrue des salariés, les mobilités forcées, l’intensification du travail cassent la qualité, la sécurité et le sens même de l’activité. Jusqu’à quand ces tués à la tâche resteront-ils invisibles, sous-évalués, sous-indemnisés ? Tant qu’ils ne coûteront rien. Un vol de sac à main est condamné à six mois de prison ferme devant tout tribunal correctionnel, en comparution immédiate. Pour un accident du travail, l’employeur est, au mieux, coupable d’homicide dit « involontaire », lorsque sont reconnues les causes professionnelles de la maladie du salarié ou la responsabilité de l’entreprise dans l’accident. Dans les faits, seuls les lampistes paient, les procédures sont classées sans suite et les indemnisations sont dérisoires… »

Le salarié seul, nu…

Dans « France Télécom : l’évaluation individuelle à l’origine du mal-être », Marie Ledun, chercheure en sciences humaines et écrivaine, et Brigitte Font Le Bret, psychiatre et médecin du travail, pointent la responsabilité d’une politique managériale qui sépare pour régner… mais, au bout du compte, sur qui et sur quoi ? « Management par le stress, fixation d’objectifs irréalisables, injonctions paradoxales, mobilités forcées, restructurations, changements de métiers, détérioration des rapports entre salariés du fait des instruments individuels de mesure des primes, affaiblissement des instances collectives internes (syndicats, conseils d’entreprise) et atteintes à l’éthique et aux règles des métiers ne sont que les différents aspects d’un même processus de recomposition radicale des règles de travail. Dans ce contexte, l’individualisation de la gestion salariale est évidemment l’une des pièces maîtresses et éprouvées des nouvelles règles du jeu. Les critères arbitraires du « savoir-être » et de « l’employabilité » sont évalués en plus du savoir acquis et du savoir-faire issu de l’expérience. Un double autocontrôle s’instaure : celui de chaque individu sur ses performances, et celui des équipes de travail sur chaque membre. Le modèle de l’autocontrôle (et la peur de perdre son emploi) gagne sur les deux tableaux : il court-circuite les tendances à former des contre-pouvoirs collectifs par l’individualisation des salariés mis en concurrence, et il déplace la responsabilité des dirigeants vers la pression incontestable de la « demande » et de la concurrence. {…} L’heure n’est donc pas aux mesures-sparadrap, mais au contraire à la responsabilité et à l’action. Il y a urgence !… »

L’organisation du travail a détruit le collectif et la coopération…

Venons-en à Christophe Dejours qui, une semaine auparavant et interviewé sur deux pages par L’Humanité (« Il n’y a pas de fatalité dans le suicide au travail » – 3) déclarait « Autrefois, la prévention du suicide était faite par tout le monde, les copains, les collègues. Le vivre ensemble, c’est une prévention du suicide. La solitude est un élément déterminant du suicide sur le lieu de travail. » Face à la pression de l’individualisation, il reprend dans Le Monde ce même thème du collectif, de la solidarité : « Imputer les suicides à la seule vulnérabilité psychologique, c’est comme si on voulait faire croire que la mort par paludisme était seulement due à la vulnérabilité biologique de certains individus et non aux eaux stagnantes infestées de moustiques. Car il faut que cela se sache : ceux qui se suicident au travail ne sont pas toujours des jean-foutre ni des bras cassés, mais plutôt ceux qui aiment leur travail et se sont dévoués sans compter pour leur entreprise. Si ces gens réussissent et sont aimés, pourquoi se suicident-ils ? Parce que plus la tâche devient plus difficile à accomplir, plus il faut donner de soi, à chaque modification des objectifs, il faut transformer ses savoir-faire. {…} Et voilà que, avec la course aux chiffres et à la rentabilité, on vous oblige maintenant à bâcler la tâche. Là, l’affaire se gâte : faire sortir un malade de l’hôpital quand son état nécessite des soins, pour réduire la durée de séjour ; vendre des contrats à des surendettés en les trompant sur le montant ; brader une opération de maintenance dans une usine à risques pour réduire les coûts. Les remaniements de l’identité exigés relèvent de l’injonction à trahir les règles de l’art puis l’éthique professionnelle et, bientôt, à se trahir soi-même pour satisfaire aux exigences du chef. {…} Pourquoi les salariés consentent-ils à des contrats d’objectifs au-dessus de leurs forces et acceptent-ils de donner leur concours à des pratiques professionnelles que, moralement, ils réprouvent ? Parce que l’organisation du travail a détruit le collectif et la coopération. C’est seulement lorsqu’il y a du collectif qu’on peut débattre de ce qui est acceptable et de ce qui ne l’est pas, juger de ce qui est juste et injuste et finalement élaborer des compromis rationnels entre qualité et quantité. {…} Ce dont les salariés ont besoin, ce n’est ni d’une « humanisation », ni d’un apprentissage à la gestion du stress, ni de relaxation, ni de médicaments psychotropes. Ils ont besoin d’entraide, de coopération horizontale avec les collègues et verticales avec l’encadrement, pour travailler bien. Il suffit pour y parvenir de desserrer la tyrannie de la gestion et de remettre le travail au centre. Car, si le travail peut avoir un sens, ce ne peut être que dans la qualité d’une tâche bien faite, c’est-à-dire conforme avec les règles du métier. »

La contribution d’Hervé. Des compétences très variables…

« Dans cette tension entre autonomie et collectif, je ne peux m’empêcher de faire le lien avec l’une des annonces du Président en matière de dispositifs jeunesse.

Une fois de plus (tendance lourde depuis plusieurs années et pas seulement réductible à la politique du gouvernement) la notion de « compétence » est valorisée. Le « livret de compétences » entend valoriser les compétences et potentialités des jeunes, au-delà des seuls résultats académiques, c’est-à-dire étendre le livret de compétences prévu par la loi d’orientation sur l’école de 2005 aux aptitudes acquises par l’engagement dans des activités associatives, sportives et culturelles. Ce projet rejoint d’ailleurs différentes expérimentations conduites notamment par des mouvements d’éducation populaire.

L’idée ne m’apparaît pas forcément mauvaise mais on retrouve là, de mon point de vue, cette tendance à accorder la primauté à une logique strictement « intériorisante », réduisant tous les capitaux dans une forme de portefeuille sensé offrir à chacun les clefs de la réussite. C’est oublier bien vite que le capital symbolique ne sera jamais réductible à un « livret » ! Ne nous leurrons pas non plus sur le sentiment d’ « équivalence symbolique » entre des apprentissages « académiques » et « hors cursus » : je doute que l’on regarde de la même manière l’engagement associatif du jeune énarque et du jeune apprenti ; on parlera d’altruisme et de solidarité dans un cas, et de la volonté de s’en sortir, de s’insérer en développant des compétences dans l’autre… Énarque et apprenti peuvent sans doute rivaliser en nombre d’« amis » sur leur facebook ou twitter respectifs, mais il y a fort à parier qu’un détour par leur « page » en dira long sur les chances de l’un et l’autre à se faire une place au soleil ou… à la mission locale !

Affirmation simpliste je vous l’accorde mais… plus la cible est considérée fragilisée, exclue, plus nous tendons à affirmer cette logique de compétence. La compétence s’oppose à l’idée de la qualification, produit et objet de négociation collective. »

(PL) Deux ou trois réflexions…

Certes, Hervé a bien raison – et ce n’est pas « simpliste » – de mettre en doute les équivalences « symbolique » de cursus conventionnels ou non et de capital social dans les réseaux respectifs d’« amis »… ou, plus exactement, d’avatars d’amis. Considérer indistinctement ces capitaux, sans aller rechercher ce qu’ils recouvrent distinctement (sociabilité juvénile et corporatisme des grands corps) et sans, non pas « cataloguer », mais croiser ceux-ci avec les positions sociales objectivement occupées ou susceptibles de l’être (c’est-à-dire, sans sombrer dans un noir déterminisme, une question de destins sociaux), serait au mieux naïveté, plus probablement cynisme. Toutefois la critique de l’exigence de compétences adressée aux moins dotés en capitaux me rappelle la critique du projet (« diktat »), mise en cause selon laquelle le projet serait aussi obligatoire pour les uns (les définitivement petits) que les autres (les assurément grands) en seraient exonérés. D’où une inégalité de traitement et même une injustice.  Mais, qu’il s’agisse du projet ou des compétences, ils sont bien présents dans les deux figures opposées de l’orthodoxie et de l’hétérodoxie.

En ce qui concerne le projet, le jeune énarque en a un de toute évidence, sa place à l’ENA en étant la première démonstration ; cela est à tel point évident, pour lui comme pour les autres, que le simple fait d’être énarque vaut projet. Dans le cas d’un jeune en difficulté d’insertion, comme l’écrivent Baudelot et Establet, l’inactivité s’accompagne d’un effilochement des liens sociaux ou, ce qui n’arrange rien, d’une rétractation sur les seuls liens dits « forts », c’est-à-dire familiaux ou de très proches… qui se révèlent généralement peu opérationnels pour s’insérer (4). A cette diminution du capital social (« déliaison », Edgar Morin), essentiel pour s’en sortir, s’agrège rapidement le sentiment de « disqualification » (Serge Paugam) : on se sent incapable, discrédité aux yeux des autres et aux siens ; à ce moment, le projet n’est plus présent car, pour se projeter, il faut croire a minima en soi. D’où l’importance, pour ne pas dire plus, de réinjecter la possibilité du projet… ce qui, on en conviendra, n’est pas plus utile pour l’étudiant strasbourgeois que comparable à une quelconque dictature. Je l’avais écrit dans Partage, la dictature n’est pas celle du projet mais de la vacuité du projet.

Dans le cas des compétences, le même exemple vaut démonstration. Pour notre énarque labellisé intelligent, nul besoin – ce serait même vulgaire – de démontrer des compétences, ses titres les valant (dans les représentations communes : dans la réalité, c’est une autre histoire). Notre jeune, par contre, présente généralement peu de compétences sanctionnées, certifiées et l’on sait que, dans bien des cas, la sortie du système de formation initiale s’est plus apparentée à une éjection en plein vol qu’à un civil accompagnement d’hôte (le principal) à la porte (du lycée). En d’autres termes, même si la réintégration scolaire préoccupe beaucoup les stratèges de la politique de l’emploi, il faut s’attendre à de sérieuses résistances du côté des « décrocheurs ». Faute de certifications effectives ou envisageables par la voie académique, que reste-t-il à ce jeune ? Des compétences. Mais celles-ci sont souvent informelles, acquises ici et là, lors d’expériences (courtes) professionnelles ou extraprofessionnelles, en tout cas insuffisamment structurées et corrélées aux savoir-faire techniques qu’appellent des tâches. Ainsi est-on largement en droit de réfuter ce management individualisé des compétences qui, par définition n’étant jamais abouties, place les salariés dans une perpétuelle tension : culte de la performance, lutte des places, chacun contre tous, etc. Cependant et d’un autre côté, la compétence reconnue constitue une double gratification : d’une part, elle est source de reconnaissance (a-t-on jamais rencontré quelqu’un se satisfaire de se présenter « incompétent » ?) ; d’autre part, élargie logiquement aux domaines extraprofessionnels de la sociabilité (expériences associatives…) puisque les compétences « comportementales » sont désormais aussi sinon plus exigibles que celles « techniques » et « cognitives », elle représente une deuxième chance pour les 150 000 jeunes qui, chaque année, tiendraient plutôt le mur d’une HLM qu’ils ne franchiraient les portes des grandes écoles.

Ce « livret de compétences » ou « livret scolaire » dans la loi d’orientation de 2005 m’évoque donc plutôt l’insuffisant investissement des intervenants de l’insertion sur le « portefeuille de compétences » (« portfolio » Outre Atlantique) : là encore, il manque de « quelque chose », une instance, une entité qui mutualise, diffuse, promeuve et « professionnalise »… sur la base de cette articulation « profession – professionnalisme – professionnalité » où compétences et sens ne s’opposent pas, pas plus que promotion individuelle et négociation collective .

On peut toujours rêver. Tant que c’est possible, profitons-en.

(1) avec Florence Bègue, 2009, PUF

(2) Lien social, 9 décembre 2004

(3) 21 septembre 2009.

(4) François Béranger chantait il y a vingt ans « Mamadou m’a dit, Mamadou m’a dit : on a pressé le citron, on peut jeter la peau… »

(5) Pour la simple raison que le milieu familial dispose grosso modo des mêmes ressources que le jeune : la « valeur ajoutée » de l’intervenant social, marginal sécant, est précisément d’ouvrir les horizons, de favoriser le passage vers d’autres mondes sociaux, culturels, professionnels.

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