Le politique, espace de l’engagement sociétal

Publié: septembre 18, 2009 dans 1

Et oui, deux semaines de silence… qui n’ont cependant pas été, pourtant, silencieuses pour tous. Ci-dessous le texte d’une conférence, lors d’un dîner-débat à Saint-Pierre il y a une semaine.  J’entendais ce jour sur France-Culture une émission où Isabelle Berrebi-Hoffmann des Cahiers internationaux de sociologie présentait le dernier numéro de cette revue consacré à l’expertise et à la « consultocratie » (sic). Elle avançait le problème aussi épistémologique que rédhibitoire d’experts non régulés par leurs pairs, alors que l’intellectuel, si possible et en tout cas souhaité universitaire (on n’est jamais mieux servi que par soi-même), serait soumis au jugement de ses pairs. Argument très contestable tant du point de vue de la régulation par les pairs en milieu scientifiquement reconnu (les petits arrangements entre amis) que de l’exposition publique de leur pensée et même, relativement, « grand public » par des « consultants » qui se veulent moins sophistes que libres et de bonnes moeurs. Ce qui suit est donc une opinion et aussi une analyse, l’une et l’autre issues de nombreux séjours depuis plus de vingt-cinq ans sur « l’île intense ». Il me semble que l’ordinaire réunionnais n’est pas que vernaculaire mais concerne, moins qu’on l’imaginerait par sa caricature, l’ensemble du champ politique. En ce sens, il est exemplaire…

Précision : cette contribution est la troisième (dans les mêmes conditions de dîner-débat), succédant à deux autres sur les thèmes de la crise puis de l’engagement.

De la néo-modernité…

On peut considérer, pour aller vite, que les deux grandes caractéristiques de la néo-modernité sont l’individualisme et la complexité.

– L’individualisme est la dérive pathologique de l’individuation, cette dernière recouvrant ce que l’on a appelé le retour de l’acteur, c’est-à-dire la place prépondérante du Sujet accompli. Le basculement est celui de la communauté vers la collectivité, des solidarités mécaniques vers celles organiques, de l’holisme vers l’individualisme, le renversement est celui d’une hiérarchie, auparavant le collectif subordonnait l’individu (à tel point que l’on pouvait et même devait si nécessaire « mourir pour la patrie »), désormais l’individu subordonne le collectif, les entraves à son accomplissement étant inacceptables. Si, à l’échelle individuelle, l’émancipation des pressions sociales et du conformisme constitue une avancée sur l’axe de la liberté (« l’individuation est une des tâches de la maturité » selon Jung), force est de constater que la société des égaux est devenue celle des egos, donc de la concurrence, de la lutte des places et de la déconstruction méthodique de l’humanité qui encourt le risque d’une instrumentalisation du « business amical » : « que fais-tu ? » plutôt que « qui es-tu ? », « combien gagnes-tu ? » – signifiant « combien peux-tu me faire gagner ? » – plutôt que « à quoi aspires-tu ? ». Le système s’est emballé en prolifération des métastases de l’ego et en représentation pré-copernicienne d’un monde peuplé de milliards d’individus, chacun dieu, centre du monde et déniant aux autres dieux la qualité de dieu. Pas facile à gérer, il faut le reconnaître.

– Le marqueur de la complexité est l’aléatoire, avec ses effets émergents, son tout différent de la somme des parties, ses boucles de rétroaction, son battement d’aile de papillon à Saint-Philippe (1) et son ouragan sur La Réunion. On ne sait pas de quoi demain sera fait et, en passant, on a déconstruit le rapport de l’homme à la temporalité et à l’historicité : le passé est devenu obsolescent ; le présent est une acculturation forcée trop rapide – le culte de la nanoseconde – pour ne pas secréter d’anomie. Avec ou sans psychotropes. Le futur est inconnu, rendant dérisoire le programme auquel voudrait officiellement se substituer le projet mais en fait simplement la tactique qui n’est qu’un empirique bricolage recouvrant autant d’imprévu que d’improbable. L’astrologie a de beaux jours devant elle. Hélas. On sait qu’on ne sait pas, voilà l’amer des navigateurs sur l’archipel d’incertitudes, guère éloigné du Triangle des Bermudes. En attendant d’y plonger, on se consume à consommer. Comme l’écrit Pascal sur le thème de divertire (s’extraire de ce qui est important), « Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés pour se rendre heureux de n’y point penser. »

De toute évidence, le raisonnement ego-auto et anthropocentré, la discontinuité temporelle et le risque ne favorisent pas, c’est un euphémisme, l’engagement dans le champ sociétal : si la société se réduit à l’individu, ce que certains penseurs des sciences sociales ont théorisé en un « individualisme méthodologique » aussi surprenant, dès lors qu’on y réfléchit quelque peu, que son paradigme opposé du « fonctionnalisme structuro-marxiste », l’engagement sociétal se résume à l’engagement des autres pour moi ; si l’historicité est dissoute, la sédimentation des expérimentations en expérience, c’est-à-dire ce qui permet d’accéder à l’adultéité, est impossible et, selon l’expression de de Gaulle, on saute comme des cabris ; si l’avenir est plus synonyme de risque que d’enjeu, force est de constater que le repli sous la couette, à défaut d’être enthousiasmant, répond à l’instinct de préservation et de survie. Sauve qui peut !

En substance, à peu près toutes les conditions pour ne pas s’engager sont réunies.

De la misère politique en milieu réunionnais et ailleurs

Le pamphlet De la misère en milieu étudiant considérée sous ses aspects économique, politique, psychologique, sexuel et notamment intellectuel et de quelques moyens pour y remédier fût écrit et publié par des activistes de l’Internationale Situationniste (I.S.) en 1966, grâce aux fonds involontaires de l’UNEF. On peut y lire « … la société du spectacle, dans la représentation qu’elle se fait d’elle-même et de ses ennemis, impose ses catégories idéologiques pour la compréhension du monde et de l’histoire. Elle ramène tout ce qui s’y passe à l’ordre naturel des choses, et enferme les véritables nouveautés qui annoncent son dépassement dans le cadre restreint de son illusoire nouveauté. »

Considérant avec André Breton que l’humour est une révolte supérieure de l’esprit, chaque matin j’égaie mon réveil de la lecture des quotidiens régionaux, la vie politique locale étant, de loin, le sujet le plus jouissif. Pour une raison ordinaire : cette vie est simultanément surprenante, effluves exotiques au regard des normes attendues de la vie politique, et rassurante puisque l’on bénéficie – à coup sûr et sans aucun risque de discontinuité – d’informations déjà connues, juste un peu toilettées mais toujours articulées sur deux invariants, les doigts dans le pot de confiture et la girouette. Ainsi peut-on paraphraser les situationnistes, la mise en scène de la politique locale occupant (avec un Molière ou un Oscar) le plateau de la société du spectacle sur laquelle s’agitent des édiles répétant leurs textes d’une illusoire nouveauté. Effectivement, à La Réunion, c’est l’ordre naturel des choses, le tout étant d’avoir compris que rien ne se déroule comme cela se fait ailleurs et que le pi(t)re est toujours possible. A titre d’illustration et après le ralliement d’un candidat sudiste du Modem à un autre candidat du PCR, on pouvait lire ces jours que le mouvement « Gauche Moderne » soutient les candidats de la majorité présidentielle. Ben, voyons : rien de plus naturel, ni de plus lisible. Autant en tout cas que « plus tu pédales moins vite, moins t’avances plus doucement ». C’est un peu comme un film de Godard : au spectateur de s’y retrouver. Certains s’assoupissent ou quittent la salle de projection. Les mêmes situationnistes traitaient le même Godard de « plus con des cinéastes suisses prochinois ». C’est une opinion.

Ah, bien évidemment, dès lors que ce sujet est abordé, on court le risque d’être mis au pilori de l’anti-parlementarisme, crucifié sur la croix du poujadisme, écartelé sur la roue du populisme ! En prime pour les Zoreils (2), la garantie d’être ostracisé sur l’argument de non-appartenance par ceux qui sont nés quelque part… Brassens proposant une variante pour les « ceux » qui commence également par un « c ». Evoquez en sus les carrières politiques ad vitam pour les élus, ad libitum pour les électeurs – même si les édiles arguent de leur réélection comme si l’aliénation n’existait pas plus que le retrait désillusionné de la chose publique, taux d’abstention à l’appui –  et ad nauseam pour la démocratie : l’affaire sera bâchée, vous serez une bonne fois pour toutes déjugés, discrédités, bannis et tenus à l’écart des miettes de la table du festin aussi parcimonieusement qu’ostentatoirement  accordées.

S’il est parfaitement inutile de s’attarder sur la rhétorique inconsistante d’édiles qui, se voulant explicative, n’est que l’éclatante démonstration que le niveau baisse, deux questions cependant taraudent la bonne humeur matinale : qu’est-ce qui explique, culturellement, anthropologiquement, cette inversion de logiques, (l’hypothèse physique et cosmologique selon laquelle tout serait à l’envers dans l’hémisphère sud étant éliminée pour cause d’ethnocentrisme nordiste) ? que produit  ce feuilleton interminable dont chacun connaît, comme pour Les feux de l’amour, l’intrigue, dont chacun sait par avance les rebondissements et a incorporé le principe fondateur selon lequel « l’impossible n’est pas réunionnais » ? Le malheur des uns faisant le bonheur des autres ou, tout au moins, évitant de se sentir isolé, il est vrai que le feuilleton estival du PS tend à élargir à l’hexagone cette maxime. Tout au moins peut-on se satisfaire que la continuité républicaine soit effective. Notons en passant que l’autre feuilleton synchronique mettait en scène des ouvriers licenciés parvenus à un tel point de désespoir qu’ils ne défendaient plus leur outil de travail mais menaçaient de l’exploser : perte d’emploi, perte de soi… Le parallèle entre les préoccupations d’édiles dits socialistes et l’adieu au et du prolétariat est, pour peu qu’on contraigne leur géométrique impossible croisement, saisissant.

Je reviens à La Réunion. L’explication n’est guère aisée car, une fois dits « République bananière » et « clientélisme » qui ne sont que des constats, et une fois consulté le – pourtant remarquable – ouvrage Anthropologies de La Réunion (2008, EAC) qui ne consacre aucune de ses contributions au champ politique, on en est réduit aux hypothèses. Dont celle que, dans une petite société offrant moins de possibilités, la carrière politique serait avec le statut adulé de fonctionnaire une des rares voies de mobilité sociale ascendante, le scrutin valant concours. En d’autres termes, le ressort est et n’est que l’ambition personnelle, la volonté de puissance l’intérêt privé subrogeant l’intérêt général qui pourtant, du moins en principe et étymologiquement, devrait être celui de la politique (politikè : « science des affaires de la Cité »). Au regard des avantages multiples qui, dès lors qu’une position est conquise, tombent dans les poches grandes ouvertes, le ressort originel satisfait devient la règle de « droit », tout étant bon pour justifier que la bernique politicienne s’accroche au rocher de ses avantages. Quitte à changer de rocher pour flirter avec des algues plus iodées et caressantes. C’est donc bien d’un détournement de fond(s) dont il est question, tant d’un point de vue sémantique que juridique.  Ce système est si commun, si banal, que la question quotidienne n’est pas « qui est impliqué ? » mais « à qui le tour ? »… avec le risque de l’agrégation abusive et des dégâts collatéraux sur les honnêtes édiles. Jacques Brel chantait « Au suivant… » C’est potentiellement le cas avec les variantes que permet la combinaison de vingt-quatre communes, peut-être bientôt vingt-cinq, des intercommunalités, d’une Région, d’un Département. S’y agrègent les organisations partisanes et leurs satellites. Bref, une fois sur la voie, les ressources sont suffisamment vastes pour que la sanction de la vox populi soit supportable et que le Phoenix sorti par la porte de l’inéligibilité renaisse par la fenêtre du prochain scrutin.

Que produit ce feuilleton ? Incontestablement un discrédit total de la classe politique (qui, espérons-le pour le minimum exigible d’intelligence, n’est pas dupe et sait distinguer la flagornerie de l’admiration), les quelques grains sains disparaissant au passage sous l’ivraie abondante. Se mettant à la place des honnêtes élus, force est de constater que, ne tirant bénéfice ni de leur probité, ni des avantages sonnants de la corruption, l’évolution tendancielle naturelle les pousse inéluctablement vers la démission ou vers la voie la plus encombrée qui leur vaudra, à un moment ou un autre, de trébucher et d’égayer les matinées des lecteurs non immunisés. Dans le premier scénario, le casting recense un lot inépuisable d’impétrants moins regardants prêts à s’engouffrer, les urnes étant suffisamment réouvertes pour cause d’inéligibilité ; dans le second, l’île de la tentation ouvre ses bras aux nouvelles recrues. Autrement dit, tout bouge et rien ne bouge. Autrement dit, l’honnête élu, entre dépression et cynisme, ne dispose que d’une marge étroite et, sans doute, éprouvante. Grâce et justice lui soient rendues.

L’idéologie, comprise comme un système de pensée cohérent (ce qui ne signifie ni fixe, ni refermé sur lui-même), est donc absente du spectacle politique ou, plus exactement, la mise en scène de la politique a extirpé le politique qu’il faut déductivement rechercher ailleurs. Ce qui conduit à un curieux paradoxe puisque, plus on parle de politique, moins il s’agit du politique et la population locale, exclus les figurants glaneurs qui suivent leurs maîtres moissonneurs, s’hypnotise de ce loft story où l’agitation se substitue à l’engagement, où les scènes sont à tel point convenues et prévisibles – y compris les retournements et alliances contre nature – que l’histoire n’a strictement plus aucune importance : seule compte la reproduction d’un divertissement qui, n’étonnant plus, secrète une émollience. On pourrait imaginer qu’à force un seuil d’insupportabilité serait atteint et impliquerait un changement, mais ce serait oublier les mêmes figurants qui, dès lors qu’ils ont collé les bonnes affiches, constituent embauchés les plus ardents défenseurs d’une cause qui leur tient à cœur : la leur. Plus exactement sur le cœur, dans la poche intérieure de leur veste.

La théorie des jeux propose le changement à partir de quatre scénarios : redistribuer les cartes, changer les règles du jeu, changer les joueurs ou arrêter la partie. Originale, La Réunion redistribue les cartes sans changer les règles du jeu ni les joueurs qui, simplement, permutent. Rares sont les nouveaux entrants si l’on soustrait les joueurs assis sur leur généalogie familiale politicienne. Il est vrai, aussi, qu’en France à Nicolas S. succède Jean… Et, devant le troupeau des Réunionnais spectateurs, la partie entropique continue. Chacun incorpore une sorte de solidarité de destin poussant à se réconforter de ses propres infirmités au spectacle de celles des autres. Faute de perspectives politiques, les énergies se déplacent vers d’autres champs, culturels par exemple, avec le risque de consacrer le passé en muséification. Si les racines de l’historicité sont la condition des bourgeons, le passé folklorisé  est un cimetière doté d’un animateur socioculturel. Ce qui, somme toute, est bien l’endroit où reposent les sociétés qui n’ont pas su évoluer. Inutile de préciser quels sont les fossoyeurs.

La maladie…

Le champ politique, réunionnais et bien plus, est affecté d’une maladie, la politique, que tout praticien détectera sans stéthoscope, le bon sens suffisant.

– D’une part et pour reprendre les termes de Pareto, une circulation des élites bloquée, le sommet de la pyramide étant toujours occupé par celles et ceux que j’ai connus – et beaucoup d’autres avec moi – depuis mes premiers émois politiques… malheureusement pluri-décennaux. Quel enthousiasme est-il possible, objectivement, face aux mêmes acteurs incapables de régler le problème central réunionnais et aussi français qu’est le chômage, que l’on appelle « structurel » ce qui est une façon de s’exonérer des responsabilités, incapables également de décrocher tout autant que de faciliter l’émergence d’une nouvelle classe politique dans laquelle, à défaut d’expérience, on puisse y investir un espoir ? Apprenant qu’à gauche la guest star de l’été est Robert Hue, que faire sinon rire ou désespérer, plus probablement rire de désespoir ? Il faudrait déterrer Henri Krasucki ou Georges Marchais pour faire mieux.

– D’autre part, ce qu’Illich appelait la « iatrogénèse », c’est-à-dire la capacité d’une organisation à secréter sa propre maladie et, pour y faire face, à mobiliser ses ressources internes plutôt que de répondre aux besoins de son environnement. Le fonctionnement bureaucratique, si bien analysé par Crozier et Friedberg, est à peu près du même tonneau. La crise étant la modalité d’évolution du système bureaucratique, on ne s’étonnera ni de celle-ci, ni de sa chronicité. Exprimé simplement, la machine tourne et ne tourne que sur elle-même dans une logique de conservation et non d’innovation, dans une posture de fermeture et non d’ouverture ; elle est déconnectée de son environnement et, inéluctablement, comme en thermodynamique, va vers l’entropie, l’accroissement du désordre sur l’ordre, du désorganisé sur l’organisé. La toupie tourne, euphorique de sa rotation, étourdie de sa vitesse jusqu’à se coucher, inerte.

– Egalement une exemplarité introuvable ou si rarement que les quelques exceptions sont tellement remarquables qu’elles en sont remarquées comme des points blancs le seraient sur une toile noire : on devrait remarquer les dérives et l’on s’étonne de l’honnêteté. Carrières politiques, notabilisation et train de vie sont autant de dénis têtus des discours d’une « citoyenneté active », d’une « proximité avec les électeurs », d’une empathie avec les gens de peu. Authenticité, empathie et congruence constituent le triptyque rogérien de la compréhension de l’autre et de la relation d’aide. Elles sont dramatiquement étrangères aux représentations dominantes de ce monde politique.

– Enfin, le repli sur le territoire, la gestion communale, départementale ou régionale tenant lieu de projet politique sociétal. Si d’un édile on attend une responsabilité dans la gestion des affaires publiques et la préservation de l’intérêt général, celles-ci ne sont qu’un minimum requis qui ne se suffit pas : agir local mais penser global… Le projet politique, alternatif aux grands systèmes totalisants donc totalitaires, marxisme dévoyé et néolibéralisme, est absent ou, s’il ne l’est pas, illisible. Et, comme il fût dit au Sommet de la terre à Johannesburg, « la maison brûle ».

Retour sur l’engagement…

Que faire ? interrogeait en 1902 Vladimir Ilitch Oulianov (plus connu sous le nom de Lénine) puisque l’on est donc confronté à la combinaison de deux faillites : celle des systèmes explicatifs aussi totaux que clos ; celle de la représentation politique du politique.

– Sur la première faillite, disons que la proposition – déjà ancienne, plus d’un demi siècle – d’Emmanuel Mounier, fondateur de la revue Esprit et concepteur du « personnalisme », est celle qui me semble le plus correspondre à l’idéal d’humanité : « Nous appelons « personnalisme » toute doctrine, toute civilisation affirmant le primat de la personne humaine sur les nécessités matérielles et sur les appareils collectifs qui soutiennent son développement. » Ce faisant, il réfute le capitalisme (« nécessités matérielles ») et le marxisme (« appareils collectifs ») et s’inscrit dans ce que l’on a appelé la « 3ème voie » dont le dénominateur commun est l’humain… par définition insécable, indissociable. Hormis pour les coupeurs de tête.

– Sur la seconde faillite, pessimisme de la raison et optimisme de la volonté, sauf à se condamner au cynisme ou à la dépression, la posture ne serait-ce qu’en termes d’hygiène mentale est de déceler les honnêtes hommes, ceux qui s’extraient de la moyenne (du latin medius qui a donné « médiocre ») et d’être contributeurs de leur projet politique principalement de deux façons : par la dynamique de la démocratie participative qui est en quelque sorte l’irrigation, l’oxygénation d’une démocratie représentative dont le plus grand danger, pour elle-même et pour les autres, est son endogamie, sa capacité à s’autogénérer et à se iatrogénérer ; par la vigilance face à la tentation de dérives, qui s’exprime sur une échelle graduée allant, suivant le cas, de l’amicale recommandation jusqu’à l’interpellation critique et publique. Notons toutefois que, si l’espace du politique ne se réduit pas à celui de la politique – et fort heureusement au regard de ce qui s’y produit ! -, le politique ne peut se rétrécir par défaut ou supplétivement aux initiatives citoyennes épisodiques souvent justifiées par le « yes but not in my garden » – les petits particularismes égoïstes locaux – ou cathartiques – les expulsions collectives de la culpabilité de ne pas être soi -.

Mais tout ceci n’est possible qu’à la condition d’une posture, d’un comportement ancré. Certains – il y a deux jours, un maire de l’Île avec lequel je déjeunais, honnête homme – parlent de « convictions » ; quoique ne les opposant pas, je préfère la notion d’ « engagement », les convictions pouvant être, selon l’expression commune, terriblement « inébranlables » (créditons Pol Pot de convictions)… donc des certitudes et/ou n’impliquant pas nécessairement le passage à l’acte. Ceci même si ces convictions sont convaincantes car une chose qui convainc n’en est pas pour autant plus vraie : elle est seulement convaincante. L’essentiel est qu’il faut que ce qui me lie aux autres apparaisse à travers ce qui me lie à la part la plus riche et la plus exigeante de moi-même. C’est donc, avec l’éthique de conviction, d’éthique de responsabilité dont il est question et dont nous avons déjà parlé. Cette éthique qui réfute l’homme unidimensionnel mais promeut l’homme multidimensionnel qui pense les choses (réflexion), se pense dans ces choses (réflexivité) et s’exerce sur ces choses (action) dans les trois sphères de l’activité humaine : Sujet dans le micro pour l’accomplissement ; Acteur dans le méso pour l’altérité et le lien ; Citoyen dans le macro pour le changement et l’émancipation.

Il me semble, pour conclure, que s’extirper de ce déterminisme selon lequel au regard de l’emprisonnement actuel le futur serait sans intérêt, fatalisme encouragé par la vague hédoniste, un thème constitue le cœur d’un changement social pensé en termes d’émancipation responsable et non de reproduction maladive : l’éducation.

L’éducation n’est pas que celle de la jeunesse, même si de toute évidence cette dernière est un devoir d’avenir, le facteur de régénérescence d’une société. Mais, dans la lignée de Condorcet, cette éducation est « populaire » et doit produire le préalable à la résolution du problème majeur réunionnais, le chômage. L’adultéité d’un homme comme d’une société c’est l’autonomie sociale et l’indépendance économique. L’éducation populaire doit apprendre à s’assumer, à être responsable et « maître de soi comme de l’univers ». Sans cette responsabilité accomplie, il ne reste trois scénarii non exclusifs entre eux :

– L’autodestruction : en 20 ans, La Réunion est passée d’une consommation de huit litres d’alcool pur par habitant à 23 litres, ce qui permet de dire en 2008 que « les derniers chiffres publiés confirment que La Réunion se situe parmi les plus importantes nations en termes de quantités d’alcool consommées et qu’elle continue d’occuper le premier rang en Europe. » (3) En France, les suicides au travail, à France Télécoms et ailleurs, deviennent des faits divers.

– La révolte non socialisée, imprévisible et ravageuse.

– Enfin la culpabilité du débiteur qui, ne pouvant rembourser sa dette, assassine son créancier.

Reconnaissons que, si l’engagement est exigeant, les perspectives font plus que d’y inviter. On adhère parce que l’on y croit, parce que l’on y a intérêt, parce que l’on y est contraint. Il est (plus que) temps que le politique soit l’anti-corps de la politique.

Hic et nunc.

(1) Commune du « Sud Sauvage ». On y trouve une excellente vanille.

(2) Les Européens.

(3) Anthropologies de La Réunion.

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commentaires
  1. Albius Edmond dit :

    J’ose à peine vous l’écrire sous peine d’être à la manière du Préfet Charbonniaud qui n’avait pas su épargner à notre président un accueil chaleureux à Saint-Lô, muté à Crozet pour m’occuper de l’insertion des manchots, mais je me dois de marquer une certaine addiction à vos propos.
    Ainsi, et même si je dois vous avouer quitte à paraitre un tantinet érudit ne pas avoir tout « imprimé » à la lecture de votre prose, je partage votre analyse sur notre 2PR (Paysage Politique Réunionnais). Je serais même prêt à étendre votre analyse à leurs complices des hautes sphères qui dirigent administrativement leurs collectivités territoriales.
    Pour moi le seul salut ne peut venir que des « réunionnais du monde » qui comme l’Ulysse de Brassens ont vu cent paysages, et puis ont retrouvé après maintes traversées le pays des vertes années. De leur attitude dépend notre sauvetage. Soit ils reviennent capables d’éjecter la nomenklatura ethnique, politique, familiale et affairiste et dans ce cas, la reconstruction est possible soit ils entrent dans le moule, et dans ce cas c’est l’une de vos trois solutions qui sera retenue.
    Maintenant bien sur que nous avons besoin aussi de goyaves de France pour avancer, à doses plus homéopathique que par le passé certes, et ceux qui prétendent le contraire ont souvent en ligne de mire l’éventualité de nous placer un goyavier péi véreux assermenté.

    Merci Labbé.

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