Mission locale du 3ème type ? 1/4

Publié: août 27, 2009 dans Au gré des lectures, Corpus, Insertion/missions locales

Deux articles le même jour dans Le Monde (23-24 août) et une réflexion personnelle récurrente sur les conditions de professionnalisation dans le champ de l’insertion se combinent pour imaginer une nouvelle forme d’organisation à la fois à l’initiative des missions locales et pour celles-ci. Je m’y essaye, espérant que des contributeurs apporteront leur pierre à l’édifice… ou des objections invalidant ce qui n’a pas la robustesse d’un projet et qui n’est juste qu’une intuition.

– Les deux articles ? L’un rappelle les conditions de la mise en place des 35 heures, « La bataille des 35 heures », l’autre, « Et si on essayait ? Tous salariés, tous patrons ! », présente et promeut la formule de société coopérative de production (SCOP).

– La réflexion récurrente ? L’engagement, nécessité éthique dans le travail d’insertion.

– L’intuition ? On verra plus loin. Suspense…

Aujourd’hui, les 35 heures. A chaque jour suffit sa peine.

Lutte des classes…

Les 35 heures, une bataille effectivement… à considérer sur le long terme (les 40 heures avec le Front Populaire en 1936, les 39 heures avec Mitterrand en 1982…) comme un épisode d’une guerre historique opposant dans une configuration quasi-marxiste de lutte des classes le patronat et la Gauche. Sans exagérer : face au projet de loi du gouvernement de cohabitation de Lionel Jospin, Jean Gandois, patron des patrons, président du CNPF (Conseil national du patronat français), cède sa place à un « tueur » – ce sont ses termes –, Ernest-Antoine Seillère (EAS) qui, le 4 octobre 1999 à Paris, apostrophe Martine Aubry devant 25 000 patrons réunis et surchauffés : « Votre loi est ringarde, elle est partisane, elle est archaïque, elle est antiéconomique et elle sera véritablement antisociale. » EAS, faut-il le rappeler, est l’archétypal (à défaut d’être digne) représentant de la lignée du patronat des maîtres des forges. De son vrai nom Ernest-Antoine Seillère de la Borde, bien-né (comme d’autres) à Neuilly-sur-Seine, baron membre de la noblesse pontificale, diplômé de Sciences Po Paris, de l’ENA et d’Harvard, EAS appartient à la famille Wendel bien connue des ex-sidérurgistes lorrains. Secondé un temps par l’économiste et philosophe Denis Kessler, ex-maoïste passé du col mao au Rotary (1), il sera président d’un CNPF très offensif rebaptisé MEDEF jusqu’en 2005, Laurence Parisot-les-yeux-bleus lui succédant. Qu’on ne s’inquiète pas pour lui : présidant ensuite un holding, tout simplement « Wendel », l’homme  n’a pas de difficultés financières particulières, ayant touché en mai 2008 un pactole de 79 millions d’euros. Ce printemps 2008 verra également la belle unité familiale du clan Wendel se fissurer avec des plaintes pour abus de biens sociaux contre x (EAS) déposées par une héritière, pas dans le besoin non plus, Sophie Boegner.

Tongs…

Toujours est-il qu’en juin 1998 puis en décembre 1999, Martine Aubry, ministre du Travail, fera voter deux lois, la première incitant les entreprises à négocier et à anticiper le passage aux 35 heures (« Aubry 1 »), la seconde (« Aubry 2 »), fixant pour toutes les entreprises de vingt salariés et plus la durée annuelle maximale du travail à 1 600 heures, l’obligation légale des 35 heures s’accompagnant en conséquence d’une bonne dose de flexibilité et introduisant dans le vocabulaire professionnel un nouvel acronyme « RTT », qui ne signifie pas « remets tes tongs » mais « réduction du temps de travail ». Le bilan des 35 heures ne fera jamais consensus, c’est peu de le dire : si, incontestablement, la diminution du temps de travail fût et demeure apprécié des salariés, force est de constater que la charge de travail s’est densifiée avec, dans bien des cas, une sorte de néo-taylorisme réintroduit par la fenêtre alors que son ancêtre avait été sorti par la porte depuis l’école des relations humaines (2) ; de ce fait, cette densification se serait (conditionnel) exprimée en termes de stress, de TMS (troubles musculo-squelettiques), d’appauvrissement de la sociabilité au travail (moins de temps devant la machine à café), etc. Reste qu’il n’est pas certain que ce soit la RTT qui tende nerfs et muscles mais plutôt les modalités d’organisation du travail qui, malgré tout un discours peu économe sur la « gouvernance », le « projet » et l’ « autonomie », rapproche plus les entreprises de l’OST (organisation scientifique du travail – 3) que du phalanstère de Jean-Baptiste André Godin (4). D’un point de vue macroéconomique, divergence également : les évaluations tournent autour de 300 000 à 350 000 emplois créés, le patronat contestant toute création. Incontestablement, les 35 heures constituent un excellent marqueur entre Droite et Gauche : pour la première, « travailler plus pour gagner plus » renvoie à la responsabilité individuelle, la valeur de liberté justifiée par le gain (liberté d’entreprendre) étant prédominante ; pour la seconde, c’est le partage du travail avec, donc, la valeur de solidarité (« « égalité » et « fraternité » dans le triptyque républicain). Comme, cela n’aura échappé à personne, le gouvernement et le président sont de droite, Nicolas Sarkozy a annoncé en janvier 2008 « la mort des 35 heures » et s’emploie à son détricotage.

A suivre…

(1) Guy Hocquenghem, Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col mao au Rotary, {1986}, 2003, Agone. Cet ouvrage est un pamphlet que Guy Hocquenghem consacra en 1986, deux ans avant sa mort, à la génération dont il avait lui-même fait partie, celle des contestataires maoïstes ou trotskistes de 1968 qui, ensuite, renoncèrent rapidement à la révolution prolétarienne pour faire bourgeoisement carrière à l’ombre du pouvoir. Les exemples sont légion. Et l’on pourrait poursuivre ces trajectoires de glissement vers une dynamique de rotation autrement nommée « ouverture à gauche ».

(2) L’Ecole des relations humaines, dont les figures les plus connues sont Elton Mayo (la longue étude de la Western Electric Company), Abraham Maslow (la pyramide des besoins et motivations, tarte à la crème du management) et Kurt Lewin (père de la recherche-action avec une première enquête sur… le refus des ménagères américaines d’acheter des abats), succède chronologiquement au taylorisme sur la base d’un constat simple : lorsque les ouvriers et employés sont motivés, leur productivité augmente. Incroyable ! L’introduction du facteur humain conduira à s’extraire de la conception étriquée d’un homo faber chronométré (cf. note 2 infra).

(3) L’OST, prolongée avec le fordisme (du nom d’Henry, les bagnoles, l’équivalent outre-Atlantique de l’hexagonal « P’tit Louis » à Renault Billancourt), est bien connue par son promoteur Frederik Taylor qui, inspiré par Adam Smith (économiste coqueluche des libéraux), l’a développée dans le monde industriel. Elle correspond à une rationalisation du travail par une parcellisation des tâches. Les temps modernes, avec Charlie Chaplin, dit « Charlot », en proposent une  lecture aussi distrayante, saisissante qu’inquiétante.

(4) Ancien ouvrier, Jean-Baptiste André Godin (le même que pour les poêles du même nom) était un industriel humaniste du XIXè siècle. Inspiré par Charles Fourier, « socialiste critico-utopique » pour Marx, il créa un phalanstère célèbre, le « familistère de Guise », dans l’Aisne. Le phalanstère était un ensemble architectural logeant les familles ouvrières selon une organisation coopérative : les bénéfices étaient utilisés pour les œuvres sociales et redistribués aux associés selon des critères de mérite et de participation à la vie démocratique, des assemblées générales décidaient de la vie de cette communauté, etc.

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