De Rousseau (J.J.) à Piaf (E.)

Publié: août 23, 2009 dans Actualité: pertinence & impertinence, Au gré des lectures

Dernier exercice saisonnier de résumé partiel et partial du Monde… avant, peut-être, l’été prochain. Des grésillements dans la ligne téléphonique et des frémissements dans la messagerie électronique sont des signes qui ne trompent pas : l’armée (de réserve) des piou-piou s’extrait de la torpeur estivale, remise ses maillots, se ré-acculture de ses acronymes préférés (CAE, CIE, CIVIS…).

Le nez dans le ruisseau… Acte 1.

L’homme serait naturellement bon et ce serait la société qui le corrompt, a-t-on tous appris sur les bancs de l’école au chapitre « Lumières », paragraphe « Jean-Jacques Rousseau ». L’homme naturel était pour le philosophe animé de deux passions, l’amour de soi et la pitié qui l’incite à avoir une « répugnance naturelle à voir périr ou souffrir tout être sensible et principalement nos semblables ». Pour autant, l’auteur du Contrat social ne s’en tenait pas à un optimiste « état de nature », tout un travail qu’on appellerait « de socialisation » étant nécessaire :  « Ce passage de l’état de nature à l’état civil produit dans l’homme un changement très remarquable, en substituant dans sa conduite la justice à l’instinct, et donnant à ses actions la moralité qui leur manquait auparavant. C’est alors seulement que la voix du devoir succédant à l’impulsion physique et le droit à l’appétit, l’homme, qui jusque-là n’avait regardé que lui-même, se voit forcé d’agir sur d’autres principes, et de consulter sa raison avant d’écouter ses penchants. Quoiqu’il se prive dans cet état de plusieurs avantages qu’il tient de la nature, il en regagne de si grands, ses facultés s’exercent et se développent, ses idées s’étendent, ses sentiments s’ennoblissent, son âme tout entière s’élève à tel point que si les abus de cette nouvelle condition ne le dégradaient souvent au-dessous de celle dont il est sorti, il devrait bénir sans cesse l’instant heureux qui l’en arracha pour jamais, et qui, d’un animal stupide et borné, fit un être intelligent et un homme. »

Répugnance naturelle, sensibilité, pitié ne transpirent guère, c’est le moins, sur la photo publiée par Le Monde des 16 et 17 août présentant une exposition aux Rencontres d’Arles, Without Sanctuary. On y voit deux jeunes noirs pendus, lynchés, devant une foule au spectacle « visiblement ravie du spectacle. Au premier plan, un homme pose en pointant du doigt un des « Nègres ». A côté deux jeunes filles agrippent des « souvenirs » : des bouts de tissu noir arrachés au pantalon d’un pendu. D’autres préfèreront emporter une touffe de cheveux comme trophée de chasse. » Evidemment, les mots écrits et, on l’imagine, lus ne peuvent éviter la banalité : insoutenable, etc. Si l’on ne le savait, on apprend que, « entre 1882 et 1968, au moins 5 000 personnes ont été tuées de la sorte, en majorité dans les États racistes du Sud » et que ces lynchages donnaient lieu à des photographies revendues en cartes postales « librement dans les bureaux de tabac aux touristes et aux habitants, conservées dans les albums de famille. » A partir du procès d’Adolf Eichmann dont la défense reposa sur l’ordinaire exécution des ordres, Hannah Arendt expliquait la banalité du mal (1). Quelques années plus tard, Stanley Milgram démontrait expérimentalement comment un homme ordinaire pouvait se transformer en bourreau, avec un ouvrage célèbre, Soumission à l’autorité (2), dont une partie fût reprise dans le film I comme Icare (3). On est loin de Rousseau. On évitera en conséquence l’analogie selon laquelle… les missions locales sont naturellement bonnes, ce sont les politiques publiques qui les corrompent. Mais c’est encore l’été et l’on peut se faire plaisir.

C’est la faute à Rousseau. Acte 2.

Même page, juste en-dessous, « Michael Jackson : enquête policière pour homicide et gros contrats posthumes déjà signés. » Quitte à risquer le délit d’obsolescence, vulgaro-toiletté en « has been », je dois avouer que le personnage n’a jamais retenu guère plus que quelques secondes hasardeuses de mon attention, y compris ses glissements pédestres dits de « Moonwalk » (marche sur la lune, a priori), entrechats et autres problématiques de blanchiment (pas des dents) ou d’affection juvénile marquée dans une propriété sucrée à la Walt Disney. N’empêche. Après la grand messe médiatique de sa disparition, en mondovision, l’inévitable fait l’actualité : on se déchire autour de la dépouille encore fumante, d’autant plus que « ses finances – maintenant qu’ont cessé ses propres dépenses fastueuses – pourraient devenir plus saines et plus rentables que jamais. » Il faut donc s’attendre à autant de commémorations que la tirelire des ayant-droits pourra se remplir : « concerts hommages », « ranch de Neverland transformé en mausolée », film « This is it » (c’est lui, sauf erreur) le 30 octobre, etc. On n’est guère éloigné de ces foules sudistes. Sauf que, désormais, il n’est pas nécessaire de se déplacer devant les potences, l’étrange lucarne suffit. En plus, on peut aller aux toilettes pendant la coupure publicitaire. On est toujours loin de Rousseau. D’autant plus qu’il n’est pas certain que Mickey Jackson ait été naturellement bon et que le show bizz l’ait corrompu. Les exégètes nous le diront.

Rousseau et Hobbes. Acte 3.

Cela aurait pu être le scoop de l’été, si l’article désormais ensablé ne s’était glissé entre le maillot de bain et la serviette du même nom, « Les employés et les ouvriers non qualifiés sont les plus exposés à la pauvreté » (Le Monde, 25 juillet). Insee première n° 1250 de juillet 2009 révèle ainsi sous la plume d’Yves Jauneau que l’écart salarial entre les employés et les salariés les moins qualifiés avec la moyenne des salariés était, en 2006, de 44%. Pour cette catégorie, 13% vivaient sous le seuil de pauvreté. « Les femmes seules sont les plus exposées. Chez les employées et les salariées non qualifiées, un quart d’entre elles vivant seules, avec ou sans enfant, sont sous ce seuil. » Consolation, certains tirent mieux leur épingle du jeu. Dans Le Monde des 16 et 17 août (« Que les gros salaires lèvent le doigt ! »), BNP Paribas s’excuse (presque) des plus grosses rémunérations versées à ses cadres – 8,6 millions d’euros en moyenne par personne en 2006, 11 millions en 2007 – : « … pour 2009, l’établissement assure que le montant global des dix plus grosses rémunérations ne devrait pas dépasser 15 millions à 16 millions d’euros. Soit tout de même une moyenne d’un peu plus de 1,5 million d’euros pour chaque membre du Top 10. » Ah, c’est vrai ! Promesse avait été faite de ne plus reparler des banques… mais il en va de ces engagements comme ceux des banquiers : cela ne « devrait » pas, c’est un conditionnel, pas un futur. Selon Hobbes qui reprend Plaute (4), homo homini lupus est (« l’homme est un loup pour l’homme ») ; selon Rousseau, c’est la société, c’est-à-dire le désir de posséder, de dominer et de paraître, qui a corrompu l’homme. Bizarre, on ne se sent finalement pas très loin de Hobbes tout en étant assez proche de Rousseau. L’homme n’est pas naturellement bon et la société le corrompt. Cela fait beaucoup pour les piou-piou.

Quadrityque. Acte 4.

Samedi 22 août. Des ratés dans la communication politique avec le déplacement sous caméras de Luc Chatel dans un supermarché de Villeneuve-le-Roi, les ménagères dialoguant sur le prix des fournitures scolaires étant des « mères de famille sympathisantes UMP »… dont une élue locale. En 1990, Olivier Stirn, alors ministre du tourisme, avait payé de son portefeuille un meeting de figurants alors qu’il oeuvrait tout compte fait pour les intermittents du spectacle. En août 2008, Nadine Morano, pour communiquer sur la nouvelle allocation de rentrée scolaire, « s’était rendue, à grand renfort de publicité, dans un supermarché Carrefour de Marseille, où elle avait, elle aussi, été interrogée par de faux « clients », des militants UMP ». Encore en 2008, « M. Sarkozy à l’usine Porchain de Verberie avait rencontré de faux ouvriers, des agents de maîtrise déguisés. » La nature ayant horreur du vide, si le lien social est délité, c’est la consommation qui occupe la place. Faut-il en conséquence s’étonner que les militants endossent la panoplie du consommateur et que, à défaut de distribuer des tracts, ils poussent des caddies ? Le message c’est le medium, écrivait Mac Luhan dans les années soixante-dix. Désormais, l’essentiel n’est plus ni le message, ni le medium : c’est l’émetteur. « … le critère du savoir-plaire devient plus important que celui du savoir-faire », commente Roger-Gérard Schwartzenberg, auteur de L’Etat spectacle 2. Politique, casting et médias (2009, Plon). Au triptyque « savoir – savoir-faire – savoir-être », il faut désormais ajouter « savoir-plaire ». Ca fait un quadrityque. Le référentiel métier se densifie.

Chimène et Piaf… Acte 5.

On a eu les tigres et le toyotisme à l’Orient. On a eu le plein-emploi version flexibilité thatchérienne maximale Outre-Manche. On a eu le dialogue social et l’alternance Outre-Rhin. On a eu la flexisécurité des Vikings au Nord. On a eu beaucoup de modèles sociaux et économiques qui, par effet miroir, faisaient poser la question hexagonale Faut-il brûler le modèle social français ? (5) Hélas, nos yeux de Chimène vont par la force des choses s’embuer pour d’autres espaces : « Les Suédois vont devoir se retrousser les manches et redécouvrir des emplois délaissés » (Le Monde, 22 août).

Résumons-nous. Suède : capitale Stockholm, à peu de choses près 10 millions d’habitants, pays européen mais pas dans la zone euro, une monarchie pour couper les rubans, un régime parlementaire, un gouvernement actuellement conservateur (E330)… et, comme ailleurs, la crise : un taux de chômage de 9,8%, 100 000 chômeurs supplémentaires en un an (équivalant à 600 000 chez nous), le chômage des jeunes qui a plus que doublé… Contrairement à ce qu’on a pu (beaucoup) lire concernant le modèle scandinave, dans la réalité la couverture sociale des chômeurs est loin de garantir la « sécurité » précédée de « flex » : « Seul un salarié à temps complet sur quatre peut aujourd’hui prétendre à une indemnisation à hauteur de 80% de son salaire antérieur. » Le Premier ministre, en visite dans une agence de l’emploi, a également déclaré : « Différents types d’emplois doivent exister. Certains ont disparu de notre pays. Mais nous en avons besoin pour permettre, notamment aux jeunes, de mettre un pied dans le monde du travail. » L’opposition (de gauche) et les syndicats redoutent « un marché du travail à deux vitesses, une main d’œuvre non qualifiée que l’on peut payer moins cher… » Le même Premier ministre, à une question sur l’apprentissage des langues, a répondu « pour certains types d’emplois, on n’a pas besoin de bien parler suédois. » Effectivement, pour certains services aux entreprises, le nettoyage aux heures pâles de la nuit à vider les corbeilles n’exige pas une agrégation de lettres modernes. Vigiles non plus. Inutile donc de s’atteler à l’équivalent suédois de La princesse de Clèves.

Rappel de la stratification concentrique de la société : au centre, les « manipulateurs de symboles » (6) qui disposent de tous les capitaux ; un deuxième cercle qui rétrécit, les inclus protégés par des statuts, des conventions collectives ; un troisième cercle qui dilate, les précaires aux CDD, temps partiels et « flexi » sans « sécurité » ; un quatrième cercle extérieur qui sédimente, les surnuméraires, en trop. La lessiveuse est en position essorage rapide : la force centrifuge est proportionnelle à la vitesse de rotation. « Tu me fais tourner la tête », chantait Piaf.

(1) Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, 1963, Gallimard.

(2) Stanley Milgram, Soumission à l’autorité, 1974, Calmann-Lévy.

(3) Henri Verneuil, 1979. Avec Yves Montand.

(4) 254-184 avant J.C. (toujours pas Jacques Chirac).

(5) Alain Lefebvre, Dominique Méda, 2006,  Seuil.

(6) Robert Reich, L’Economie mondialisée, 1993, Dunod.

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commentaires
  1. zagonel jean-pierre dit :

    Les sociologues naissent naturellement bons; c’est quand ils commencent à s’intéresser à la philosophie que les choses se gatent…

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