Les Monde auxquels vous n’aurez pas échappé… 7/n

Publié: août 19, 2009 dans Actualité: pertinence & impertinence, Au gré des lectures

Génération perdue…

Il y a quarante ans, eh oui, Johnny, « le » Johnny à 500 000 euros le concert patriotique sur le Champ de Mars, s’essayait dans la chanson à texte avec « La génération perdue » qui, de mémoire, commençait ainsi : « Les mains tendues, tu réclames ta liberté. A ton père qui ne veut pas et ne veut pas comprendre. Il voudrait te voir derrière son établi, un marteau en mains toute ta vie… » Bref, c’était au début des années soixante-dix (juste avant le coup tordu des Sarrazins en 1973, dit « choc pétrolier ») et – si l’on peut user de ce terme s’agissant de l’idole des jeunes (Robert Hue et Jean-Pierre Raffarin inclus) – la « problématique » de la jeunesse était de conquérir sa liberté alors que parents et société persistaient à vouloir la mettre au travail. Pas beaucoup de points communs entre cette génération des derniers baby-boomers rétrospectivement assez peu perdue et celle d’aujourd’hui… pourtant qualifiée également de « perdue » de l’autre côté de la Manche dans un article du Monde du 18 août, « Le chômage des jeunes fait craindre une « génération perdue » au Royaume-Uni ». On imagine, avant même de le lire, que la perte n’est pas exactement de même nature à presque un demi-siècle d’intervalle. « Il dispose d’un bon diplôme d’informaticien, Slenio Fernandes. Pourtant ce garçon de 25 ans à l’air d’un adolescent sage doit se contenter d’un travail temporaire de manutentionnaire, sept heures par semaine, dans un entrepôt d’une chaîne de surgelés de Swindon, ville industrielle de l’ouest de l’Angleterre. « J’ai envoyé une centaine de CV et je n’ai eu que quelques entretiens sans suite. Il est urgent de trouver un emploi. Je ne pensais pas que ce serait si dur », avoue le jeune homme. »

Décidément, entre le démantèlement de la Jeanne d’Arc, pas une réincarnation de la Pucelle d’Orléans mais le navire-école porte hélicoptères, et le curé lorrain qui fait de l’orientation professionnelle de péripatéticienne vers un salon de massage, au sabre et au goupillon en complète dérive, avec le modèle anglo-saxon de la flexibilité qui s’écroule, c’est tout un monde qui disparaît. Inoxydable, Johnny trouvera bien un parolier pour entamer après sa tournée d’adieu une nouvelle carrière de chanteur à texte.

On sait que de Jeanne d’Arc, cette fois-ci l’icône de la crémation, aux conditions londoniennes d’accueil du grand Charles durant la seconde guerre mondiale, les motifs de dissension avec nos voisins qui roulent à gauche ne manquent pas. Voilà enfin un sujet de réconciliation puisque ce que vit la jeunesse de l’autre côté du Channel (qui n’est pas un parfum) correspond point par point à celle qui, ici, décidemment tout fout le camp, ne porte plus de béret, ni ne glisse de baguette sous l’aisselle. « Le marché du travail, déjà totalement déprimé, sera confronté à l’afflux de 700 000 jeunes, dont 300 000 nouveaux diplômés. {…} En effet, les jeunes sont les premiers touchés par la montée du taux de chômage, au Royaume-Uni, à 7,8% sur les trois mois achevés en juin, soit le niveau le plus haut depuis 1996. {…} Un jeune Britannique sur cinq entre 16 et 24 ans est au chômage… » Mêmes causes, mêmes effets : « le retour d’une culture d’assistanat chez les teen-agers d’Albion… en raison des lacunes de la formation professionnelle, un grand nombre d’adolescents quittent l’école à 16 ans dépourvus du bagage scolaire… les employeurs privilégient l’expérience professionnelle, notamment celle des préretraités, redoublant ainsi la concurrence pour les nouveaux emplois qui se créent… »

Si l’Allemagne se fait tirer l’oreille, constatons cependant que l’Europe se fait malgré tout avec une certaine cohérence, déjà celle du chômage des jeunes dont Le Monde du 25 juillet rappelait qu’il concerne cinq millions de jeunes chômeurs, cet article commençant par ce qui est une antienne – suggestion pour Johnny : « Les jeunes travailleurs sont les premières victimes de la crise économique en Europe. »

Notons pour conclure un dernier point de convergence, véritable opportunité pour que l’on puisse trinquer sans arrière-pensées la cup of tea et le ballon de rouge et porter un toast à la République et Royauté réunies : « … dans ce pays qui fût longtemps le modèle du plein-emploi, les chômeurs ont mauvaise presse. » Suggérons ainsi à nos voisins (souvent roux), dans une logique de benchmarking (bonnes pratiques), de s’appuyer sur notre antériorité selon un mécanisme simple quoique demandant doigté : introduire d’abord la notion d’autonomie de l’individu,  personne n’y trouvera à redire ; puis glisser vers celle de responsabilité, elle est positivement connotée mais attention, la subtilité sémantique réside dans un second glissement : de responsable de son projet à responsable de sa situation de chômage ; parvenir enfin, côté chômeur, à la culpabilité, ce sera chose facile dès lors que la phase précédente aura été bien négociée, et, côté entreprise, à l’exonération de toute responsabilité (lafotomarché ou, version conjoncturelle, lafotalacrise). De la sorte, si les questions « Nous avons sauvé les banques, sauvons maintenant la jeune génération pour notre avenir autant que pour le leur » (The Sun) et « Comment expliquer que la récession est en train de détruire l’avenir de ceux-là mêmes sur lesquels le pays compte pour payer les énormes dettes d’aujourd’hui ? » (Le Monde) sont évidemment gênantes, nous parviendrons à les assumer quiètement, dodelinés par les illusions de la croissance, de la relance par la (sur)consommation, du one best way, etc. Restera à régler le risque d’un réveil trop brutal par notre progéniture, que les Cassandre sociologistes prédisent en termes de « conflictualité intergénérationnelle », qui, si l’on est malin, pourra se résoudre par des gisements d’emplois de service : vigiles.

Obligation ou culture du résultat ?

Quoique « enseignants  en contrôle de gestion », ce que l’on imagine comme un crédit apporté au discours qui exprimerait en étant signifié accessoirement qu’en soi l’argumentaire ne se suffit pas, Philippe Dobler et Olivier Saulpic signent une contribution dans la page « Débats » du Monde du 18 août : « L’échec de l’évaluation des ministres, ou les limites de la culture du résultat ».  Ils ont bien raison, ces enseignants, de relever à la fois les « limites » d’une telle évaluation, dont il avait été fait grand cas en termes d’exemplarité au moment de la constitution de ce gouvernement, ainsi que « les conséquences négatives {de} ces discours par trop simplificateurs ».

Cependant deux erreurs d’analyse – que l’Université me le pardonne ! – ne peuvent échapper à qui, labellisé ou non, s’intéresse à l’évaluation.

Tout d’abord, et il s’agit là d’épistémologie, la problématique n’est pas celle d’une obligation mais d’une culture de résultat. L’affaire n’est pas que subtilité sémantique, débat seulement possible dans les colonnes convoitées du « grand quotidien du soir » à la faveur des interstices et vacuités de la torpeur estivale. En effet, que des élites politiques soient animées par une culture du résultat est bien, me semble-t-il, la moindre des choses attendues. Un homme ou une femme politique est en responsabilité pour agir et obtenir des résultats, du changement par rapport à ce qui est l’existant et face auquel, parfois contre, il a obtenu les votes des citoyens. Il ou elle doit donc tout mettre en œuvre, lui-elle en premier dans une logique d’exemplarité subordonnant les intérêts privés à l’intérêt général… il y aurait trop à dire –, pour concrétiser son projet sociétal devenu l’espoir de la majorité des électeurs. Ceci étant, quels que soient les ors républicains qui enjolivent sa fonction, un ministre est et n’est qu’un ministre… avec une administration et, surtout, avec des personnes qui font ce qu’elles veulent (« rationalité limitée » disait Crozier) à l’échelle des terrains, là où une politique, par définition territorialisée puisqu’elle s’applique quelque part, devient territoriale, c’est-à-dire recomposée à partir des acteurs locaux. En d’autres termes, les plus nobles intentions échouent sur les récifs des possibilités et intérêts individuels, groupaux, locaux. De la sorte, raisonner en termes d’obligation de résultat est non seulement une absurdité mais surtout, en amont, la démonstration d’une incapacité à penser le social et le sociétal, le politique cela va de soi, autrement qu’en termes de complication alors qu’il faudrait raisonner complexité. Complexité dont la caractéristique discriminante, l’aléatoire, exclut la causalité, donc l’obligation. A sur B ne donne pas C mais C’. C’est gênant mais tout est là. Dès lors que l’on parvient à penser en complexité, de façon combinatoire et non additionnelle et agrégative, l’obligation  de résultat apparaît comme une sorte de diktat incongru exigeant que, résolument et avec patience, sinon abnégation, on entreprenne l’éducation de l’émetteur demeuré – au sens de stationné, n’exagérons rien – au stade du deuxième précepte du Discours de la Méthode, « diviser chacune des difficultés que j’examinais en autant de parcelles qu’il se pourrait et qu’il serait requis pour mieux les résoudre. » Et, si l’on divise, on sépare alors qu’il faudrait relier. L’obligation de résultat appartient à ce qu’Edgar Morin nomme « la pensée disjonctive ». La culture du résultat est une obligation éthique. Ce n’est pas la même chose. Il en va, faut-il le préciser, tout autant pour les piou-piou du social que pour les élites politiques. Notons cependant que l’obligation éthique n’est pas synonyme de morale : «  N’oubliez jamais que ce qu’il y a d’encombrant dans la morale,
 c’est que c’est toujours la morale des autres », chante Ferré. Autrement dit, l’obligation éthique est l’incorporation par chacun de règles qu’il fait siennes et aussi qu’il fait reconnaître par les autres et reconnaît en eux. Cette éthique, personnelle et collective mais autonome, n’arrive pas comme les langues de feu sur les apôtres à la Pentecôte. Elle est possible à l’échelle d’une structure – à tout hasard une mission locale – dès lors qu’on y travaille en équipe avec un projet fédérateur. L’obligation éthique, de plus, n’est pas une sorte d’abstraction, des mots, words, words, words… Elle s’accompagne d’un engagement seulement possible s’il y a un sens.

Seconde erreur, l’évaluation n’est comprise et traduite par nos enseignants contributeurs qu’à partir d’un seul critère, l’efficacité. Or, si l’on décrypte – d’ailleurs aisément – l’idéologie (plus que la théorie) de la modernisation des services publics (LOLF, RGPP…), on y trouvera certes l’efficacité, promue d’ailleurs « valeur » par le Livre blanc sur l’avenir de la fonction publique (Jean-Ludovic Silicani, avril 2008), mais surtout l’efficience, c’est-à-dire le rapport entre l’effort financier consenti et les résultats obtenus. L’évaluation, quelle qu’elle soit, des ministres aux piou-piou de terrain, est aujourd’hui parvenue à ses fins, là où avait échoué pour cause de résistance farouche la RCB (rationalisation des choix budgétaires) dans les années 70-80. Annoncée pour les ministres, elle a plutôt fait rire par congruence, chacun les imaginant en entretien d’évaluation professionnelle devant un Fillon enfin utile. Mais, passé le comique empathique de situations communes, il faut y comprendre la reddition en rase campagne du projet politique, par essence aléatoire, aux impératifs économiques.

Si la culture du résultat, autrement dit l’obligation de moyens et l’engagement, est hautement exigible, l’obligation de résultat, outre qu’elle est imbécile, est l’expression d’un raisonnement qui n’est même plus simplificateur ni même simpliste, mais l’expression brute du « système des objets » du regretté Baudrillard. Patrick Le Lay déclarait pour TF1 déclarait « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. » La communication politique s’y essaye, nous abreuvant d’une illusion désespérante. Il reste, dans le champ du social, à faire mieux.

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