Les Monde auxquels vous n’aurez pas échappé… 6/n

Publié: août 18, 2009 dans Actualité: pertinence & impertinence, Au gré des lectures

Cette fois-ci, coup d’accélérateur : les Monde plus allégés d’août du 1er au 15. La pile descend.

Darwinisme…

1er août. L’Observatoire de la vie étudiante publie une étude dont il ressort que « en dépit de pratiques innovantes, les universités ont encore beaucoup de progrès à faire. Leur grand problème, c’est de ne pas savoir toucher les sujets les plus fragiles. En matière d’insertion professionnelle, par exemple, les dispositifs les plus aboutis se trouvent dans les filières qui offrent le plus de débouchés. Ce sont donc les étudiants qui en ont le moins besoin qui en profitent. » Et ainsi se reconstitue en permanence la file d’attente où les moins dotés piétinent et voient passer les mieux dotés les doubler. Mieux vaut être riche, intelligent, beau et en bonne santé que l’inverse. On le savait.

Casse, places, classes…

Pas de trêve dominicale pour Jérôme Pelisse, sociologue, à propos de New Fabris (Chatellerault, les bonbonnes de gaz) qui parle de « conflit désespéré » les dimanche 2 et lundi 3 août dans Le Monde. Position difficile pour les syndicats contraints de soutenir les revendications de primes extralégales alors qu’ils prônent traditionnellement la sauvegarde des emplois et le reclassement. « Dans ces conflits, les salariés disent : « Si les patrons veulent fermer la boîte, qu’ils le fassent mais qu’ils payent un maximum. » Ils ont intégré que l’emploi était perdu, et ils veulent s’assurer pour un avenir incertain. {PL : s’assurer pour l’incertain…}. En clair, ils veulent des sous pour vivre, et pas des grands discours sur le reclassement ou la formation professionnelle. Pour eux, ces injonctions au changement invalident leur expérience professionnelle, nient la qualité de leur travail, et même, pour certains, leur raison d’être. » Ce sur quoi l’on ne peut être que d’accord. Quant à la « publicité » sur ce type d’événement semblant s’étonner de la violence des réactions, Jérôme Pelisse rappelle avec bon sens qu’« il est illusoire de prôner en toutes circonstances, le dialogue à froid, en niant l’existence de rapports de force. Devant tant de licenciements, il serait plus inquiétant que personne ne proteste. » Lutte des places ou des classes ? De toute façon, casse. Tout ceci éclaire « la nature du capitalisme contemporain, qui est d’une brutalité et d’une violence ouvertement revendiquées derrière l’euphémisation générale. » (1)

Le retour de Marie-Antoinette…

Le 4 août, évidemment, Le Monde commémore la nuit de ce même jour mais en 1789, dite « de l’abolition des privilèges ». Soit cette dénomination est une erreur, soit la reconquête des privilèges s’est refaite entre temps. Thomas Piketty, en page 13, note que « dans un récent rapport, au-delà de 400 000 euros de revenus annuels, le taux effectif d’imposition diminue au fur et à mesure que le revenu augmente. Ce phénomène, proprement scandaleux, s’explique en premier lieu par le développement des stratégies d’optimisation fiscale, qui permettent à certains de consacrer une partie de leur argent à payer des conseillers grâce auxquels ils pourront tirer profit de la moindre brèche dans le système afin de payer moins d’impôts. L’autre raison, c’est l’accumulation des niches fiscales… » Thomas Piketty, qui est économiste, en conclut qu’« une nouvelle nuit du 4 août est donc nécessaire ». Ce n’est pas un économiste mais un philosophe : Patrick Savidan, dans la même page 13, rappelle que la notion de privilège évolue jusqu’à aujourd’hui recouvrir celle de disposer d’un emploi stable. De la sorte, nous en sommes arrivés à « un réformisme dont l’objet est purement « adaptatif » par rapport à l’évolution du système social et économique mondialisé, comme s’il s’agissait uniquement de mieux partager les fruits de la dégradation sociale. Une politique du moins-disant social se met en place et, dans ce grand chambardement, les élites sociales et politiques font ce qu’il faut pour conforter ou renforcer leurs positions et leurs avantages. » On se demande bien pourquoi ceux qui ne sont pas des élites ne font pas de même. Ca serait si simple.

Faites ce que je dis…

C’est dans Le Monde du 7 août. Le rapport Attali « pour la libération de la croissance française » (2) qui préconisait que « les étudiants en stage {soient} correctement rémunérés » est scrupuleusement mis en application à PlaNet Finance, association spécialisée dans le développement international de la micro-finance que préside, précisément, le même Attali. Soit 400 euros, la gratification mensuelle étant au minimum de 398,13 euros au-delà de laquelle des charges doivent être payées. 1,87 euro de plus. Rien à dire… sinon que cette générosité s’exerce pour  un poste recherché de « chef de cabinet du vice-président ayant une formation supérieure (grande école, IEP, université) avec de bonnes qualités rédactionnelles en anglais et en français, bonnes capacités d’analyse. Durée du poste : six mois. » Quatorze stages sont proposés. Julien Rivals, consultant en responsabilité sociale des entreprises, tique : « Avec la crise, ces jeunes ont peu d’espoir d’embauche, et M. Attali l’a bien compris en offrant ces 14 stages à 400 euros ! Compte-tenu des loyers à Paris, seuls les jeunes de bonne famille pourront postuler. » Heureusement qu’il existe des consultants. Quant à Attali, le 27 février 2009, Mediapart rappelait que « le 8 janvier, Jacques Attali a comparu pour « recel d’abus de biens sociaux » et « trafic d’influence » au procès de l’Angolagate. Il est accusé d’avoir encaissé un chèque de 160 000 dollars pour avoir tenté d’user de son influence, auprès du ministre des affaires étrangères de l’époque, Hubert Védrine, pour obtenir l’annulation d’un redressement fiscal de plus de deux milliards de francs français (340 millions d’euros) pesant sur la société de Pierre Falcone et d’Arcadi Gaydamak. » Selon M. Attali, ces 160 000 dollars ont bien été versés à son cabinet, Attali conseils et associés, au titre de la rédaction d’un rapport… sur le microcrédit en Angola. « Mélange des genres douteux ? Début février, le procureur a requis la relaxe, reconnaissant toutefois que l’intervention de Jacques Attali auprès de Hubert Védrine pouvait « nourrir la critique sur le plan éthique ». » Quant aux stagiaires chefs de cabinet à 400 euros, le plus simple serait de toute évidence de leur favoriser l’accès au microcrédit. Ils sont dans la place. De quoi se plaignent-ils ?

Humour noir…

Les 9 et 10 août, en page 2, Le Monde se fait l’écho d’un supplément de Courrier international consacré à l’humour. Cocorico, on y apprend que « les meilleurs clients des blagues, quel que soit leur registre, sont les Allemands, suivis des Français, des Danois, des Anglais. » Tout cela grâce à une étude de 2001 portant sur 100 000 personnes originaires de 70 pays. D’après cette enquête, la blague la plus drôle au monde est celle-ci : « Deux chasseurs sont dans un bois lorsqu’un d’entre eux s’étouffe. Il ne semble pas respirer et ses yeux sont vitreux. L’autre dégaine son portable et appelle les secours. Il s’écrie : « Mon ami est mort ! Que puis-je faire ? » Le standardiste lui répond : « Calmez-vous. Je vais vous aider. D’abord, assurez-vous qu’il est bien mort. » Un silence, puis un bruit de tir. L’homme revient au téléphone et dit : « OK, et maintenant ? » C’est tout.

Bonnot…

« Barack Obama dit voir entrevoir le bout du tunnel », page 5. C’est mot pour mot ce que Raymond Barre – dit « la science » (3) – déclarait en 1976… juste au tout début des trente et quelques piteuses. L’optimisme, pas plus que la prospective, ne connaissent de frontières, ni de couleur de peau. Des invariants universels.

Contrat de confiance…

Le même jour, en page 10, « Les bénéfices très incertains du travail dominical ». On sait que le texte autorisant le travail dominical est passé au forceps : « A l’issue de la présentation d’une quatrième version expurgée de ses conditions les plus controversées, cette proposition de loi avait été votée de justesse au Parlement. » (Le Monde, 8 août). Les arguments, pour ou contre, ne manquent pas. Celui, favorable, de Conforama s’appuie sur un chiffre d’affaires hebdomadaire de 23% pour le dimanche, « Autrement dit, ouvrir les magasins un jour de plus incite à consommer plus. » Ce qui, même avec le contrat de confiance, pose deux problèmes. Premièrement,  si l’on comprend sans peine la logique des marchands de faire consommer plus, cet objectif, puisque les édiles légifèrent, s’inscrit-il dans une politique d’intérêt général ? Il va falloir faire quelques prouesses rhétoriques pour en démontrer la compatibilité avec les (belles) intentions du développement durable (4). Seront peut-être également avancées les cinq cents personnes à temps plein que les grands magasins estiment devoir embaucher… qui compenseront les « près de cinq cents postes {qui} sont menacés chez Téléperformance ». Deuxièmement,  supposons que cette amplitude d’ouverture se fonde sur l’idée de la relance ou tout au moins du soutien de l’économie par la consommation. Et observons que nos voisins d’Outre-Atlantique se mordent aujourd’hui les doigts de cette « stratégie » de (sur)consommation (cf. les crédits « subprimes » pour les maisons à domiciliation éjectable) et incitent les Etatsuniens à l’épargne. Consommer plus, c’est épargner moins. Demain sera un autre jour. Alea jacta est (5).

SNCF…

Lecture anthropocentrée de l’article ferroviaire « Coup d’accélérateur pour les lignes à grande vitesse » du Monde du 11 août : Paris – Rennes, 1h26 en 2015 contre 2h05 aujourd’hui. Soit une demi-heure gagnée et, sans doute, un exploit technologique. La question est « gagnée sur quoi ? » Le culte de la nanoseconde : « La nanoseconde expulse notre sentiment reposant de la durée. Elle l’anéantit. Chaque battement de notre cœur devient une éternité, mais une éternité dérisoire. » (6). On paye ce culte par un denier comptant (prix des billets) et pas content en psychotropes et autres palliatifs à l’anomie secrétée par une acculturation sans temps de sas, ni d’apprentissage, encore moins de repos. Comptant puisqu’il faudra bien rembourser « pour un montant évalué à 3,4 milliards d’euros, la construction de 182 kms de lignes nouvelles et de 32 kms de raccordement {qui} devrait permettre un gain de 37 minutes entre Paris et Rennes… » La belle affaire ! On va gagner du temps. Autrement dit rattraper le temps perdu. Si l’on gagne trop de temps, on va rattraper plus de temps qu’on en a perdu pour peu qu’on n’ait pas traînassé en route. Donc, on va se retrouver avant. Avant quoi ? Avant  d’avoir vécu ou fait ce qu’on va faire. Ce qui nous permettra, puisqu’on aura vécu ou fait ce qui ne se sera pas encore passé, de mieux le faire en gagnant du temps. Qui viendra s’ajouter au temps déjà gagné. C’est un peu comme la fin de 2001, Odyssée de l’espace. On rentre vieux dans une pièce toute blanche où l’on se voit en nourrisson. Début de la fin. Fin du début.

There is nothing to divide…

La CGT, « agacée », n’ira pas à l’université d’été du NPA (Nouveau parti anticapitaliste) qui, selon la centrale, « prétend donner des leçons aux responsables syndicaux, voire même de se substituer aux syndicats dans leurs responsabilités d’assumer la défense des salariés et la conduire des luttes. » Depuis quand existe-t-il un monopole de la conduite des luttes ? Joe Hill, exécuté le 19 novembre 1915, hobo (7) traversant les Etats-Unis en s’invitant gratuitement sur les trains de marchandises et propageant le syndicalisme (Industrial Workers of the World), avait écrit son testament juste avant de mourir : « My will is easy to decide, For there is nothing to divide, My kin don’t need to fuss and moan » (« Mon testament est facile à décider, Car il n’y a rien à diviser, Ma famille n’a pas besoin de se plaindre et d’ergoter »). Lorsque la représentativité syndicale est – malheureusement – aussi faible qu’en France, peut-on s’offrir le luxe d’une exclusivité et l’ergotage d’une division ? C’est aussi dans Le Monde du 11 août, en page 10. Les questions en moins.

Abysses…

On est le 13 août, morne plaine le 12. Il faut s’attendre à des lendemains difficiles, « le déficit du budget de l’Etat s’est considérablement aggravé au cours du premier semestre. » L’ardoise s’élève à 86,6 milliards d’euros au 30 juin contre 32,8 milliards pour la même période en 2008. « … le déficit pourrait dépasser les 150 milliards d’euros » à la fin de l’année. Parmi les causes, « un effondrement des recettes, au-delà des hypothèses les plus pessimistes », les « décisions en faveur des entreprises », la diminution des recettes de TVA… Pour l’augmentation du point, le coup de pouce au SMIC, etc. à vue de nez les piou-piou vont devoir attendre. De leur côté, les banques provisionnent pour les bonus. Fallait mieux réfléchir de quel côté de la barrière aller.

A suivre…

(1) Michel Husson, Les casseurs de l’Etat social, 2003, La découverte, collection « Sur le vif », p. 115.

(2) Rapport de la commission pour la libération de la croissance française, sous la présidence de Jacques Attali, 2008. Page 10 de ce rapport, il est écrit « Pourtant la croissance peut revenir pour tous ». A relativiser avec 400 euros par mois. Page 12, il est également écrit « Alors que les protections d’hier incitaient au statu quo, les sécurités de demain doivent aider au mouvement. » Il est certain qu’à ce tarif, la mobilité des stagiaires, que l’on appellera turn-over, doit être favorisée. Enfin – mais nous pourrions nous amuser longtemps de la sorte – en page 14 on peut lire « Ambition n° 1 : préparer la jeunesse à l’économie du savoir et de la prise de risque ». Pour le savoir, le travail est mâché en amont (IEP, etc.) ; pour la prise de risque, PlaNet Finance s’en occupe.

(3) L’anarchiste belge Raymond Callemin dit « la science » fût un membre de la Bande à Bonnot. Il mourut guillotiné le 21 avril 1913. Raymond Barre, dans les années soixante-dix était considéré comme « le meilleur économiste de France ». Pour preuve, sa clairvoyance : le bout du tunnel en 1976. On aurait bien voulu.

(4) Le même jour, page 4 : « La prolifération des algues, un danger pour le littoral » et, encadré, ce titre : « Une étude affirme qu’une plage française sur dix est menacée de fermeture en 2015 ». Désespoir : la cartographie est impitoyable pour la Bretagne et Le Monde épingle Saint-Michel-en-Grève où, au 5 août, 16 000 tonnes d’algues vertes avaient déjà été ramassées. Cause connue de tous et de longue date, l’exploitation intensive agricole (phytosanitaires) et l’élevage porcin tout aussi intensif. N’empêche : il faut consommer plus, dimanche inclus. Cela créera des emplois verts. De la couleur des algues.

(5) Jules César, 49 avant JC (pas Jacques Chirac).

(6) Philippe Engelhard, L’homme mondial, 1996, Arléa, p. 340.

(7) Les hobos étaient des sans-domicile fixe aux Etats-Unis, se déplaçant de ville en ville le plus souvent dans des trains de marchandises. En 1923, Nels Anderson, sociologue de l’Ecole de Chicago, publia Le Hobo (en France Le Hobo, sociologie du sans abri, 1993, Nathan, collection « essais & recherches »).

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