Pour en finir avec les Monde sur les feuilletons estivaux…

Publié: août 17, 2009 dans Actualité: pertinence & impertinence, Au gré des lectures

Recentrage…

Bien, c’est entendu, à ce rythme, on n’y parviendra jamais. Considérons donc lus et relus par chacun jusqu’à plus soif et même ad libitum les deux feuilletons de l’été, déchirements au PS et cynisme des banques. Considérons, par économie du rédacteur ou par prévention de l’épuisement des lecteurs naissant de la récurrence, qu’il n’y a guère plus à en dire… même si, pourtant, il faudrait ne pas se lasser de dire et de redire. Recentrons ici informations et commentaires sur les politiques de l’emploi, sur le travail et l’insertion, sur les jeunesses. Evitons en conséquence, dans ces modestes lectures partielles et partiales des Monde, ces sujets aux effets variables selon les uns, selon l’humeur de l’instant ou selon le taux de saturation atteint, entre retrait, cynisme, engagement, colère et révolte…

Juste deux entorses et après, promis-juré, on n’en parle plus ici (sauf, vraiment, exception… exceptionnelle) : pour les banques et l’économie, la chronique récente – 14 août – et en page 2 de Jean-Paul Fitoussi (1) « Des profits et des pertes : l’affaire des bonus » ; pour le PS, dans Le Monde du 23 juillet, en page 8 un entretien avec Gérard Grunberg, directeur de recherche au CNRS, « Le danger qui guette le PS, c’est que l’on n’attende plus rien de lui, qu’on ne l’écoute plus ».

« Des profits et des pertes : l’affaire des bonus »

Bonne analyse de Fitoussi dont seule la conclusion d’un réformisme pur jus est contestable – « Le renflouement des banques, de par le monde, s’est fait dans l’urgence, ce qui explique que peu de garanties aient été prises. Mais il n’est point trop tard pour mieux organiser la réglementation du secteur. » – car, pour d’autres, la crise pourrait (aurait pu, doit-on désormais dire ?) être une « situation » – c’est-à-dire ce qui permet au spectateur de devenir acteur – à partir de laquelle un nouveau paradigme du vivre ensemble substituerait au profit le bonheur, à la compétition la solidarité, à la surconsommation la pondération, etc. etc. On peut (encore) rêver.

Extraits :

« Le renflouement du système financier fut un moment singulier de notre histoire économique, où ceux qui tirèrent grand profit de l’exubérance irrationnelle des marchés, disons les grands de la finance, en appelèrent à la solidarité de ceux qui en restèrent à l’écart. Pourtant, hier, avant la crise, la redistribution et les prélèvements obligatoires qui la permettent étaient considérés comme les pires obstacles à l’efficacité. C’est que les valeurs de la solidarité avaient fait progressivement place à celle du « mérite » individuel mesuré à l’aune de l’argent. {…}

« Lorsque de surcroît le mérite – comme nous le raconte non pas la théorie (qui est plus subtile) mais l’idéologie libérale – se mesure par l’argent, alors il n’est plus de limite éthique à l’importance de la rémunération de chacun : si je gagne mille fois plus que toi, c’est que mon mérite est mille fois plus élevé que le tien. {…}

«  La nature humaine fait le reste – ego et/ou arrogance -, beaucoup estimant que leur valeur est précisément inestimable. Le lieu privilégié où cette (sur)évaluation de soi rencontre le moins d’obstacles est évidemment le marché financier : la monnaie étant une abstraction, « l’abstraction des abstractions », disait Hegel, les rémunérations peuvent ne plus y avoir d’ancrage dans la réalité.

Soudainement, le secteur financier a semblé redécouvrir les valeurs de la solidarité, et compris que l’autonomie était illusoire et l’interdépendance immanente à l’activité économique. N’était-ce qu’aux fins de faire accepter au contribuable qu’il vienne au secours des banques ? Le monde d’avant (la crise) resurgit, comme si rien ne s’était produit, comme si l’économie n’était pas à genoux, comme si des dizaines de millions de chômeurs supplémentaires dans le monde allaient soudainement s’évanouir. Ou pire encore, comme si tout cela était étranger à la crise financière. Les établissements financiers renouant avec les profits grâce à l’écot des contribuables reprennent les habitudes qui leur avaient tellement réussi mais tellement nui aux autres. »

On le constate, pas chaque semaine mais chaque jour charrie son lot de scandales financiers (Goldman Sachs, Merrill Lynch, Société Générale, BNP Paribas…) dont on se dit, qu’à force de se répéter, ils parviendraient en devenir banals. Les primes en dizaines et centaines millions apparaissent au sens propre irréelles, sans aucun lien avec la réalité… à tel point qu’elles finissent par bénéficier d’une sorte d’extraterritorialité sociale. De la sorte, si bien évidemment on ne peut s’opposer en théorie à la proposition de « mieux organiser la réglementation du secteur », on ne peut aussi qu’être très-très dubitatif sur, moins que la capacité, les effets concrets de légiférer : le cynisme et les moyens des établissements financiers sauront sans nul doute, armée de fiscalistes et autres actuaires aidant, biaiser pour ne pas soumettre leur ressort, le profit immédiat, maximal et irresponsable, à ce qui par définition leur est existentiellement antinomique. C’est de la pérennité de la cupidité et de ses avantages connexes dont il est question et l’on peut être assuré que tout ce qui est possible sera tenté. Dans Le Monde du 13 août on lit que « Les palaces parisiens retrouvent des couleurs après un début d’année morose » : on ne change pas de bon gré du Royal Monceau (une suite de 400 m2…) au Formule 1.

Crise morale et absence de leadership…

Gérard Grunberg sait de quoi il cause, le PS étant sa spécialité au CNRS et à Sciences Po. En empathie avec son sujet, on le sent bien avec ses derniers mots : « S’il {le PS} parvient à trouver quelques réponses à ces problèmes évidemment lourds, le Parti socialiste n’est ni mort, ni enterré. » Ni mort, ni enterré n’est certes pas d’un optimisme foudroyant, le pronostic vital est engagé, mais reste face au pessimisme de la raison l’optimisme de la volonté. Extraits.

Sur la controverse « Aubry – Valls »« Elle traduit une réalité essentielle : le trouble vient d’abord de l’intérieur. C’est parce que le PS est complètement désorienté lui-même que cela attise les critiques extérieures. En fait, la machine du PS ne fonctionne plus. »

PL. Je dirais plus exactement que le PS est atteint de quatre maux.

D’une part, une circulation des élites bloquée, le sommet de la pyramide étant toujours occupé par celles et ceux que j’ai connus – et beaucoup d’autres avec moi – depuis mes premiers émois politiques… malheureusement pluri-décennaux. Quel enthousiasme est-il possible, objectivement, face aux mêmes acteurs incapables de décrocher tout autant que de faciliter l’émergence d’une nouvelle classe politique dans laquelle, à défaut d’expérience, on puisse y investir un espoir ? Apprenant que la guest star de l’été est Robert Hue, que faire sinon rire ou désespérer, plus probablement rire de désespoir ? Il faudrait réveiller Henri Krasucki ou Georges Marchais pour faire mieux.

D’autre part, ce qu’Illich appelait la « iatrogénèse » (2), c’est-à-dire la capacité d’une organisation à secréter sa propre maladie et, pour y faire face, à mobiliser ses ressources internes plutôt que de répondre aux besoins de son environnement. Le fonctionnement bureaucratique, si bien analysé par Crozier et Friedberg (3), est à peu près du même tonneau. La crise étant la modalité d’évolution du système bureaucratique, on ne s’étonnera ni de celle-ci, ni de sa chronicité. Exprimé simplement, la machine tourne et ne tourne que sur elle-même dans une logique de conservation et non d’innovation, dans une posture de fermeture et non d’ouverture ; elle est déconnectée de son environnement et, inéluctablement, comme en thermodynamique, va vers l’entropie, l’accroissement du désordre sur l’ordre, du désorganisé sur l’organisé.

Egalement une exemplarité introuvable ou si rarement que les quelques exceptions sont tellement remarquables qu’elles en sont remarquées comme des points blancs le seraient sur une toile noire. Cumul des mandats, carrières politiques ad vitam, notabilisation et train de vie sont autant de dénis têtus des discours d’une « citoyenneté active », d’une « proximité avec les électeurs », d’une empathie avec les gens de peu. Authenticité, empathie et congruence constituent le triptyque rogérien de la non-directivité. Elles sont étrangères à ce monde politique.

Enfin, le repli sur le territoire, la gestion communale, départementale ou régionale tenant lieu de projet politique sociétal. Si d’un édile on attend une responsabilité dans la gestion des affaires publiques et la préservation de l’intérêt général, celles-ci ne sont qu’un minimum requis qui ne se suffit pas. Le projet politique, alternatif au néolibéralisme, est absent ou, s’il ne l’est pas, illisible. La phrase la plus commune entendue de tous, chez soi ou au Café du Commerce, est « en face, il n’y a rien ». En face d’un projet politique et d’une idéologie dont on pense ce que l’on veut mais qui existe et qui, sans état d’âme, sait contrarier au gré des évènements sa stratégie par des tactiques.

Sur le leadership… « … le PS est malade parce que, depuis 2002, il n’a pas su adopter des règles et des comportements efficaces pour se doter d’un véritable leader. Martine Aubry, la première secrétaire, est sortie du congrès de Reims avec une légitimité faible. Et dans la foulée, elle a subi le revers des européennes après une non-campagne. De surcroît, le PS ne sait plus où il en est. Il a renoncé à sa filiation révolutionnaire, mais se révèle incapable de se doter d’une ligne pragmatique et d’organiser ses débats internes. »

PL. OK sur le leadership, cf. la circulation des élites. Quant à la « ligne pragmatique », oui… mais dans un projet politique national et international (5). Il y a un fossé entre la production intellectuelle, y compris et surtout favorable aux thèmes traditionnels de la Gauche (4), et ce qui n’est pas un projet (ascendant, plastique, ouvert, transdisciplinaire) mais simplement un programme (descendant, rigide, refermé, unidimensionnel). Atteint de rationalisation, le PS pêche de rationalité. « La rationalité c’est le jeu, c’est le dialogue incessant entre notre esprit qui crée des structures logiques, qui les applique sur le monde et qui dialogue avec ce monde réel. Quand ce monde n’est pas d’accord avec notre système logique, il faut admettre que notre système logique est insuffisant, qu’il ne rencontre qu’une partie du réel. La rationalité, en quelque sorte, n’a jamais la prétention d’épuiser dans un système logique la totalité du réel, mais elle a la volonté de dialoguer avec ce qui lui résiste. {…} La rationalisation consiste à vouloir enfermer la réalité dans un système cohérent. Et tout ce qui, dans la réalité, contredit ce système cohérent est écarté, oublié, mis de côté, vu comme illusion ou apparence. » (6).

Sur les réponses à apporter aux « … préoccupations essentielles pour un parti aspirant à gouverner : l’avenir de l’Etat providence, la direction à donner à la construction européenne, la vision de la mondialisation, le choix des alliances. »

PL. Bien en amont de ces questions et pour autant tout-à-fait concrètement, me semble-t-il, la place du travail, la conception de l’économie (privée mais aussi publique et du tiers secteur), l’éducation, la démocratie (institutions et citoyens), l’environnement… Aussi vaste programme que nécessité projectale, faute de quoi le désir sera absent face à une boîte à outils qui, pour être complète, n’en sera pas moins… qu’une boîte à outils. Une de plus. Interchangeable.

C’est promis. On n’en parle plus.

(1) Jean-Paul Fitoussi, économiste et professeur à IEP Paris, est président de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) ainsi que membre du Conseil d’analyse économique (CAE).

(2) Ivan Illich, Némésis médicale, 1975, Seuil.

(3) Les deux auteurs dans L’acteur et le système (1977, Seuil), Crozier seul pour Le phénomène bureaucratique (1963, Seuil). On peut reprendre mot pour mot ce qu’écrivait Crozier… en 1966 dans un article « Crise et renouveau dans l’administration française » (Sociologie du travail, 3, 1966, « L’administration face aux problèmes du changement », pp. 227-248), il suffit de permuter « administration » par PS : « Ce modèle français, qui n’est pas seulement d’ailleurs le modèle de l’Administration, devient donc de moins en moins rationnel. Il est abstrait, ne permet pas d’exprimer les conflits et les besoins de la société qu’il sert et dont il traduit de plus en plus maladroitement les problèmes et devient finalement, malgré la primauté qu’il donne traditionnellement aux valeurs de l’esprit, un système de plus en plus pauvre en capacité d’innovation et de progrès intellectuel. » (p. 237).

(4) Par exemple De gauche ? (sous la direction de) Alain Caillé et Roger Sue, 2009, Fayard.

(5) C’est d’ailleurs, selon Gérard Grunberg, la position de Martine Aubry « qui considère qu’il faut commencer par l’élaboration d’un projet, alors que le PS doit d’abord s’atteler à la relégitimation politique ou au changement de son leader. » On ne voit pas pourquoi dissocier le projet de la relégitimation, tout au contraire le projet relégitimant et même plus : il ne peut y avoir de relégitimation sans projet.

(5) Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, 1990, ESF Editeur, p. 94.

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