Les Monde auxquels vous n’aurez pas échappé… 3/n

Publié: août 12, 2009 dans Actualité: pertinence & impertinence, Au gré des lectures

Hochets…

Sacré nom d’une pipe en bois ! Rien sur le défilé dans Le Monde du 14 juillet… mais, évidemment, dans celui du 15 juillet puisque « le quotidien de référence » est un journal du soir daté du lendemain mais écrit de la veille. Certes, c’est une problématique de temporalité un peu compliquée mais cela donne le sentiment d’être informé de ce qui n’est pas encore arrivé.

Donc, le 15 juillet, avec au centre de la page 7 une photo en couleur de soldats, une page dans le ton de la commémoration patriotique « Légion d’honneur : pas de rupture sarkozyste ». Celles et ceux qui se passionnent pour le sujet des hochets apprendront que font partie des récipiendaires Serge Dassault, déclaré inéligible à Corbeil Essonne pour cause de petits dons en espèces aux électeurs, Nicole Choubrac, la juge qui a prononcé le divorce du président, Isabelle Balkany, qu’on ne présente pas plus que son mari (les Guignols s’en chargent très bien), Jacques Séguéla qui est parvenu à banaliser la Rolex, etc. Belle brochette, aussi belle que la formule d’Olivier Ihl, directeur d’IEP à Grenoble (au moins deux thèses sur l’insertion dans cette école : en 1995, Dominique Mansanti, L’insertion des jeunes : élaboration d’une politique 1981-1984 et, en 2004, François Jousserandot , L’action publique d’aide à l’orientation 1981-2001) : « Nous sommes au cœur de la vanité humaine ». Vanitas vanitatum, omnia vanitas, sic transit gloria mundi. (1). J’ajouterais ce qu’écrivait Jean-Claude Chamboredon dans « La juvénisation » (2) : « De même que la vieillesse donne des hochets à la jeunesse, pour la maintenir en état de jeunesse, de même la jeunesse donne des médailles à la vieillesse pour l’encourager à céder sa place. »

Némésis…

Quelques pages avant (p. 4), un grand article annoncé à la Une, « Grippe A : vaut-il mieux l’attraper avant la rentrée ? ». La question posée, qui fait polémique, est celle de l’immunisation dite « naturelle », c’est-à-dire s’exposer au virus avant qu’il ne devienne plus virulent. On apprend que dans les pays anglo-saxons des « chickenpox parties » (sic) étaient organisées jusque dans les années 1990 pour la varicelle : « … des goûters rassemblaient des enfants autour du patient porteur des vésicules qui signent l’infection par le virus de l’herpès. » Ivan Illich, dans Némésis médicale (1975, Seuil), dénonçait l’obsession d’une santé parfaite et le fait que nous n’étions plus en bonne santé mais constamment susceptibles d’être malades. Plus fort désormais : on va (presque) tous être malades (en octobre) et l’on peut même être malades avant. C’est ce qu’on appelle le progrès. Inch Allah !

Watson…

Retour page 7 sous les militaires en béret, « Le taux de bacheliers fait un bond de 3 points et atteint 66,9% en 2009 ». Vinicole, Luc Chatel, le nouveau ministre de l’Éducation, évoque « un excellent cru ». Les missions locales peuvent s’attendre à des primo-arrivants niveau IV. Reste que si deux jeunes sur trois se présentant au bac l’obtiennent, la sociologue Catherine Pauchet déplore que « près d’un étudiant sur trois va se retrouver en échec… Il y a bien un problème d’adéquation entre ces résultats mirobolants et ce taux d’échec effarant. » Certes, certes… Mais la lorgnette de l’orientation universitaire n’est qu’une partie, partielle et partiale, du problème car « Les individus s’insèrent dans une société où des « places » sont définies, et si l’école est un moyen relativement efficace pour atteindre les meilleures positions, la définition de ces places (et plus largement la stratification sociale et le niveau des inégalités) n’est pas de son ressort. On conçoit bien qu’il ne suffit pas de produire des diplômés du Supérieur pour créer les emplois de cadres correspondants. » (3) Élémentaire, mon cher Watson !

Fabris, c’est fini…

« A Chatellerault, les « Fabris » menacent de faire sauter leur usine pour 30 000 euros ». C’est en page 9 et ce fût un feuilleton de l’été. Résignation : « Ce n’est pas la réouverture des lieux que les Fabris demandent. Ni même la garantie d’un emploi. Depuis la mise en liquidation de l’usine, le 16 juin, et l’annonce du licenciement de l’ensemble du personnel – soit 366 personnes -, leur dernier espoir est de toucher un peu d’argent. » Un de ces « Fabris » avance – « L’humour, une étincelle qui voile les émotions », Max Jacob – « De quoi m’offrir un mobil-home, quand je n’aurai plus de quoi payer mon loyer ! » Ce n’est pas dans Le Monde mais dans Perte d’emploi, perte de soi, un remarquable livre de Danièle Linhart : « Le sentiment d’inutilité et de perte de sens est encore plus fort, car ce ne sont pas que des hommes et des femmes qui sont devenus inutiles, mais c’est tout un monde qui s’effondre, avec ses règles, ses habitudes, ses valeurs, sa culture, sa force, ses réalisations, les souvenirs qui y sont enfouis, et toutes les traces d’un passé commun qui faisait sens. C’est une période qui nécessite une attention toute particulière des décideurs et des acteurs publics ou privés, parties prenantes de la fermeture et des actions de reconversion. Attention nécessaire pour que tous parviennent, certes, à retrouver un emploi, du travail et le chemin d’une réinsertion professionnelle (et on sait que cela est rarement le cas, que nombre de plans sociaux ou de fermetures produisent leur lot d’incasables ou de définitivement précaires, leur lot d’hommes et de femmes qui ne seront pas réinsérés), mais également pour que les salariés soient préservés le plus possible dans cette phase si dramatique qui précède et prépare le plan social ou la fermeture. » (4). De l’argent pour le mobil-home et aussi pour les psy.

No comments…

Toujours en page 9, « L’économie allemande craint d’être à court de crédits ». S’il est une internationale toujours d’actualité et en pleine santé, c’est bien moins celle de l’hymne révolutionnaire que celle de la finance puisque l’on pourrait sans difficulté aucune reprendre à notre compte hexagonal mot pour mot le sous-titre de cet article, visant nos voisins d’Outre-Rhin, « Le ministre des finances met la pression sur les banques, accusées de ne pas jouer leur rôle auprès des entreprises ». Comme sur Euronews, « no comments ».  Hormis, pour rester dans la métaphore musicale et page 10, le refrain bien connu de « socialisation des pertes, privatisation des bénéfices » : « Le déficit budgétaire des Etats-Unis dépasse les 1000 milliards de dollars ». Il paraît que « les experts s’inquiètent de ce niveau de dépenses. » Heureusement qu’il existe des experts pour s’inquiéter. Ceux qui ne le sont pas se contentent béats de déambuler en tongs sur la plage.

De la nécessité des institutions…

Précisément, s’agissant d’experts, « la » page attendue de ce Monde est – une nouvelle fois – dans la rubrique « Décryptages – Débats » (p. 12) avec un extrait de la leçon inaugurale de Jean-Claude Milner lors de l’ouverture des Rencontres de Pétrarque à Montpellier, « Après la crise, quelle(s) révolution(s) ? », qui se conclut par « Devant le désastre de la société du n’importe qui, une certitude s’impose : mieux vaut que les sources soient peu nombreuses et clairement définies. Bref, mieux vaut des institutions. Nationales, supranationales, internationales, les circonstances trancheront. Qu’il s’agisse du marché ou de l’opinion ou de la société ou de la politique, il n’y a pas de main invisible. »

Autocentré…

Cela m’évoque, pour les institutions, une lettre ouverte que j’avais adressée à AC ! qui avait empêché bruyamment une réunion de travailleurs sociaux à Nantes, en juin 2006. Je me cite.

« … Le refus du débat augure mal la démocratie participative et délibérative, les cris ne remplaçant pas les arguments et le manque de respect n’étant pas l’indicateur de l’éthique de défense des opprimés dont vous vous faites les hérauts.

« Je pourrais, sans difficulté et très largement, ajouter nombre de raisons qui me font penser qu’en vous en prenant à des travailleurs sociaux vous cassez le thermomètre au lieu de chasser la fièvre. Et même que, vous en prenant aux institutions, vous mettez en péril celles-ci qui sont pourtant un dernier – et bien faible –  rempart contre la logique du marché, elle bien plus redoutable que celle du département. Au fait, contre quoi pensez-vous pouvoir troquer les institutions ? {…}

« En ce qui concerne les travailleurs sociaux, que vous soupçonnez sans doute d’être des agents du « surveiller et punir » de Michel Foucauld, ceux-ci méritent du respect, de la reconnaissance. Sachez, en tout état de cause, qu’ils y ont de longue date – bien avant vous –  réfléchi et que l’injustice sociale ne leur est ni étrangère, ni acceptable. Mais vous, êtes-vous bien assurés d’agir contre le chômage en sapant le moral de celles et ceux qui agissent pour les chômeurs en les accompagnant ? Ces professionnels proposent des emplois aidés, insuffisamment rémunérés, trop précaires ? Certes et ils le savent. Faut-il qu’ils ne proposent rien puisque, en tout état de cause, ils n’ont rien d’autres dans leur besace ? Voyez-vous, vous avez peut-être le luxe du tout ou rien. Les personnes cabossées qui s’adressent aux travailleurs sociaux ne jouissent pas de cette radicalité. Ce sont, comme l’écrivait affectueusement Pierre Sansot, des professionnels proches des « gens de peu »… Et, avant de sursauter sur cette expression, allez lire Sansot : vous y découvrirez non seulement un profond respect mais une admiration pour ce « peu ». {…}

« A peu de frais, avec un minimum de risques (car, n’est-ce pas, la probabilité était faible que la police soit appelée pour vous évacuer et, dans cette hypothèse improbable, vous auriez joué gagnants avec un martyrologue ), vous êtes parvenus à ce que les piou-piou qui, quotidiennement, doivent assumer ce que vous n’envisagez que théoriquement, plus probablement idéologiquement, soient privés du droit de réfléchir. »

Sur nos pattes…

Quant à Jean-Claude Milner, tout ce qui précède « … il n’y a pas de main invisible » est à déguster, rien n’est à jeter et il faudrait tout recopier (5). Juste un extrait pour la bonne bouche : « Dès lors, une illusion s’impose presque inévitablement. Un placement financier se ramène toujours à un déplacement d’argent ; si le placement est bénéficiaire, le déplacement paraît à soi seul générateur de profit. De cette illusion, on tire une conclusion à la fois logique et parfaitement illusoire, elle aussi : puisque le déplacement crée par lui-même de la valeur, il suffit de le démultiplier. Plus le cheminement financier propre à chaque produit sera sinueux et plus les profits croîtront. Ils croîtront de fait à chaque détour. Labyrinthes et rhizomes fabriquent par eux-mêmes un or toujours naissant. Les mathématiques pour traders servent à les construire. » Jean-Claude Milner est philosophe. Si l’économie était soustraite aux économistes et confiée aux philosophes, nous n’en serions pas là. Contrairement à ce qu’imaginent beaucoup. C’est un peu comme la formule célèbre de Georges Clemenceau « La guerre est une chose trop sérieuse pour être confiée à des militaires ». Finalement, on est retombé sur nos pattes commémoratives d’un 14 juillet qui fût révolutionnaire avant de devenir martial.

A suivre…

(1) Vanité des vanités, tout n’est que vanité ; ainsi passe la gloire de ce monde.

(2) in (sous la direction de) Anne-Marie Alléon, Odile Morvan, Serge Lebovici, Adolescence terminée, adolescence interminable, 1985, PUF, collection « psychiatrie de l’enfant », p. 22. C’est la référence bibliographique manquante de la note n°3 de l’article « De l’affection des pères pour leurs enfants ».

(3) Marie Duri-Bellat, L’inflation scolaire, 2006, Seuil, collection « La République des idées », p. 24.

(4) 2002, Érès, pp. 33-34. Cet ouvrage s’appuie sur un travail sociologique à partir de la fermeture de l’usine Chausson de Creil.

(5) Si un lecteur ou contributeur disposait de cette page, savait et pouvait la scanner puis me l’adressait, je serais preneur pour ensuite la transmettre à celles et ceux qui le souhaiteraient. Avis…

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