La question sociale

Publié: août 11, 2009 dans Agit'Prop, Au gré des lectures

Parenthèse (souvent l’importance de ce qui y est immiscé est inversement proportionnelle à ce que signifierait d’accessoire ou de moindre intérêt le recours aux parenthèses) dans la lecture commentée du Monde. C’est ici un article d’Edwy Plenel, président et directeur de la publication de Mediapart,  journal d’information numérique auquel on s’abonne pour par cher et qui permet chaque jour de s’extraire de la pensée unique ou du divertissement qui, exclusif, répond parfaitement aux aspirations de l’ex-PDG de TF1 qui, présentant sa chaîne, déclarait « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. » De Mediapart, on lira sur Wikipedia que « défendant un journalisme de qualité sur Internet et promouvant un débat participatif exigeant, Mediapart s’est lancé le 16 mars 2008 et, en quelques mois, s’est imposé comme une marque de référence parmi les pure players du Net. »

Je le reproduis in extenso. C’est sans doute un peu long mais, comme toujours avec Edwy Plenel (écoutez le samedi sa chronique « Ligne de fuite » sur France-Culture) , c’est remarquablement écrit et, de mon point de vue, captivant. C’est une analyse contemporaine de ce qui est à la base de toutes les politiques publiques sociales, la question sociale, originellement (avec l’industrialisation au XIXè siècle) le problème de la classe ouvrière puis, progressivement et par extension, la signification du vivre ensemble dans un système dont les contradictions atteignent et dépassent un seuil d’insupportabilité mettant ainsi en place les conditions, particulièrement pour la jeunesse, de replis individualistes et/ou de révoltes non socialisées. Peut-on se contenter d’accompagner à la manière de supplétifs des chômeurs, des victimes de la grande centrifugeuse qui expulse ceux-ci dans la zone des surnuméraires, sans porter une analyse sur cette organisation ? Mais l’analyse, nécessaire, ne suffit pas : le changement de paradigme ou de logiciel, auquel appellent Edgar Morin et tant d’autres, ne serait-il qu’un discours de plus sans effets concrets, pratiques, sur la question sociale des jeunesses, des précaires et des exclus ? De tout ce que dit Edwy Plenel et, encore une fois, d’autres « éclaireurs », devrait-on se contenter de le classer dans une rubrique psychologique interne « opinions personnelles » sans que celles-ci parviennent à être collectives, donc sociales, et s’exprimer, entre autres pour ce qui est du secteur de l’insertion, dans un projet de changement ? Si la philosophie des missions locales n’est pas, n’a jamais été, celle de la tabula rasa mais bien celle d’un changement progressif, « en intelligence avec le système », reste que la révolte contre les conséquences de celui-ci appelle de chacun avec les autres l’engagement. On ne peut, sauf à nourrir un cancer de contradictions, constater comme tout à chacun l’injustice sociale et ses effets tout en accompagnant non pas les victimes de cette dernière mais le processus même de l’injustice. C’est en tout cas, plus qu’une opinion, une conviction.

Une juste colère sociale

D’un côté, une banque, BNP Paribas, qui, sans gêne aucune, augmente ses provisions d’un milliard d’euros pour mieux récompenser, fin 2009, ses traders, ces employés dont la spéculation est le métier. Dans la foulée, on apprend que l’Autorité des marchés financiers soupçonne deux dirigeants de la Société générale d’avoir bénéficié d’informations privilégiées pour réaliser des gains stupéfiants. Comme l’a expliqué Martine Orange sur Mediapart, cette arrogance, alors même que le coût social de la crise économique provoquée par les errements d’une finance déréglementée ne cesse de s’alourdir, est une attitude largement partagée au sommet du monde bancaire, parmi cette nouvelle aristocratie financière issue du dévoiement du service de l’Etat – comme nombre de leurs pairs, Baudoin Prot et Frédéric Oudéa, les dirigeants de BNP Paribas et de la Société générale sont d’anciens inspecteurs des finances, formés à l’ENA. Mais l’indignation morale est ici de peu de secours. Car ces messieurs servent, avec autant d’avidité que d’opiniâtreté, leurs intérêts, ceux d’une classe sociale, ceux du monde qu’ils enrichissent et qui les a enrichis.

Au jour le jour, la crise que nous traversons, historique à en croire l’ample littérature qu’elle suscite déjà, ne cesse ainsi de donner raison à Karl Marx : fondé sur l’accumulation sans freins et, pour cette raison même, porté à exploiter le travail de l’homme et à détruire les richesses de la nature, le Capital est égoïste par essence. Quand, d’aventure, il lui arrive de céder à la générosité ou au partage, ce n’est que sur la base d’un rapport de forces défavorable, sous la contrainte et dans l’obligation. Ceux qui, pour l’heure, nous gouvernent le savent pertinemment. Et s’ils se sont bien gardés d’accompagner leurs aides faramineuses au secteur bancaire de la moindre disposition contraignante – après tout, la gamme est large, de la représentation de l’Etat dans les conseils d’administration jusqu’à la nationalisation de tout ou partie du crédit –, c’est simplement qu’ils servent les mêmes intérêts sociaux. Leurs cris d’orfraie d’aujourd’hui ne sont que larmes de crocodile : loin de pleurer leur propre imprévoyance, ils se contentent de dissimuler leur consentement à cette hypocrisie.

Pour les uns comme pour les autres, politiciens démagogiques ou financiers affairistes, la crise actuelle, tout à la fois économique, financière et écologique, ne saurait être systémique, sauf à penser non seulement contre eux-mêmes mais contre le capitalisme en tant que tel. Aussi feront-ils tout ce qui est en leur possible pour qu’elle ne soit qu’un moment darwinien d’adaptation où l’essentiel est de survivre selon les vieilles recettes de la privatisation des bénéfices et de la socialisation des pertes. Tout en profitant de tous les avantages et protections d’un modèle français qu’ils entendaient démolir systématiquement hier et dont les mécanismes de redistribution limitent aujourd’hui les dégâts, ils n’auront de cesse non seulement de se refaire, mais de retrouver des marges, en utilisant la crise comme levier d’action face à un monde du travail sur la défensive.

Le droit de résistance à l’oppression économique

L’histoire n’étant jamais écrite, il n’est pas exclu qu’ils y arrivent, et c’est ce qui se joue sur l’autre front, celui qu’ont occupé la semaine passée les Molex en colère. Le drame qui a pour théâtre le site de Villemur-sur-Tarn est exemplaire des ravages d’un capitalisme saisi par la finance, destructeur de richesses collectives par obsession de fortunes privées. Il ne s’agit pas en effet de l’une de ces activités condamnées par l’actuelle révolution industrielle. Tout au contraire, comme il s’en vante sur son site, le groupe américain Molex, fondé en 1938, est devenu un dynamique constructeur de composants électroniques qu’il vend avec profit, en tant qu’équipementier, aux industries de la chaîne numérique, de l’automobile aux télécommunications, en passant par l’aéronautique, le médical ou le militaire, etc.

Quand, fin 2008, le groupe annonce son intention de fermer son usine de Haute-Garonne et de licencier ses 283 salariés, le comité d’entreprise est donc légitimement fondé à contester cette décision. De fait, le cabinet d’expertise désigné jugera l’entreprise économiquement viable et, de surcroît, estimera qu’elle est une des plus rentables de la division automobile de Molex. La suite est connue : entêtement de la direction américaine, demi-tour d’un mystérieux repreneur, opacité totale des négociations, séquestration brève de cadres dirigeants, incident virulent ou violent, selon les versions, avec un dirigeant du groupe, fermeture brutale de l’usine… Comment ne pas comprendre la colère des salariés concernés, qui mêlent ouvriers, employés, techniciens? Comment ne pas admettre qu’ils soient révoltés d’être tenus pour une simple variable d’ajustement? Comment ne pas leur reconnaître le droit d’opposer leur résistance à la violence qui leur est faite?

Ainsi que l’a rappelé Mathieu Magnaudeix dans l’une des chroniques « éco » de Mediapart diffusées par Orange, les récents conflits sociaux médiatisés pour leurs événements exceptionnels – séquestrations, bousculades ou dégradations – ne résument certes pas tout le climat social. Pour quelques Continental, New Fabris, Nortel, Sony, Caterpillar, Derichebourg, 3M ou Molex, qui se mobilisent et, parfois, obtiennent satisfaction, combien de milliers de salariés quittent le travail sans rien dire, avec le minimum légal, soit quatre mois de salaire pour vingt ans d’ancienneté, victimes silencieuses d’un été social meurtrier ?  Mais, pour autant, ces justes colères ne sont pas marginales, ni dans leur composition – ouvriers, employés, professions intermédiaires: toutes les couches du salariat y sont représentées –, ni dans leur animation – elles s’expriment au cœur du syndicalisme représentatif –, ni dans leur exposition – l’opinion est encline à les comprendre, voire à les soutenir.

Car, face à L’horreur économique mise à nue dès 1996 par Viviane Forrester, ces salariés mettent en pratique l’un de nos « droits naturels et imprescriptibles » reconnu, dès son article 2, par la Déclaration des droits de l’homme de 1789 : le droit de « résistance à l’oppression ». Oui, l’oppression, ici entendue comme une réalité qui ne serait pas discutable, pas contestable, pas réversible : une réalité qu’il faudrait subir parce qu’allant de soi, alors même qu’elle met en péril équilibres et solidarités, égalités, libertés et fraternités. Pour le monde du travail qui en subit le joug, la prétendue loi du marché est du même ordre que la monarchie de droit divin : une puissance extérieure et arbitraire, sur laquelle il n’a aucune emprise et encore moins droit au chapitre. Et la vertu des temps de crise, quand la prospérité ne fait plus écran, c’est de dévoiler combien la violence, symbolique ou matérielle, est au principe de cette domination. Une violence de possédants inquiets, d’autant plus barricadés et repliés qu’ils savent combien leurs avantages ou privilèges sont plus intolérables aujourd’hui qu’hier.

Défendre les intérêts du groupe social majoritaire

Le paradoxe, et nous en venons ainsi à la gauche, à son identité et à son avenir, c’est qu’en cette trêve aoûtienne, seul le pouvoir sarkozyste semble prendre la mesure de cette alarme pour essayer de la conjurer, prise de conscience dont a témoigné le zèle du nouveau ministre de l’industrie, Christian Estrosi. Le plus souvent, la gauche, en ses formations parlementaires et en ses directions autorisées, est absente, modérée ou silencieuse, en retrait. Elle paraît déléguer la question sociale, telle qu’elle est vécue dans les entreprises, aux organisations syndicales, comme s’il ne s’agissait pas aussi d’une question politique où se joue sa raison d’être et son enracinement électoral. Ainsi, sur le site officiel du Parti socialiste, lequel parti, avec plus de 23 millions d’euros daides publiques annuelles, a tout de même les moyens matériels d’exister pendant l’été, il n’y avait, dimanche 9 août encore, aucune information actualisée sur la situation sociale, tandis qu’était toujours indisponible le programme de la prochaine Université d’été à La Rochelle, pourtant ouverte en théorie aux militants.

Des lecteurs bien intentionnés ne manqueront pas d’objecter, en citant l’attitude de tel élu, les déclarations de telle personnalité. Mais il s’agit là de réactions individuelles. Or, par le prisme de son parti électoralement dominant, c’est de la gauche comme dynamique collective, et non pas comme addition d’individualités, que l’on se préoccupe ici : de la gauche comme pôle d’attraction, potentiellement rayonnant et rassembleur, plutôt que comme aire de compétition, repoussante à raison de ses divisions et de sa cacophonie. Or les explications conjoncturelles sont impuissantes à rendre compte de sa paralysie et de son atonie alors même que la crise, ses urgences et ses misères, la réclame. Les causes sont plus structurelles, plus essentielles, plus anciennes. Aussi, après d’autres, voudrais-je soutenir l’hypothèse suivante : si cette gauche-là nous semble muette, entravée et divisée, c’est qu’elle a tout simplement oublié, égaré, voire perdu, ce qui la justifie et la légitime: la défense des intérêts sociaux du monde du travail. Autrement dit des intérêts du groupe social majoritaire dans ce pays.

En 2007 – dernière année disponible à l’Insee et ces chiffres sont à peu près stables depuis 2003 –, la proportion des actifs occupés parmi l’ensemble de la population au-dessus de 15 ans comptait: 22,8% d’ouvriers, 29,8% d’employés et 23,6% de professions intermédiaires (catégorie qui rassemble techniciens, instituteurs, certains métiers de la santé ou du travail social, etc.). Soit, au total, 76,2% des actifs occupés. De plus, en 2007 toujours, un salarié sur cinq, soit 5,5 millions de personnes, était un ouvrier ou un employé non qualifié, victime désignée des contrats courts, du temps partiel ou du chômage. La réalité sociale, profonde, massive, de la société française est celle-là, à mille lieues des stock-options. Concrètement, ainsi que le rappelle avec constance l’Observatoire des inégalités, cela signifie par exemple que le salaire maximal de la moitié des salariés à temps complet du secteur privé est de seulement 1 555 euros, tandis que celui de la moitié des fonctionnaires ne dépasse pas 1 923 euros. A l’inverse, les 10% les plus riches de la population possèdent, à eux seuls, 46% de la fortune nationale.

Défendre les moins fortunés, les moins protégés, les moins armés, les plus exposés, les plus fragiles : il n’y a pas d’autre levier d’action pour la gauche politique. Pas d’autre boussole. Pas d’autre repère. Pas d’autre fil à plomb. Si, du moins, l’on veut bien ne pas se payer de mots et admettre que la politique, c’est la construction d’un rapport de forces, d’une dynamique de rassemblement, bref d’une forme d’hégémonie pour reprendre la formulation d’Antonio Gramsci, dont la droite actuellement aux affaires s’est révélée jusqu’ici bon élève. Car, en face, il y a, sans faux-semblants, une classe sociale minoritaire qui assume parfaitement ses visées hégémoniques. Comme le démontrent à satiété les enquêtes de Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon, nos sociologues de la bourgeoisie, elle sait méticuleusement défendre ses intérêts, se rassembler et s’entraider, choisir par avance ses représentants politiques, les financer, les soutenir et les conseiller, en changer sans états d’âme si nécessaire, séduire, recruter et adouber des alliés dans d’autres milieux, etc.

Que serait une gauche sans la question sociale ?

Tandis que le mythe messianique d’un prolétariat prophète s’effondrait sous nos yeux avec l’imposture du socialisme réel, notre classe dominante ne renonçait aucunement à mener sourdement cette lutte de classes dont la gauche officielle désertait non seulement l’exercice mais le principe même. Quand, avec sa prétention habituelle, Alain Minc se présente comme « le dernier marxiste français », il ne dit pas autre chose, se souvenant des classiques de son enfance en milieu communiste, autrement dit le fameux Manifeste de Marx et Engels en 1848 : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours, c’est l’histoire de la lutte des classes ». Mais, transfuge assumé, entre agent recruteur et tête chercheuse, il met cette lucidité au service du camp adverse, avec non seulement un immense zèle de converti, mais aussi le même aveuglement qu’en d’autres temps ou d’autres lieux, il aurait mis à défendre l’URSS de Staline, identifiée à la cause internationale des prolétaires.

Nous voici au cœur de la difficulté : tandis que la droite y retrouvait une assurance idéologique perdue depuis 1945, l’effondrement de l’imposture soviétique a durablement ébranlé la croyance de la gauche dans la pertinence du social, comme principe d’intelligibilité du réel et comme levier d’action politique. Et, de fait, la question sociale est un prisme réducteur si l’on croit pouvoir en faire l’alpha et oméga d’une politique progressiste. Elle n’épuise évidemment pas la question démocratique, celle des droits et des libertés, puisqu’elle fut aussi l’alibi de politiques autoritaires ou totalitaires. Elle épuise encore moins la question environnementale dont, au nom d’un progrès industriel destructeur, elle s’est révélée et se révèle encore, en Chine par exemple, l’adversaire déterminé. Pas plus qu’elle n’épuise les questions internationales, ayant servi d’alibi, ou servant encore, à des politiques d’Etat nationalistes et chauvines, voire à des pratiques partisanes xénophobes envers des travailleurs d’origine étrangère ou, dans le cas français, issus de notre empire colonial.

Autrement dit, il ne suffit pas de s’acharner à défendre les intérêts des salariés, ouvriers et employés, pour être porteur d’un programme crédible qui associe exigence sociale, ambition démocratique, urgence écologique et solidarité internationale. Mais si la condition n’est pas suffisante, elle reste absolument nécessaire, à la manière d’un préalable, d’un point d’ancrage ou d’un point de départ. Sinon, qu’est-ce que la gauche? Des valeurs, entend-on dire le plus souvent. Autant dire une gauche introuvable, et qui plus est arrogante et prétentieuse. En quoi, la gauche, dans son expression politique, serait-elle par nature propriétaire de valeurs, autrement dit de principes transcendants les clivages, par exemple humanistes, démocratiques, internationalistes? En quoi, alors que son histoire avérée témoigne qu’il lui est fréquemment arrivé de les malmener ou de les renier, au grand dam de militants sincères? Et qu’il y eut, alors, aussi bien des individualités de droite que des minoritaires de gauche pour défendre ces principes bafoués?

Une gauche réduite à cette abstraction ne s’appartiendrait plus, tout simplement. « Une gauche sans la question sociale, c’est ce qui reste quand on a renoncé à la question de la justice et de l’égalité: une gauche de négation, qui se contente de n’être pas de droite, ou de l’être avec modération », écrit Daniel Bensaïd dans Un nouveau théologien, B.-H. Lévy, dont le titre est un hommage à Charles Péguy (1873-1914). Alors que Bernard-Henri Lévy mène la danse sur Ce grand cadavre à la renverse qu’est selon lui la gauche, il n’est pas inutile de lire ou de relire cette réfutation implacable et trop ignorée, la plus pertinente et la plus rigoureuse à mon sens. On le sait : Bernard-Henri Lévy, qui poursuit l’assaut cette semaine dans Le Nouvel Observateur, a emprunté cette image nécrosée du cadavre à Jean-Paul Sartre (1905-1980) qu’il embarque dans sa croisade ainsi qu’une autre figure des heures glorieuses de l’hebdomadaire hier emblématique de la gauche, André Gorz, qui y signait Michel Bosquet.

Le seul problème, c’est que notre pamphlétaire pressé les a si mal lus qu’il commet un contresens. Sartre, grand pourfendeur de la gauche officielle dans les années 1970, et Gorz, auteur des Adieux au prolétariat, sont conviés à leur corps défendant à la mise à mort du socialisme, de l’idée et du nom, où résonne distinctement la question qu’il s’agirait de congédier définitivement : l’exigence sociale, de justice et d’égalité. Or il suffit de relire l’un et l’autre pour trouver une réplique sans appel à Bernard-Henri Lévy, au nom de cette évidence que, s’il y a une gauche politique et une idée socialiste, c’est tout simplement qu’il y a des conflits de classe, des luttes entre dominants et dominés, capitalistes et travailleurs, propriétaires et salariés, etc. Ironie supplémentaire, la réponse de Sartre se trouve dans une série d’entretiens accordés au Nouvel Observateur, fin 1964 et début 1965, quand la gauche assommée par sa perdition algérienne vivait des débats similaires, Gaston Defferre en « Monsieur X » jouant les Manuel Valls de l’époque.

Jean-Paul Sartre et André Gorz répondent à B.-H. Lévy

Voici donc ce qu’affirmait Sartre, au cours de ces entretiens repris dans Situations, VIII, recueil paru en 1972 et sous-titré Autour de 68 : « Les vrais défaitistes sont ceux qui nous proposent, comme Defferre, d’achever la gauche sous prétexte de la guérir. Est-ce être pessimiste que constater un état de choses alarmant ? Je vous l’ai dit, je l’ai écrit, je ne suis pas le seul à le penser: la gauche est malade. Mais je crois qu’elle ne peut pas mourir. La gauche n’est pas une « idée généreuse » d’intellectuels. Une société d’exploitation peut s’acharner à vaincre la pensée et les mouvements de gauche, et même, par périodes, les réduire à l’impuissance: elle ne les tuera jamais car c’est elle-même qui les suscite. […] A longue échéance, une gauche renaîtra, quel que soit le sort de celle que nous connaissons aujourd’hui, parce que l’existence même de la gauche est la manifestation d’un conflit de classes qu’on cherche à masquer mais qui reste une réalité ».

« La gauche se meurt, passons à droite » : par cette formule, Sartre résumait ce qu’il appelait « le réalisme des technocrates » : « Ce qu’il faut refuser, c’est le chantage à l’urgence que nous font les technocrates : « La gauche a peu de chances de se relever rapidement des maladies dont elle souffre. Enterrons-la vite!  » Pourquoi? Il faut essayer de la sauver, même si cela doit prendre du temps. […] Qu’on ne vienne pas nous dire aujourd’hui que « tout est foutu » parce qu’une série de circonstances historiques […] a amené les partis de gauche à leur point de division le plus haut et à leur niveau d’efficacité le plus bas. Cela veut simplement dire qu’il faut se mettre au travail. »

Ce « réalisme des technocrates » n’est évidemment pas sans évoquer nos Gracques d’aujourd’hui qui, sous divers atours, témoignent des régressions et amnésies produites par la contamination de la gauche ou, plutôt, de ses cercles dirigeants, par l’esprit de l’Ecole nationale d’administration. Qui plus est une ENA qui, à la mise à distance du social par une vision appauvrie du service de l’Etat, a fini par ajouter la régénération des élites économiques et financières du capitalisme lui-même. Or si la gauche se pense d’emblée comme l’Etat, un Etat qui ne tient même plus à distance le capitalisme financier, elle en vient inévitablement à se priver du seul levier dont elle dispose pour exister par elle-même, construire sa propre identité et créer sa propre dynamique : la question sociale.

Quant au regretté André Gorz (1923-2007), on ne saurait trop recommander la lecture de Capitalisme Socialisme Ecologie (1991), recueils de textes souvent parus d’abord en Allemagne lors des débats qui suivirent la chute du Mur de Belin. On y comprend bien que ses Adieux au prolétariat (1980), démontage des visions messianique et prophétique d’une classe ouvrière mythifiée, n’étaient en rien un abandon de la question sociale qu’il plaçait au cœur des enjeux écologiques. Pour ce précurseur de l’écologie politique, si la scène et les acteurs du conflit ont profondément changé, son enjeu reste identique : « Si on conçoit le socialisme comme une forme de société dans laquelle les exigences de la rationalité économique sont subordonnées à des exigences sociétales et culturelles, l’actualité du socialisme doit paraître plus grande que jamais ».

Gorz encore : « Le socialisme est mort tant qu’il se comprenait comme un système tendant à une totale rationalisation scientifique. Par cette prétention, il s’est coupé de tout ancrage dans l’expérience vécue ainsi que de l’aspiration des individus à l’émancipation et à l’autonomie. Mais le socialisme subsistera comme mouvement ou comme horizon historique pour autant que, conformément à sa signification originelle, il se comprend comme aspiration à achever l’émancipation des individus dont la révolution bourgeoise a marqué le commencement et qui reste à réaliser dans les domaines dans lesquels le capitalisme soumet les hommes et les femmes aux contraintes systémiques, aux rapports de domination et aux aliénations inhérentes au règne de la marchandise. »

Quitte à « Bronzer intello », comme nous le propose, bien loin des urgences sociales, son dernier numéro, Le Nouvel Observateur, qui ne manque pas d’archives, ferait œuvre utile en republiant tel interview de Jean-Paul Sartre ou tel article d’André Gorz. Au moins retrouverait-il ainsi sa mémoire, comme devrait s’efforcer de le faire la gauche toute entière.

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