Contre l’enterrement du civisme et de la citoyenneté, l’engagement.

Publié: août 6, 2009 dans Agit'Prop, Au gré des lectures

On conviendra sans peine que l’exemplarité des élites est un minimum exigible et que celle-ci, outre offrir des modèles d’identification, doit se fonder sur une cohérence interne entre, d’un côté, ce qui est dit au nom des autres et pour qu’ils le mettent en œuvre et, de l’autre, ses propres réalisations. Quelques élites lettrées avanceront la non-recevabilité de l’argument ad hominem, autrement formulé « ce n’est pas parce que je ne fais pas ce que je dis que ce que je dis n’est pas juste ». Eventuellement en s’abritant derrière l’ombrelle de Rousseau, pédagogue aussi éclairé que négligeant – c’est peu de le dire – son rôle de père, voire sous le parapluie de Céline, vraie crapule antisémite mais plume alerte. Justifiant tout et n’importe quoi, l’argument ne vaut pas grand’chose, d’autant plus que, s’agissant des élites politiques, force est de constater qu’elles sont généralement très éloignées du génie de l’un ou du style de l’autre, sauf à considérer que manœuvres d’appareil, courtisaneries et alliances aussi vite scellées que trahies seraient un huitième art. « L’ambition », écrivait Jonathan Swift, « souvent fait accepter les fonctions les plus basses, c’est ainsi que l’on grimpe dans la même posture que l’on rampe. »

Au hasard des déambulations estivales, la Une de Libération du 4 août, « Indemnités parlementaires. Les petits secrets des députés ». On se dit d’abord que voilà un traditionnel « marronnier » de la trêve des maillots de bain, juste après « Le vrai pouvoir des francs-maçons » et précédant « Les privilèges cachés des fonctionnaires ». Et puis, malgré tout, ça titille. Par citoyenneté beaucoup plus que par curiosité, j’y reviendrai.

Qu’apprend-t-on de Libé qu’on ne sait déjà ? A vrai dire, peu de choses. Que l’indemnité parlementaire est de 5 200 euros auxquels s’ajoutent 6 329 euros bruts d’ « indemnité représentative des frais de mandat » (IRFM) et 9 021 euros pour rémunérer jusqu’à cinq collaborateurs. Tout cela mensuellement, bien sûr, ce qui n’est pas marginal. Rien n’est dit sur les avantages concernant le régime d’imposition ou d’assurance retraite, ni sur les multiples cajoleries de la République pour ses édiles : pour le prix d’un triste expresso à La Coupole, on jouit au Sénat d’un breakfast à faire saliver tout sujet de sa Majesté. Est par contre rappelé qu’il n’y a aucun contrôle de l’IRFM, celle-ci abondant – sans justificatifs – tous les achats et services que l’imagination politique, fertile, considère assez rapidement comme de banales nécessités. Le Doyen est une cantine parlementaire à deux pas : il suffit de franchir la Seine, le contribuable règle la note. Salée.

On apprend cependant par Libé que seuls trois députés PS, un picard (René Dosière), un bourguignon (Arnaud de Montebourg) et, ouf, un breton (Jean-Jacques Urvoas) , ont publié sur leurs blogs respectifs le détail de leurs dépenses de frais de mandat, ce qui déductivement signifie que les 574 autres députés traînent des pieds… tout en protestant d’être godillots. Micro-évènement dans le Landerneau parlementaire… qui suppute sans doute que ce sera vite évaporé avec la torpeur de l’été à laquelle succèderont les achats de fournitures pour la rentrée auxquelles succèderont les perspectives d’un coup de pouce au SMIC et d’une diminution du taux du livret A… etc.

Ah, bien évidemment, dès lors que ce sujet est abordé, a fortiori écrit, on court le risque d’être mis au pilori de l’anti-parlementarisme, crucifié sur la croix du poujadisme, écartelé sur la roue du populisme. Evoquez en sus le cumul des mandats et les carrières politiques ad vitam pour les élus et ad libitum pour les électeurs – même si les édiles arguent de leur réélection comme si l’aliénation n’existait pas plus que le retrait désillusionné de la chose publique, taux d’abstention à l’appui –  et l’affaire sera bâchée, vous serez une bonne fois pour toutes déjugés, discrédités et tenus à l’écart des miettes la table du festin aussi parcimonieusement qu’ostentatoirement  accordées.

Honnête homme pour les quelques-uns et renégat pour les siens mais certainement à féliciter, Jean-Jacques Urvoas, proposant que les députés présents lors du débat sur la réglementation de l’Assemblée soient pointés, rapporte la réaction d’un de ses collègues : « Et l’étape d’après, c’est le bracelet électronique ? » François Grosdidier, député UMP lorrain qui s’était fait remarquer il y a quelques temps pétitionnant contre un groupe de rap, se déclare « fatigué » de cette initiative de transparence et ajoute « On a bien le droit d’aller bouffer au resto dans le cadre de notre fonction sans que cela regarde forcément le concitoyen ! » En un mot pour Libé, sans doute en deux pour l’élu mosellan. Plutôt que « bouffer au resto » et la conscience tranquille (« je ne sens pas de suspicion de nos concitoyens »), le Vert député François de Rugy (Loire-Atlantique) avance de son côté, que « en termes de fringues, on ne peut pas toujours avoir le même costume. Ou se balader avec un pantalon troué. » Contrairement sans doute aux fonds de culotte du vulgum pecus. Seul le verbe « se balader » est juste puisque, au premier et à ses collègues, nulle obligation de présence « au travail » contrairement aux seconds… y compris désormais le dimanche.

Après tout, que des élus partisans du « travailler plus pour gagner plus » cumulent les mandats et engrangent émoluments et indemnités pourrait en cherchant bien paraître cohérent, sauf à se remémorer Kant qui, dans la lignée de son impératif catégorique valable pour tous, énonçait cette fois pour les édiles « Agis toujours comme si tu étais législateur et citoyen ». Mais que des élus dont les sièges ont été conquis sur les thèmes de la justice sociale, de l’équité et du partage du travail, participent de cette cupidité opaque est éthiquement inacceptable et politiquement suicidaire.

Éthiquement inacceptable parce qu’il y a tromperie de l’électeur citoyen, séduit (du latin sedire : « tromper ») et enduit de discours dont l’emphatique signifiant promeut l’intérêt général alors que la triviale réalité ne repose que sur l’intérêt particulier. L’affaire, certes, n’est pas nouvelle : salubrement insolent, François Béranger, dont il a déjà été question ici, chantait il y a plus de vingt ans sinon trente « Magouille blues » commençant, à peu près et de mémoire ainsi :

« Tous les sept ans {c’était avant le quinquennat, on parlait en « nouveaux francs »}

Et même parfois avant

On a l’droit au grand carnaval

Au grand festival de la magouille

Au grand défilé des andouilles… »

Politiquement suicidaire car, comme on vient de le vivre en Grande-Bretagne, l’édifice des petits arrangements entre amis, dans un hémicycle clos, s’écroulera inévitablement – un trou noir, une entropie – comme un château de cartes, comme un sucre rongé à sa base au fond d’une tasse… par le marc de la cupidité. Comme l’écrit François Sergent dans son éditorial, « Plutôt que de se ridiculiser en de vains combats, Martine Aubry en panne avec ses concitoyens et électeurs, devrait exiger que tous les élus de son parti publient leurs comptes. »

Ce micro-événement n’est pas qu’une anecdote supplémentaire, irritante mais oubliée à peine lue comme les brèves en page deux de l’hebdomadaire palmé « paraissant le mercredi ». Chaque jour, pour ne prendre que ceux-là, pèsent sur les épaules des intervenants sociaux le contrôle tatillon, l’exigence lolfienne de rendre des comptes « à l’euro près », la vérification du service fait, l’évaluation de la « performance », nouvelle « valeur » dit-on du service public. Il n’y a pas un mois sans qu’un rapport parlementaire s’insurge contre les dépenses injustifiées de structures mal coordonnées, sans que l’efficience exige des « économies d’échelle ». Le partenariat, modalité de réponses aussi multidimensionnelles que le sont les besoins, juste organisation face à la complexité, n’est compris que comme opportunité de maîtriser les risques de dépenses-doublons. Et tout ce discours est tenu, rabâché, assené par d’aussi bons apôtres que de véritables surhommes nietzschéens qui, seuls, collectionnent, agrègent, cumulent charges – face à trois millions de chômeurs – et avantages de celles-ci sans la moindre pudeur. Ils creusent ainsi la fosse du civisme et de la citoyenneté. Et seront bien mal avisés, le jour des funérailles, de s’étonner de l’inaugurer.

Ce constat, entre colère et déception, n’est certes pas original. Mediapart (1) vient par exemple de publier les réponses à trois questions (2) de vingt-deux chercheurs en sciences humaines et sociales – pas des moindres – qui avaient appelé en 2007 à voter pour la candidate socialiste, Ségolène Royal. Ce qu’il en ressort est édifiant. Extraits.

– Christian Baudelot, sociologue : « … je m’en fous. Sur tous les sujets qui me mobilisent en ce moment, l’éducation et la révision de la loi de bioéthique côté transplantation et greffe, ils n’ont aucune idée et ne prennent aucune initiative. Ils sont partout aux abonnés absents ; triste mais vrai. »

– Jacques Bouveresse, philosophe : « Je suis simplement consterné par le spectacle positivement lamentable qu’est en train de donner le Parti socialiste et par les humiliations que la droite triomphante peut se permettre de lui infliger presque quotidiennement et que je ne peux pas ne pas ressentir aussi à titre personnel. « Humilié et offensé » est sans doute la description qui caractérise le mieux mon état d’esprit, à la fois en tant que simple citoyen et en tant que représentant du monde intellectuel, en présence de ce que nous sommes en train de subir et qui, du reste, ne fait probablement que commencer. »

– Robert Castel, sociologue : « … le PS fonctionne quelque peu en vase clos et préfère des « intellectuels organiques » à ceux qui pourraient l’aider à sortir un peu de ses rails. »

– François Dubet, sociologue : « Le PS n’a plus alors qu’un conservatisme assez mou comme programme et laisse le changement à la droite et la défense des acquis à la gauche de la gauche. En la matière, le PS ne produit aucune offre politique. »

– Stéphane Dufoix, sociologue : « … la pauvreté, le logement, la quête de la stabilisation du modèle d’intégration nationale – pas seulement pour les descendants d’étrangers -, l’identité européenne, l’Université, l’environnement etc. Sur tous ces domaines, le PS est muet ou dépassé. »

– Loïc Wacquant, sociologue : « De toute façon, vu le niveau de cécité sociale et d’autisme civique auquel est arrivé ce parti de nombrilistes attardés, on a dépassé depuis longtemps le stade où une discussion serait utile. »

Interrompons, l’accusation de tirer sur l’ambulance n’étant pas loin… d’autant plus que, si l’appareil est (largement) en cause, il reste des piou-piou ambulanciers. Ainsi ces militants socialistes de la section de Montreuil qui viennent de publier une « Lettre ouverte à Monsieur Bernard-Henri Lévy » répondant aux propos de celui-ci dans Le Journal du Dimanche du 19 juillet. Du haut de son autorité décolletée, BHL y avait entre autres déclaré « Ce parti qui fût celui de Blum et de Jaurès {…} doit disparaître. ». Ils lui répondent « N’imaginez pas pourtant que nous ne sommes pas conscients de la crise que traverse notre parti ; que nous ne réalisions pas que notre idéal et notre projet doivent être confrontés à la réalité d’un monde en bouleversement. {…} Mais contrairement à vous, nous ne nous résignerons jamais. {…} Si vos propos ne nous ont pas convaincus de dissoudre notre parti ni d’entamer la grand-messe du suicide collectif, ils nous auront en revanche permis de nous forger une autre conviction: le socialisme, s’il veut à nouveau mener la grande marche de notre pays vers le progrès humain, devra s’affranchir des penseurs de votre trempe, des mauvais shows, des piètres scoops, des piteux effets de manche, des agitations immobiles, des rébellions propres. »

S’il s’agit ici de socialistes, la leçon vaut bien pour tous, socialistes ou non, femmes et hommes de bonne volonté, têtes bien faites et honnêtes citoyens pour demeurer dans l’esprit de Montaigne : c’est la non-résignation, donc l’engagement. Reste que pour que cet engagement ne soit pas usé jusqu’à la corde, réduit au mieux de la fin, le logiciel des appareils doit être radicalement reformaté, c’est-à-dire jusqu’à la racine : circulation des élites, exemplarité, non-cumul, mandats sans carrière mais statutairement protégés, transparence et contrôle parlementaire et citoyen des comptes… Tout cela ne peut être évacué d’un pitre jeu de mots « Les frais de coiffure, ça devient tiré par les cheveux ! » (François de Rugy), ni enterré d’un « la transparence a des limites » (François Grosdidier). Sauf à ce que les Français, tous, déduisent de leur déclaration d’impôts leurs passages chez le merlan, devenu d’utilité publique, et que les limites de la transparence soient un argument recevable par le Trésor Public.

Ce n’était pas qu’un coup de sang. Règle d’or, toujours conclure par une séquence réconciliatrice qui réunit, jamais sur l’interpellation critique qui dissocie : cliquez sur ce lien, l’instruction d’un dossier à Pôle emploi vaut ses deux-trois minutes…

(1) http://www.mediapart.fr Ca ne coûte que quelques euros chaque mois, ça arrive quotidiennement sur votre ordinateur et c’est exactement aux antipodes des cerveaux aptes à ingurgiter la publicité que recherchait Patrick Le Lay.

(2) Q.1. « Depuis la victoire de Nicolas Sarkozy à la présidentielle, avez-vous été sollicité par le Parti socialiste ? » Q.2. « Si oui, comment cela s’est-il passé? Si non, auriez-vous aimé l’être, auriez-vous participé à des réflexions en liaison avec ce parti ? » Q.3. « Comment pourrait, selon vous, s’articuler les rapports entre les intellectuels et le Parti socialiste ? »

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