Les mouettes ont pied

Publié: juillet 27, 2009 dans Au gré des lectures

Ivrognerie…

Dans le registre « back to basic », l’envie de partager une lecture des Essais de Montaigne (collection citée dans le précédent article) qui se présentent en trois « livres » et au total 108 chapitres (les « essais »), chacun sur un thème particulier : « Sur l’oisiveté », « Sur les menteurs », « Que philosopher c’est apprendre à mourir », « Sur la vanité des mots », etc. Donc une lecture agréable parce que non linéaire : on se reporte au sommaire et l’on choisit le thème qui accroche par intérêt ou par curiosité. Pour le plaisir de l’alternance aussi – qui n’est pas que l’apprentissage ou le CIE – puisque, après avoir lu « Qu’il ne faut juger de notre bonheur qu’après la mort » et « Comment notre esprit s’embarrasse lui-même », je choisis par pure imprégnation estivale « Sur l’ivrognerie ». Cela vaut bien sur la plage le sudoku. Précisément, de l’ivrognerie qu’en dit Montaigne ?

Alcoolique diurne et ivrogne nocturne…

Cependant, avant Montaigne et répondant à la grave question épistémologique de la place de l’observateur dans l’observation, disons-le de suite et au risque de protestations des ligues hygiénistes, j’éprouvais plutôt de la sympathie pour l’ivrogne et sa compagne l’ivrognerie. Contrairement à l’alcoolique enchaîné, l’ivrogne est déchaîné : il boit beaucoup, sans aucun doute excessivement, mais, s’il s’oblige à boire car « il fait soif », il n’est pas obligé de boire : il est l’amant d’une boisson qui le galvanise ; il y a du choix et de l’indépendance chez l’ivrogne contrairement à l’alcoolique, un boit sans soif, que l’on n’appelle pas pour rien « dépendant » : la boisson est sa maîtresse dominatrice sinon SM. L’alcoolique, diurne, est triste et son éphémère gaîté est conditionnée par l’alcool alors que l’ivrogne, nocturne, boit par gaîté. Au premier qui sirote, le silence toute honte bue, les tremblements à stabiliser et les confidences à vous pourrir la soirée ; au second potomane (1) qui engloutit, la clameur (chansons de marin pour peu qu’il s’abreuve sur le rivage de l’Atlantique, en mer d’Iroise), le collectif, le tonitruant « remettez-nous ça, tavernier » et les gesticulations du parler expressif avec les mains. L’alcoolique, jaune par son teint, maigre dans la reproduction, appartient au privé rétracté et égoïste ; l’ivrogne, rubicond comme son vin, gros dans la distinction, crée du public jouissif et paye sa tournée. Certes, l’ivrogne éprouve des difficultés à rentrer chez lui, mais l’alcoolique souffre du foie. L’un infuse et trouvera toujours un bras amical pour le soutenir, au pire il dansera avec les réverbères ; l’autre perfuse et occupera un lit d’hôpital. Par les temps qui courent de délitement du lien social et de déficit de l’hôpital public, le choix citoyen est sans ambiguïté : il vaut mieux être ivrogne qu’alcoolique. La seule réserve (hôtel) qui pourrait être objectée est que l’on peut être simultanément et alcoolique et ivrogne… mais elle ne tient pas longtemps, l’alcoolique absorbant l’ivrogne, ce dernier ignorant quand il deviendra alcoolique. L’ivrogne est donc absous de ses excès sauf à ce que, transfuge alcoolique, il soit condamné par sa distillerie.

Mouette prolétarienne…

Et voilà pour les représentations, sans aller rechercher (pour cause d’inaccessibilité en déplacement estival) ce qu’en disait Roland Barthes dans Mythologies (1957) au sujet des buveurs de vin, de lait et de whisky (2). On vérifiera ultérieurement. Ah oui, « les mouettes ont pied » : expression populaire vernaculaire, quasi-exclusivement en cours aujourd’hui dans un café brestois – évidemment Les Mouettes – que seuls les vrais initiés connaissent et signifiant métaphoriquement que le verre est vide et qu’on pourrait s’y promener comme les volatiles marins sur le sable à marée basse. Il faut reconnaître que, sans aller jusqu’à l’aristocratique Albatros de Baudelaire (Les fleurs du mal, 1859 – 3), la mouette prolétarienne est bien plus gracieuse à marée haute.

Une science exacte des vices.

Montaigne à présent. Dans la collection « Quarto » de Gallimard, « Sur l’ivrognerie » occupe presque douze pages (419 à 430) et est le deuxième essai du Livre 2. On suit aisément Montaigne dans son introduction selon laquelle tous les vices ne sont pas égaux et que « ne pas distinguer le degré et la grandeur des péchés est dangereux » car comment s’y retrouver puisque « chacun insiste sur le péché de son compagnon et diminue le sien » ? C’est, reformulé, l’histoire évangélique de la paille et de la poutre. Bref, nous avons besoin d’une « science qui consiste à distinguer les vices {car} sans cette science, bien exacte, le vertueux et le pervers demeurent mêlés et non reconnus {pour ce qu’ils sont}. »

Grossier et bestial.

Cela se gâte au regard des représentations toutes personnelles avouées plus haut et qui faisaient la part belle à l’ivrogne comparativement à l’alcoolique puisque Montaigne, entrant dans le vif du sujet, déclare tout de go « {Pour en venir} maintenant à l’ivrognerie, elle me semble, entre les autres, un vice grossier et bestial. » Rien que cela et en citant (en latin, ici traduit) Lucrèce à l’appui (De natura rerum, III, v. 475-478) : « Quand la force du vin nous a pénétrés, les membres deviennent lourds, les jambes entravées et vacillantes, la langue s’embarrasse, l’intelligence est noyée, les yeux sont flottants ; puis s’élèvent des cris, des hoquets, des disputes. » On sent le vécu. Notons en passant que, tout sage philosophe qu’il était, Montaigne ne peut s’empêcher d’une germanophobie puisqu’à plusieurs reprises les Teutons sont sérieusement égratignés : outre que l’Allemagne est « la nation la plus grossière parmi celles qui existent aujourd’hui {puisqu’elle est} la seule qui le {le vice de l’ivrognerie} tient en honneur », les Allemands, « tout noyés qu’ils sont dans le vin {…} boivent presque également de tous les vins avec plaisir. Leur but, c’est d’avaler plus que de déguster. » On comprend mieux les difficultés ultérieures avec nos voisins d’outre-Rhin : la Lorraine et l’Alsace pour leurs alcools de mirabelle et de quetsche…

Pseudo parthénogenèse.

Haro donc sur l’ivrognerie avec un argument attendu d’un philosophe, « Le pire état de l’homme, c’est quand il perd la connaissance et le contrôle de lui-même. » A l’appui de sa condamnation, outre plusieurs aventures historiques mettant en cause des guerriers dévoilant dans l’ivresse leurs stratégies et des édiles qui « avaient un tel penchant pour le vin qu’il fallut souvent les rapporter, l’un et l’autre, du sénat », Montaigne rapporte une histoire qui mérite une retranscription intégrale…

« … près de Bordeaux, près de Castres {…} une villageoise, veuve, de chaste réputation, sentant les premières apparences d’une grossesse, disait à ses voisines qu’elle penserait être enceinte si elle avait un mari. Mais la cause de soupçon croissant de jour en jour et enfin jusqu’à l’évidence, elle en arriva à faire dire publiquement, au prône de son église, que si quelqu’un reconnaissait être l’auteur du fait en l’avouant, elle promettait de lui pardonner et de l’épouser, s’il le jugeait bon. Un sien valet de labourage, enhardi par cette proclamation, déclara qu’il l’avait trouvée un jour de fête, après qu’elle avait largement bu son vin, si profondément endormie près de son foyer et dans une posture si indécente qu’il s’était un peu servi d’elle sans l’éveiller. Ils vivent encore, mariés ensemble. » Happy end.

Rebondissement…

Le sort en est jeté, croyons-nous, et Montaigne nous fait le coup du moraliste, du discours de la tempérance et de la maîtrise de soi (« maître de soi comme de l’univers » disait Corneille)… Que nenni ! On va vivre avec « Sur l’ivrognerie » un rebondissement spectaculaire que le philosophe introduit subrepticement en notant que, malgré tout ce qui précède et condamne, « il est certain que l’antiquité n’a pas fortement décrié ce vice. Les écrits eux-mêmes des philosophes en parlent bien mollement et, jusque chez les Stoïciens, il y en a qui conseillent de se permettre quelquefois de boire beaucoup et de s’enivrer pour donner à l’âme une {certaine} détente. »

A la mansuétude des pères de la philosophie s’agrège la caution scientifique puisque Montaigne a « entendu dire par Silvius, excellent médecin de Paris, que, pour empêcher que les forces de notre estomac ne deviennent paresseuses, il est bon, une fois par mois, de les éveiller par cet excès et de les piquer pour les empêcher de s’engourdir. » De là et par extension, de l’estomac à l’appendice nasal, provient peut-être l’expression triviale « se piquer le nez ». A vérifier.

Si le vin rendait trop bavards des stratèges, pour d’autres la boisson n’était qu’un prélude aux choses sérieuses. Ainsi « les Perses, après boire, délibéraient de leurs principales affaires. »

Le terrain est ainsi prêt à l’aveu de Montaigne : « Mon goût et ma constitution sont plus ennemis de ce vice que ma raison. » Autrement dit, la première condamnation s’impose « par la force des choses », son corps défendant mais, à tout bien réfléchir, l’ivrognerie est certes « un vice lâche et stupide, mais moins méchant et pernicieux que les autres qui heurtent presque tous directement la société publique » et « … ce vice-là coûte moins à notre conscience que les autres ». On a beau être un grand philosophe, preuve en est qu’on n’en est pas moins homme avec des faiblesses dont, il faut le reconnaître, l’argument un peu faîblichon selon lequel ce vice « n’est pas de préparation difficile ni malaisé à trouver, considération qui n’est pas à dédaigner. » Tout au plus en déduira-t-on que Montaigne aurait été quelque temps plus tard – trois siècles – disciple du gendre de Marx, Paul Lafargue, pour son Droit à la paresse (4).

Boire : une discipline…

Présupposant que la pondération est une qualité intrinsèque du philosophe, on s’imagine Montaigne s’en tenant à cet exercice dialectique : thèse du vice, antithèse des crédits philosophiques et scientifiques, synthèse d’un « consommer avec modération »… mais ce serait oublier que, l’auteur nous entreprenant sur l’ivrognerie, il y aurait un biais épistémologique majeur entre la recommandation de pondération et l’excessivité nécessaire de l’ivrognerie. C’est donc sans retenue que, de procureur, Montaigne endosse la robe noire de l’avocat… une fois considéré que « boire à la française, à deux pas et modérément, par souci de santé, c’est trop restreindre les faveurs de ce dieu {notons que le vice devient divin}. Il faut consacrer à cela plus de temps et de continuité. » Être ivrogne se mérite : l’ivrogne n’aspire pas au repos.

B or B…

L’argument vient d’où l’on ne l’attendait pas, les mœurs et, plus particulièrement, de leur dissolution car désormais « nous nous sommes plus jetés dans la paillardise que nos pères. {Or} ce sont deux occupations qui se gênent mutuellement dans leur vigueur. La paillardise a affaibli notre estomac d’une part, et, d’autre part, la sobriété sert à nous rendre plus galants, plus efféminés pour l’exercice de l’amour. » Vulgairement, on dirait aujourd’hui boire ou baiser, il faut choisir.

Suit un assez long hommage à son père, « bien fait, et par savoir-vivre et par nature, pour le service des dames » et « arrivé vierge à son mariage {pourtant} à un âge avancé {33 ans} » quoiqu’ « il avait pris part longuement aux guerres d’au-delà des monts. » Avec un sens de l’à-propos, plutôt que de moutons, Montaigne clôture cet épisode d’admiration filiale par un judicieux « Revenons à nos bouteilles. »

La chaleur monte…

Notre essayiste n’est pas à court d’arguments originaux. Celui-ci mérite le détour, d’une nouvelle catégorie « thermogénérationnel » corrélant classe d’âge et chaleur. A l’enfance, « la chaleur naturelle {…} s’attache d’abord aux pieds ». A l’âge adulte, « elle monte à la moyenne région {pas d’erreur, c’est bien là} où elle se fixe longtemps et elle produit là, selon moi, les seuls vrais plaisirs de la vie corporelle : les autres voluptés sont faibles en comparaison. » Sacré Montaigne ! Quel boute-en-train, quel phénomène ! A la vieillesse, poursuivant son ascension, la chaleur « à la façon d’une vapeur qui monte et s’exhale, arrive au gosier, où elle fait sa dernière pause. » Qui dit gosier chaud, dit gosier sec, donc boire. CQFD. Imparable.

Le doux ivrogne…

Si Montaigne semblait regretter la mollesse des anciens philosophes pour décrier l’ivrognerie (mais ce n’était qu’un subterfuge rhétorique, comme on l’a vu), il en trouve désormais quelques-uns pour la promouvoir… et pas des moindres puisque Platon ordonnait « à ceux qui ont passé la quarantaine {…} de s’y complaire et de donner largement place, dans leurs banquets, à l’influence de Dionysos, ce bon dieu qui redonne aux hommes la gaieté et la jeunesse aux vieillards, qui adoucit et amollit les passions de l’âme, comme le fer est amolli par le feu. » Quelques siècles plus tard, Tocqueville louera le doux commerce qui adoucit les passions. Autres temps, autres mœurs.

Un grain de folie…

Belle conclusion du moraliste Montaigne qui, plutôt que de nous enfermer dans la dualité d’une condamnation ou d’une laudation, après avoir jugé du vice bestial puis s’être félicité de ce que bien plus tard un psychanalyste italien (5) en dira par l’expressive formule « le surmoi est soluble dans l’alcool, le moi y prolifère », propose au lecteur, abreuvé ou assoiffé, deux voies platoniciennes : celle de la mesure (« … la sagesse, c’est la direction bien réglée de notre âme, direction qu’elle assume avec mesure et harmonie et dont elle est maîtresse ») et celle du dépassement (« … la faculté de prophétiser est au-dessus de nous ; qu’il nous faut être hors de nous-mêmes quand nous l’exerçons : il faut que notre sagesse soit obscurcie ou par le sommeil ou par quelque maladie ou soulevée de sa place par quelque ravissement céleste »). Si la raison et la mesure étaient attendues, il ne faut pas négliger « qu’aucune âme excellente n’est exempte d’un grain de folie », condition du dépassement.

« Connais-toi toi-même. » C’est aussi de la philosophie. En l’occurrence Socrate.

(1) La potomanie correspond à un besoin irrépressible de boire constamment.

(2) A expérimenter, une excellente recette de dinde au whisky, version québécoise.

(3) Bonus :

« Souvent pour s’amuser, les hommes d’équipage

Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,

Qui suivent, indolents compagnons de voyage,

Le navire glissant sur les gouffres amers.

À peine les ont-ils déposés sur les planches,

Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,

Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches

Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !

Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !

L’un agace son bec avec un brûle-gueule,

L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !

Le poète est semblable au prince des nuées

Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;

Exilé sur le sol au milieu des huées,

Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. »

Charles Baudelaire, L’Albatros

(4) 1883, éditions Climats. Le droit à la paresse est pour le moins éloigné du « travailler plus » : « Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. {…}. Cette folie est l’amour du travail. »

(5) Dont j’ai oublié le nom.

Publicités
commentaires
  1. Pitondepierre dit :

    Alors là chapeau bas Monsieur Labbé.
    Nous permettre de sortir la tête du « sot » ou de l’eau avec l’aide de Montaigne, m’a donné du baume au cœur, histoire de recharger les batteries pour la traversée de notre printemps indien. Non pas avec des sanglots longs des violons qui bercent nos cœurs d’une langueur monotone, mais avec des maux du foie qui viennent du cœur.
    Alors symbiose ou osmose ? Qu’importe le domaine pourvu qu’il pallie à l’absence de la châtelaine. La communion s’est faite.
    Loin d’être votre égal dans la dissertation des auteurs et la concentration des mots, je vous laisse en guise d’Essais les paroles brut de vinification du Grand Georges.
    Aux plaisirs de vous lire, de vous voir ou de vous entendre.
    Pierre du Sud.

    Avant de chanter ma vie, de fair’ des Harangues
    Dans ma gueul’ de bois j’ai tourné sept fois ma langue
    J’suis issu de gens qui étaient pas du genre sobre
    On conte que j’eus la tétée au jus D’octobre.

    Mes parents on dû m’trouver au pied d’une souche
    Et non dans un chou comm’ ces gens plus ou moins louches
    En guise de sang (O noblesse sans Pareille! )
    Il coule en mon cœur la chaude liqueur d’la treille

    Quand on est un sage, et qu’on a du savoir-boire
    On se garde à vue en cas de soif, une poire
    Une poire ou deux mais en forme de bonbonne
    Au ventre replet rempli du bon lait d’l’automne…

    Jadis, aux Enfers cert’s, il a souffert Tantale
    Quand l’eau refusa d’arroser ses amygdales
    Etre assoiffé d’eau c’est triste, mais faut bien dire
    Que, l’être de vin c’est encore vingt fois pire…

    Hélas ! il ne pleut jamais du gros bleu qui tache
    Qu’ell’s donnent du vin j’irai traire enfin les vaches
    Que vienne le temps du vin coulant dans la Seine !
    Les gens, par milliers courront y noyer Leur peine.

  2. Si on a plus droit de se pinter au moment des vacances, la vie deviendra bien triste !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s