Livre Vert. Premiers commentaires.

Publié: juillet 10, 2009 dans Actualité: pertinence & impertinence, Au gré des lectures, Insertion/missions locales

Bertrand a adressé cette contribution, en fait un de ses articles sur son blog politique jeunesse que j’ai découvert à cette l’occasion. Si l’on souhaite mieux connaître Bertrand, 43 ans, un parcours dans l’animation et actuellement en convention de reclassement personnalisé, on peut aller à sa rubrique « A propos de l’auteur ». Son commentaire sur le Livre Vert est assez critique, rejoignant ceux de deux membres de la commission livrant leur vision du texte, la députée PS Marisol Touraine et la magistrate Nicole Maestracci, présidente de la Fédération nationale des association d’accueil et de réinsertion sociale (FNARS). Ceux-ci sont parus sur L’Express.fr sous le titre « Le livre vert pour la jeunesse n’a plus beaucoup de saveur ».

Bertrand : une composition de la commission qui ne respire pas la diversité.

« Quatre mois de travail en tout auxquels ont participé environ soixante-dix personnes « qualifiées » dont la liste est consultable ici. Qui s’y trouve ? Des représentants des étudiants, des partenaires sociaux (y compris le MEDEF), les chambres consulaires, des jeunes représentant les Scouts, l’ANACEJ, la JOC, le MRJC, Léo Lagrange, le Conseil National de la Jeunesse… On y trouve aussi des représentants des collectivités territoriales, des parlementaires (de droite comme de gauche), le monde universitaire, les Missions Locales, E2C France (école de la deuxième chance), quelques associations : la Ligue de l’Enseignement, l’UNAF, Animafac, l’AFIJ et Unicités ; et enfin quelques personnalités comme Olivier Galland (le seul sociologue de la commission ! Alors que le travail d’autres sociologues me parait indispensable, comme celui de Nathalie Kakpo sur les représentations du travail auprès des principales communautés), le directeur de l’AFPA et d’autres personnes dont une magistrate ou bien encore la DRH du groupe Danone… Ben oui, Danone se préoccupe de l’avenir de nos jeunes…

Un petit regard critique sur cette composition ? On ne peut pas dire que cette commission respire la diversité ethnique ! Le seul patronyme à consonance maghrébine par exemple est celui d’Ali Sidhoum, présent en « qualité » d’ancien stagiaire de l’Ecole de la deuxième chance de Paris… Autre critique, la présence marquée d’organismes à vocation chrétienne et, de plus, aucun représentant d’obédience islamique par exemple… Un seul sociologue présent (heureusement, un bon), aucun représentant d’organisme privé d’insertion professionnelle (tel C3 Consultants) à qui les pouvoirs publics demandent pourtant de suppléer aux carences des Missions Locales et du Pôle Emploi ; quant aux mouvements d’éducation populaire et autres associations qui travaillent activement auprès de la jeunesse comme la Fédération Nationale des Centres Sociaux et Socioculturels, ou bien encore les MJC et autres Maisons de quartier, ils ne sont pas représentés, alors même que le Livre vert insiste sur l’importance de l’éducation informelle et principalement sur l’éducation populaire… Notons aussi l’absence d’un grand spécialiste de la jeunesse en France, j’ai nommé l’INJEP, qui est pourtant l’outil le plus important dans ce domaine que possède notre gouvernement. Tout cela, à mes yeux, jette déjà un certain discrédit sur ce Livre vert. « Une politique de la jeunesse rate sa cible si elle se limite à une partie des jeunes ». C’est pourtant bien ce que je redoute à la vue de la constitution de cette commission. »

Document copieux…

Etonnante cette appréciation selon laquelle les pouvoirs publics font appel aux OPP pour suppléer aux carences des missions locales et de Pôle emploi… Je ne suis pas certain (du tout) qu’il s’agisse de « carences ». Qu’il s’agisse du postulat idéologique de la concurrence, par contre, m’apparaît plus probable.

Le Livre Vert, production de la commission de concertation sur l’autonomie des jeunes est en effet désormais disponible sur www.lagenerationactive.fr. Sous le titre de Reconnaître la valeur de la jeunesse, ce document assez copieux, une centaine de pages, recense pas moins de cinquante-sept propositions. Je n’en suis à ce stade qu’à l’introduction, « Pour une nouvelle politique de la jeunesse » (qui, dans une édition antérieure s’appelait « Les principes d’une nouvelle politique jeunesse ») où l’on notera une inspiration foucaldienne : « Un pays se juge à l’attention qu’il porte à sa jeunesse. À toute sa jeunesse, y compris et surtout à celle qui est le plus en difficulté. » Michel Foucault disait « Une société se juge à la façon dont elle traite ses exclus. »

Accomplissement et émancipation…

L’idée-clé de cette introduction est celle d’autonomie : « Développer l’autonomie des jeunes, c’est  développer l’indépendance financière et résidentielle des jeunes, en même temps que leur capacité à prendre individuellement et collectivement les décisions qui les concernent. » On n’est guère éloigné d’une conception – proposée ici – de l’intégration reposant sur l’indépendance financière et sur l’autonomie sociale, question de mots. Intéressant, l’autonomie est présentée sous ses deux volets, individuel et collectif, rejoignant les objectifs indissociables de l’éducation populaire que sont l’accomplissement personnel et l’émancipation collective : « L’ambition de l’autonomie est une ambition individuelle. Elle a aussi une dimension collective qui ne peut être dissociée du besoin d’une plus grande solidarité. Solidarité entre les jeunes eux-mêmes {…} Solidarité entre les générations aussi, de plus en plus écornée par les conditions de fonctionnement de notre démocratie politique et sociale. »

Catégorisation ?

On lit dans ce Livre Vert que « la plupart des mesures pour les jeunes se définissent à travers la référence à une classe d’âge (16-25 ans ou 18-25 ans). Cette référence est trop étroite pour appréhender les enjeux de la jeunesse. » Ce qui peut être interprété de deux façons. D’une part, considérant que l’insertion correspond au temps entre la fin de la scolarité et la stabilité professionnelle, l’étroitesse pourrait concerner le plafond des vingt-cinq ans révolus. Mais, d’autre part, il est écrit « il faut sortir d’une vision de la jeunesse qui en forme une « catégorie » fermée des politiques publiques », ce qui pourrait réfuter l’intérêt d’une politique d’insertion spécifique pour les jeunes. Seconde interprétation que semble partager Bertrand qui, sur son blog, écrit en commentant une interview de Cécile Van de Velde sur France-Info « Point de vue pertinent de cette jeune sociologue qui travaille principalement sur le passage à l’âge adulte. Elle sait donc de quoi elle parle. Mais de quoi parle ceux qui continuent cette logique de catégorisation ? »

Baby-foot et goûters…

Il faudra bien, à un moment, revenir sur cette péjorative « catégorisation »… car de deux choses l’une : ou l’on distingue des groupes sociaux, entre autres mais non exclusivement selon une logique de classes d’âge, ou on le refuse mais, si telle est l’option, le cadre de l’action n’offre plus d’autre alternative que l’extrême personnalisation, où l’individu est seul face au système, ou la généralisation, où l’individu est indifférencié. Refuser une politique publique ciblée – « people » (les gens) ou « place » (le lieu), dit-on dans le discours de la politique de la ville – s’appuie souvent sur l’idée juste d’intergénérationnalité ou de mixité sociale. Cependant que l’une et l’autre soient essentielles, par exemple pour l’apprentissage de l’altérité, n’exclut en rien l’importance d’adapter les actions en fonction de caractéristiques dominantes : dans un centre social, tous les groupes sociaux et générationnels se côtoient mais tous ne font pas les mêmes choses, le groupe du 3ème âge s’activant rarement autour du baby-foot et le club de jeunes développant une médiocre appétence pour les goûters de l’après-midi. Il en est de même pour la politique publique d’insertion qui, au regard des particularités propres des jeunes (primo-arrivants, peu ou pas d’expérience professionnelle…) et de celles, hétéronomes, qui pèsent sur eux (précarité des contrats de travail…), ne peut s’en tenir à une offre indifférenciée… que l’argument de l’accompagnement personnalisé ne résout pas puisqu’il ne prend en compte que le Sujet singulier et, tropisme psychologique aidant, « oublie » l’Acteur collectif. Notons en passant que, pour le Livre Vert, « une nouvelle politique de jeunesse doit permettre aux jeunes d’être les porteurs et les acteurs d’initiatives porteuses de sens, illustrant le fait qu’ils peuvent être non seulement, par l’autonomie, les maîtres de leur destin, mais aussi avoir une influence sur l’évolution de la société. Cela implique de favoriser la participation et l’expression des jeunes, en priorité dans les espaces de droit commun et de soutenir leurs initiatives. Cela implique aussi de définir des projets fédérateurs, notamment en termes d’engagement. » (souligné par moi). Les habitués de ce blog reconnaîtront ici le thème tant de fois évoqué de la participation des jeunes à la vie des structures et, spécifiquement, des missions locales. Bonne nouvelle, les conseils consultatifs de jeunes – enfin ! – éclosent.

Dialogique…

Une politique ciblée, qui ne signifie pas l’absence d’« inter », répond au principe de l’équité et aussi à celui de la mutabilité : faire plus pour ceux qui ont moins et s’adapter aux besoins. Hier et profitant de l’occasion d’un rendez-vous pour une histoire de CUCS , je suis passé à la mission locale de Lannion. File d’attente d’une douzaine de jeunes à l’accueil dont certains très typés sur le modèle de l’errance, chien avec foulard compris. Trouveraient-ils à Pôle emploi le même accueil, la même écoute ? Rien n’est moins certain.

Au même titre que la division du travail est une caractéristique de la modernité mais n’est pas une malédiction dès lors qu’elle s’accompagne de transversalité et de travail collaboratif, comme cela a été développé dans les articles sur l’expertise en mission locale, le travail social appelle lui aussi une division… qui n’exclut en rien, d’une part, un fonds commun éthique et théorique et, d’autre part,  la nécessité d’agir autrement qu’en vase clos, entre « bénéficiaires » ou « usagers » d’une même catégorie. Une « politique jeunesses », qui ne peut se limiter à être d’insertion sauf à considérer cette dernière d’un point de vue bien plus large qu’elle ne l’est à partir des seuls dispositifs, est par définition catégorielle – elle s’adresse aux jeunes, se construit avec eux – et propose des actions correspondant à ce qu’est cette période de jeunesse, c’est-à-dire le temps des expérimentations.

Relier, qui est à la base de la complexité, ne signifie pas agréger coûte-que-coûte… pour au bout du compte dissoudre. Relier signifie reconnaître les spécificités, individuelles et groupales, et mettre en interaction, c’est-à-dire établir une dialogique.

A suivre…

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commentaires
  1. Jean Philippe REVEL (syndiqué CGT ML/PAIO) dit :

    Sur le livre vert :
    Pour sa part la CGT, a toujours été dubitative sur la méthode Hirsch (vaut-elle un discours ?). Pour rassurer bertrand, les organisations syndicales, en tout cas la CGT, a constitué un groupe de travail « précarité exclusion », notamment, qui avait en charge de suivre les travaux de la commission et d’y apporter des contributions. Ce groupe travail avait également été actif lors du grenelle de l’insertion qui n’a pas donné les résultats escomptés.
    Pour ce qui concerne, le collectif professionnel CGT ML/PAIO, nous avons jusqu’à lundi 6 juillet dit notre désaccord sur certains points du livret vert.
    Nous publierons sans doute une note critique dans les prochains jours.

    Sur l’article de philippe Labbé :
    J’apprécie son art de boucler la boucle …et du rebond. Il conclut cette partie sur « relier » …renvoyant évidemment sur son article précédent sur l’intelligence …

    2 questions :
    – devrait-on parler pour qui voudrait vraiment refonder une politique en direction des jeunes, de politique intelligente pour la jeunesse ?

    – Intelligence et religion, relient toutes deux. L’insertion des jeunes : Un crédo, frére Labbé !

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