Intelligence(s) et expertise(s). 2/2

Publié: juillet 3, 2009 dans Insertion/missions locales

Quels domaines d’expertise ?

Un recensement des domaines d’expertise en mission locale permet sans difficulté d’en identifier une bonne vingtaine, plus ou moins selon qu’ils sont agrégés ou au contraire distingués le plus souvent sur la base d’un principe de réalité : les ressources humaines disponibles (1). Ainsi peut-on concevoir la santé comme un seul domaine mais celle-ci peut également être subdivisée en santé physique (actions de prévention de l’obésité, d’hygiène alimentaire, des MST, pratiques sportives, etc.), en santé mentale (prévention des conduites addictives, actions sur l’estime de soi, groupes de paroles, etc.), en handicap… Ces domaines d’expertise peuvent être classés en quatre catégories :

– Les domaines « points de passage obligé » constituent le socle du métier des missions locales, par exemple l’alternance, le programme régional de formation, la relation entreprises, le logement, la santé, la citoyenneté, l’IAE…

– Les domaines « stratégiques » répondent à la nécessité absolue que la mission locale soit crédible et légitime face aux thèmes récurrents et prioritaires des politiques (de l’emploi, de la formation, sociales) : une mission locale qui, aujourd’hui, ne constituerait pas un domaine d’expertise sur les « décrocheurs » (d’ailleurs plus « décrochés » par le système de formation initiale) verrait le train passer en restant sur le quai de la gare. Version ferroviaire de la mission locale – jeune fille en déshabillé de soie transparent se promenant passé minuit, innocente et ravie, en ZUS. Si l’on fait une lecture rapide des principales productions des Centre d’études de l’emploi, DARES, Céreq et autres instances y compris parlementaires, ces thèmes sont l’alternance et l’apprentissage, la sécurisation des trajectoires professionnelles (flexisécurité, contrats de transition…), la formation professionnelle tout au long de la vie, la lutte contre les discriminations…

– Les domaines « identitaires » correspondent à ou aux objectifs spécifiques poursuivis par la mission locale, en principe explicites dans le projet associatif de structure (PAS – 2)… quand il y en a un. Telle mission locale choisissant, à côté de l’insertion professionnelle et sociale, d’être identifiée par le développement durable ou la citoyenneté ou encore le développement local doit garantir l’expertise correspondante, le « monsieur » ou « madame » citoyenneté, développement durable, etc. Sauf à développer un complexe, celui de l’imposture.

Les domaines « conjoncturels », enfin, sont ceux qui aujourd’hui sont expérimentaux mais deviendront probablement ordinaires demain, inclus dans « l’offre de services » (expression aussi consacrée qu’insupportable de marchandisation) du droit commun. Tel est le cas du microcrédit personnel. Tel fût le PACTE (au fait, que devient-il celui-là ?). Tel le sera, comme on peut le pressentir, le service civil volontaire qui préoccupe nos édiles sénateurs.

Intelligence partagée

Parlons de coopération car, bien entendu, il ne s’agit pas de concevoir la division du travail à la façon d’Adam Smith ou, pire, d’un Taylor sorti par la porte de l’OST (organisation scientifique du travail) et rentré par la fenêtre d’une qualité qui n’est pas intelligente (3), mais bien au sens de Durkheim (De la division du travail social, 1893) c’est-à-dire d’interdépendances et non, comme dans les sociétés traditionnelles, d’assignation et de surdétermination des individus par le groupe. C’est l’opposition célèbre entre les systèmes « mécanique » (communauté/ancien) et « organique » (collectivité/moderne). L’intelligence est « partagée » et non « distribuée » : distribuée, cela signifierait que l’on est dans une sorte de système pyramidal avec un gros serveur – très intelligent et guère éloigné de Big Brother – qui diffuse l’information à celles et ceux en charge de l’exécution. A contrario, l’intelligence partagée implique la transversalité, l’échange. Elle ne s’oppose pas aux circuits hiérarchiques mais, croisant leur verticalité avec l’horizontalité, produit une organisation matricielle fonctionnant sur projet et par équipe. Ses mots-clés sont donc partage, coopération, travail collaboratif, interconnaissance, transversalité, pluri, inter et transdisciplinarité, migration des concepts, altérité… Ainsi, par exemple, la triade « observation – innovation – évaluation » (dont chacun des termes devrait être appréhendé avec les deux autres) est-elle typiquement structurée horizontalement et intéresse tous les niveaux, décisionnaires et exécutoires, d’une mission locale.

Intelligence(s) et expertise(s)

Résumons-nous.

Première combinatoire à l’échelle de chaque professionnel, une intelligence pratique associant polyvalence et expertise.

La polyvalence n’est pas une fonction par défaut, celle attendue d’un professionnel qui ne disposerait pas d’une expertise, mais elle est la posture adaptée répondant au concept holistique de l’insertion. D’ailleurs, si cela ne risquait d’être source de confusion, on pourrait parfaitement parler, avec Richard Sennett (4) d’expertise du quotidien. La polyvalence renvoie à deux tâches : l’accompagnement personnalisé sur la base d’un « référent » unique et le travail d’équipe qui permet à chacun de disposer grâce à ses pairs d’un effet-miroir, de développer une réflexivité (échanges de pratiques, etc.).

Cependant, de la même façon que chacun est à même de s’adapter aux multiples situations de la vie mais également dispose d’un domaine où il excelle (cordon bleu, bricoleur de génie, jardinier à la main verte…), le professionnel polyvalent construit un domaine d’expertise qui est tout sauf un champ clos, un domaine réservé : cet espace, d’une part, s’emboîte avec d’autres espaces d’expertise pour s’ordonner dans un ensemble couvrant au mieux les quatre catégories proposées (points de passage obligé, etc.) ; d’autre part, il est centre de ressources pour toute la mission locale car, bien sûr et hormis pour les relations partenariales où il est important de proposer un professionnel stable, repéré et crédible, l’expert n’est pas ici celui qui fait mais celui qui permet de faire (5), qui renseigne et qui informe le conseiller référent du parcours du jeune dès lors qu’un besoin, une demande, appelle une réponse… experte : l’expert doit « fournir un avis scientifiquement ou techniquement fondé, à partir de connaissances précises de la question examinée dont il est reconnu spécialiste… » (6). Son rôle est moins d’apporter des solutions que de rendre visibles et accessibles les solutions, le « champ des possibles » dans lequel le conseiller piochera sur la base de sa propre… « expertise généraliste » ou « du quotidien ».

Seconde combinatoire à l’échelle de la structure, une intelligence partagée associant ces expertises du quotidien, pour que le « bien travailler » soit systématiquement accolé au « bien travailler ensemble » (le travail en équipe, garantie de l’égalité de traitement), et ces expertises thématiques, c’est-à-dire des domaines qui pour être sériés n’en sont pas moins ouverts à tous.

« Tous experts » n’est donc en rien synonyme de juxtaposition de libéraux improprement définis comme « associés » comme on le connaît dans un cabinet d’avocats mais poursuit, dans le cadre d’une mission locale « matricielle », le double objectif de la reconnaissance individuelle (distinction) et de l’appartenance collective (7)… auquel devrait d’ailleurs correspondre du côté des jeunes usagers la dyade du Sujet individuel et de l’Acteur collectif.

Mais cela, comme le conclurait Kipling, « c’est une autre histoire ». Maintes fois ressassée, je sais.

(1) De fait, d’ailleurs, un problème de masse critique est posé qui ne justifie pas qu’il faille limiter la composition d’une mission locale  – comme le préconise toujours  Bertrand Schwartz – à une douzaine de professionnels : d’une part, l’environnement social s’est complexifié, d’autre part, il n’y a pas de causalité mécanique entre la taille et l’inertie ou la bureaucratie… Des missions locales on connaît des petites bureaucratiques et des grosses dynamiques.

(2) Cet ou ces objectifs spécifiques apparaissent dans le PAS juste après les valeurs et missions, dans le chapitre des « Objectifs généraux » incluant ceux de toutes les missions locales et celui ou ceux de la mission locale concernée, et avant le chapitre « Descriptif de l’existant ».

(3) Pas d’erreur, il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain ! Il existe une qualité intelligente, pour laquelle j’ai plaidé dans le tome 2 des Bricoleurs de l’indicible mais, bon grain et ivraie, il existe déductivement une qualité imbécile.

(4) Sur ce blog « Des expertises invisibles » in « Que penser de l’expertise et des experts. 1/n », 29 juin 2009.

(5) Si le « maître » maîtrise un domaine et peut le transmettre pratiquement (à l’apprenti, au compagnon), l’expert est celui qui, outre cette maîtrise, est capable de développer ce domaine… et de renseigner le maître.

(6) Corinne Delmas, « Pour une définition non positiviste de l’expertise », note de travail non datée, CREDEP, Université Paris IX Dauphine, p. 17.

(7) La notion de « communauté professionnelle » me semble pertinente par ce qu’elle évoque de solidarité et de professionnalisme… incluant élus et bénévoles dans un projet associatif autonome à partir duquel sont négociées les actions, pas uniquement un « dialogue de gestion ».

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commentaires
  1. rbeaune dit :

    Intelligences, expertises et efficacité…

    Tiré de Docinsert :

    Les chambres de commerce, vecteur du plan pour l’emploi des jeunes :

    Le gouvernement a conclu jeudi avec l’assemblée des chambres de commerce et d’industrie (AFCCI) une convention pour mobiliser son réseau et inciter 50.000 PME à profiter des primes d’Etat afin de prendre d’ici Noël des jeunes en alternance (apprentissage, contrat de professionnalisation).

    Le Père Noël est passé pour les entreprises qui vont être incitées à profiter des primes d’Etat…

    Mais aussi :
    La convention, dotée de 5 millions d’euros apportés pour moitié par le gouvernement, doit permettre au réseau des chambres de commerce de passer de 50 à 100 développeurs de l’alternance, qui seront chargés chacun, après une rapide formation, de prospecter 500 entreprises.

    Le Père Noël est aussi passé pour l’AFCCI… heureusement que nous venons de signer une Convention de partenariat avec…

    Bon week-end…

  2. rbeaune dit :

    Ce qui serait encore mieux serait d' »importer » cette organisation au niveau du réseau : ainsi ce dernier aurait une véritable identité et permettrait des échanges entre professionnels…

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