Intelligence(s) et expertise(s). 1/2

Publié: juillet 2, 2009 dans Insertion/missions locales

Charcutier…

Esquisse d’un travail répondant à la suggestion de Jean-Philippe « sur la comparaison des termes intelligences et expertises ». Il va de soi que toute contribution est bienvenue… d’autant plus qu’en écrivant ces lignes, assez rapidement, je m’aperçois que la problématique n’en finit pas de se dérouler, telle notion appelant telle autre, telle hypothèse engendrant telle autre. Syndrome du chapelet de saucisses : on s’en saisit d’une et l’on se retrouve devant un étal de charcutier.

L’intelligence : relier ce qui est séparé…

Selon Wikipedia, « Intelligence vient du latin intellegentia (faculté de comprendre), dérivé du latin intellegere signifiant comprendre, et dont le préfixe inter (entre), et le radical legere (choisir, cueillir) ou ligare (lier) suggèrent essentiellement l’aptitude à relier des éléments qui sans elle resteraient séparés. » Somme toute sympathique, cette définition propose de concevoir l’intelligence non comme une somme acquise mais comme une capacité, ce qui déjà est plus dynamique, à relier ce qui est séparé, expression maintes fois répétée par Edgar Morin pour comprendre ce qu’exige la complexité. Capacité ou « capabilité » qu’Amartya Sen définit comme « les diverses combinaisons de fonctionnements (états et actions) que la personne peut accomplir. La capabilité est, par conséquent, un ensemble de vecteurs de fonctionnements qui indiquent qu’un individu est libre de mener tel ou tel type de vie. » (1). On observe, si l’on s’appuie sur cette définition de Sen, que le verbe « accomplir » rend synonymes les « capabilités » et les « compétences » puisque ces dernières sont une mise en œuvre de connaissances (cognitives/savoir, instrumentales/savoir-faire, comportementales/savoir-être). Pour résumer, l’intelligence correspond à l’aptitude d’agencer des réponses adaptées aux différentes situations sociales, transformant des capacités ou capabilités en compétences mises en pratique (2) ou, selon le qualificatif de la convention collective nationale, « exercées ».

L’intelligence pratique : une valse à cinq ( ?) temps…

Selon la même source Wikipedia (que je simplifie), ce que l’on appelle des « facultés cognitives » constitutives de l’intelligence sont nécessaires pour apprendre, analyser et communiquer (partager) : l’attention, que l’on traduira dans le travail d’insertion par l’écoute ; la concentration qui permet de se représenter mentalement le problème ; la compréhension, faculté de comprendre les problèmes et les actes ; le raisonnement qui permet d’organiser, de planifier ; enfin – on ne l’attendait pas – l’ humour qui est une preuve que l’on s’adapte facilement socialement.

Illustrons par cette – précisément – « intelligence pratique » (dont Michel Abhervé et moi-même créditions les missions locales dans notre ouvrage de 2005) en situation de premier entretien avec un jeune : je l’écoute, b-a-ba de la posture professionnelle du conseiller ; je me concentre et parviens à resituer ce qui m’est dit dans un espace – temps dépassant celui de l’entretien, c’est-à-dire explicable à partir du parcours du jeune… la notion de « dépassement », chère à Bertrand Schwartz, étant à ce moment déterminante : aller au delà des apparences, regarder par l’œilleton du rideau ce qui se prépare derrière pour jouer la comédie humaine ; je comprends : en fait, je relie ce que j’ai pu comprendre de ce parcours et de ce qui m’est exprimé directement par le jeune dans un système de rôles convenus ; je raisonne, ce qui revient à combiner ce qui appartient à ce jeune avec ce qui appartient à un environnement, ses ressources et ses obstacles, puis – si nécessaire – à esquisser le projet d’insertion ainsi que les conditions de la contractualisation ; quant à j’humorise, laissons à chacun le choix de considérer s’il (l’humour) s’agit d’ « une révolte supérieure de l’esprit » (André Breton qui, contrairement à son nom, n’était pas celte mais bas-normand) ou d’ « une étincelle qui voile les émotions » (Max Jacob qui, contrairement à son nom, n’était ni rabbin, ni même juif mais breton, Quimperois de surcroît).

Des intelligences…

Volontairement ou non, Jean-Philippe a conjugué intelligence au pluriel : intelligences. On raisonne donc à l’échelle collective d’une organisation, une mission locale par exemple. S’agissant des intelligences supposées être non seulement présentes mais actives dans toute mission locale, l’enjeu immédiat consiste à parvenir à ce qu’elles ne soient pas juxtaposées mais que, encouragées par une organisation favorable du travail et un management « éclairé », elles parviennent à ce que, du juste principe systémique selon lequel « le tout est différent de la somme des parties », ce tout lui soit supérieur. Ce qui, soit dit en passant, n’est pas automatique : différent, il peut être inférieur et l’on connaît des missions locales où la simple addition des qualités individuelles les ferait considérablement progresser. Ce qui, déductivement, signifie que le tout peut être – hélas – inférieur à la somme des parties. Mais, basta, ayons, comme le préconisait un Premier ministre amateur de variétés, « une positive attitude » et considérons que ces dernières missions locales (le tout inférieur) sont l’exception alors que les premières (le tout supérieur) sont légions. Si ce n’est pas vrai, du moins ça ne fait pas de mal.

Division du travail…

A quoi (entre autres) sont confrontées les missions locales en termes d’organisation du travail ? Tout d’abord à un principe, celui de l’approche globale, donc de la multidimensionnalité des besoins et de son corollaire, la multiplicité de réponses s’appuyant sur les ressources internes (professionnels) et externes (partenaires). Également à une multiplicité d’informations pour chacun des domaines constituant cette approche globale (emploi, formation, santé, logement, etc.) ainsi qu’à des dispositifs tous plus prioritaires et urgentissimes (exemple actuel des CAE passerelle) qui exigent, également chacun, des connaissances pointues et actualisées.

Le scénario 1 est celui du professionnel bon à tout qui marche sur un fil et manque à tout moment de basculer dans le bon à rien… ou un Atlas rachitique qui s’écroule sous le poids du globe. La qualité principale de ce scénario est de présenter le conseiller comme un professionnel polyvalent, donc adapté à (presque) toutes les situations, mais le risque inhérent est de surfer sur la crête des ressources et des difficultés des jeunes, c’est-à-dire, version ressources, de ne pas garantir que toutes les opportunités soient exploitées et, version difficultés, de ne pas voir ni donc traiter un problème qui peut être un obstacle majeur dans un parcours d’insertion. A titre d’illustration, si l’on détaille le « domaine de compétences » « Etablir un diagnostic individuel sur la situation du public reçu » (1.2. de l’axe « conseil en insertion »), on remarque qu’il recouvre à lui seul sept items… qui, d’ailleurs, ne se limitent pas au diagnostic mais débordent sur l’accompagnement : « … négocier des priorités dans la réalisation des objectifs définis ». Si on (ne) prend (que) ce domaine de compétences à la lettre, sérieusement, des frêles épaules du conseiller émerge un surhomme nietzchéen…

Le scénario 2, fréquent, correspond à quelques professionnels identifiés comme « référents » (dénomination impropre qu’on devrait réserver pour l’accompagnement personnalisé du jeune) sur des thèmes jugés plus prioritaires (par qui ? pourquoi ?) que d’autres : dans une mission locale, ce sera l’illettrisme, dans une autre l’égalité hommes – femmes, dans une troisième les décrocheurs, etc. La qualité de ce scénario est d’aller au prioritaire ou du moins à ce qui est considéré comme tel… et son inconvénient, outre une hétérogénéité à l’échelle du réseau, est double : on renforce un clivage entre conseillers dotés d’expertises et d’autres parfois appelés « généralistes » ; on ne traite pas avec la même « assurance de la qualité » les différentes composantes de l’approche globale.

Le scénario 3 est celui des domaines d’expertise affectés à tous les conseillers – les pairs sont experts – et, si les ressources humaines sont insuffisantes (une petite mission locale), on répartit ces domaines entre ceux directement pris en charge par la structure et ceux indirectement sur la base du partenariat. Même trivial, l’inconvénient de ce scénario n’est pas négligeable puisque c’est l’obstacle financier, l’expertise pouvant être considérée comme appelant une cotation supérieure (« niveau 2 » – 3). Ses avantages sont une couverture large de domaines d’expertise correspondant à l’approche globale ou en tout cas s’y approchant, la reconnaissance individuelle sur la base pour chacun d’une expertise, c’est-à-dire d’une position non-interchangeable (4)… même si des précautions telles que des binômes doivent être prises pour garantir la continuité (5), enfin la légitimité collective de la mission locale. Ajoutons à ces avantages, puisque chacun aura compris où va ma préférence, que faire des missions locales des espaces d’expertises n’excluant pas la polyvalence mais les faisant cohabiter (6), permet à celles-ci de renforcer les capacités évaluatives des pairs… ce qui est une façon de limiter le contrôle des experts labellisés. En d’autres termes, une démarche autonome plutôt qu’une imposition hétéronome.

On est donc de facto confronté à une division du travail. Pas d’affolement ! Même si diviser s’oppose à relier, cette division du travail est intrinsèque à la modernité… et introduit la nécessité de coopération. Que l’on peut appeler « intelligence partagée » (ou « connective »). On y reviendra.

A suivre…

(1) Amartya Sen, Repenser l’Inégalité, 2000, Seuil.

(2) Ces compétences pratiques, qui sont multiples et qui ne s’expriment pas toutes, loin de là, en qualification formelle, peuvent être transformées en capital économique et en capital social : « Les compétences pratiques telles que le jardinage, la décoration intérieure, la plomberie ou la garde d’enfants peuvent être considérées comme une forme de capital, dans la mesure où les personnes ont investi du temps et de l’énergie pour les acquérir. En reprenant la théorie de Bourdieu, il paraît très utile de les inclure dans le capital culturel puisque les compétences pratiques sont une forme de connaissance qui peut (théoriquement) être convertie en capital économique et social. » Jörg Blasius, Jürgen Friedrichs, « Les compétences pratiques font-elles partie du capital culturel ? », Revue française de sociologie, 44-3, 2003, p. 551.

(3) Ceci étant, dans nombre de missions locales, il faut bien prendre le taureau de l’engagement professionnel par les cornes de la mobilité ascendante.

(4) Cette non-interchangeabilité (contrairement aux thèses qualiticiennes qui font de l’interchangeabilité une condition majeure de l’efficacité des process de production) correspond finalement au besoin de chacun de vivre et d’exprimer son exceptionnalité, ce besoin de « distinction » tel que cela a été présenté sur ce blog dans « De l’engagement social au faire société. Réflexions. 1/2 » (10 juin 2009).

(5) Cette organisation en binôme correspond par domaine à un expert identifié et à un professionnel associé sans pour autant maîtriser ce domaine mais capable de prendre le relais en cas d’interruption (départ, absence…).

(6) Lire sur ce blog « Une fausse opposition entre polyvalence et expertise », in « Que penser de l’expertise et des experts ? 1/n », 29 juin 2009.

Publicités
commentaires
  1. Jean Philippe REVEL (syndiqué CGT ML/PAIO) dit :

    Merci à Philippe, pour cette note sur intelligences et expertises (part. 1) …
    Diviser pour mieux relier, donc…
    Bel adage à méditer pour le réseau.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s