Que penser de l’expertise et des experts ? 1/n

Publié: juin 29, 2009 dans Au gré des lectures

Ne pas tuer le temps…

A portée de main sur mon bureau, Edgar Morin l’indiscipliné, une toute chaude – mai 2009 – biographie aussi copieuse que l’est la vie d’Edgar Nahoum dit Morin, presque 570 pages entamées le 27 juin 1931 par le traumatisme de Luna, sa mère cardiaque qui décède dans un train de banlieue alors que son Nahoun a dix ans, et s’achevant un jour d’avril 2009 sous la plume de l’auteur Emmanuel Lemieux par « J’aime cet homme-chantier à ciel ouvert. J’aime l’anthropo-sage et le fou qui sont en lui. » C’est chez Seuil, collection « Biographie » (1). Il faudra en parler, si possible avant la trêve des maillots de bain, pour que quelques-uns le préfèrent aux romans-écume qui tuent le temps… comme si l’on n’avait rien de plus précieux, sapristi !

Tentons l’expertise…

Sous les yeux, également posé sur mon bureau, A quoi servent les experts ?, moins épais (170 pages), un peu plus cher (29 euros contre 25), parution du premier semestre 2009 des Cahiers internationaux de sociologie chez PUF. Je pressens que cette question d’expertise va immédiatement moins stimuler la curiosité : l’imaginaire de la plage n’est pas loin et les grains de sable de la dite plage peuvent enrayer la dynamique de réflexion et de réflexivité. Tentons cependant. Non pas contre la plage, le repos est légitime, mais comme la vague qui recouvre celle-ci qui sera à nouveau découverte. Etc. Temps de repos et temps de travail ne s’opposent pas mais s’alternent.

Une fausse opposition entre polyvalence et expertise.

Et tout d’abord, une question de représentations. Car la notion d’expertise n’a pas nécessairement que bonne presse dans le secteur de l’insertion. Elle vient en effet heurter l’idée de la polyvalence, celle de l’intervenant social bon à tout et, comme tel, capable par ce qu’il est de répondre à la multidimensionnalité de la problématique d’insertion (ou de socialisation). Sauf que, si l’on s’appuie sur l’histoire de l’insertion, il n’est dit nulle part que chacun pouvait prétendre répondre à tout, ce qui serait prométhéen. Il est par contre dit que chacun devait écouter pour comprendre et que les solutions sociales, les propositions pour progresser ensemble par le contrat vers un projet de vie (insertion sociale) et professionnel (insertion professionnelle) émergeaient d’un mode collaboratif entre personnes d’horizons différents, ce que l’on nomme le partenariat. Celui qu’on appelle « le référent » n’est pas omniscient mais, fil rouge de la relation capable de prendre « en charge tous leurs problèmes dans leurs interrelations » (Bertrand Schwartz, 1981), il est le garant dans la continuité d’une cohérence entre les multiples intervenants, internes et externes, susceptibles d’intervenir à des degrés divers dans un parcours pour l’étayer, pour lui offrir des opportunités, pour transférer les capitaux ou supports dont il a été maintes fois question ici. Ainsi l’expertise ne s’oppose pas à la polyvalence, au même titre que chacun, dans sa vie, sait en principe s’adapter aux différents rôles sociaux exigés par la multiplicité des situations tout en cultivant un jardin où poussent ses productions de prédilection, celles-là mêmes à partir desquelles il aimera se retrouver avec lui (introspection) et avec les autres (communication).

Chemin faisant…

A quoi servent les experts ?, également titre de la première contribution (pp. 5-12) d’Isabelle Berrebi-Hoffmann et Michel Lallement qui, comme on le dit, pose le cadre de la problématique et synthétise les thèses en présence, recouvre neuf contributions distinctes et une note de lecture sur trois ouvrages traitant de l’expertise.

Lecture accompagnée chemin faisant, en y ajoutant mes propres réflexions (notées PL), puis conclusion en extrayant de ces contributions ce qui peut aider à stabiliser le concept d’expertise en mission locale.

Richard Sennett : « Nouveau capitalisme et expertise quotidienne ».

PL. De Richard Sennett que dire sinon que, sociologue américain, aujourd’hui âgé de soixante-six ans, il a connu un grand succès avec Le travail sans qualités (2000, Albin Michel), forte dénonciation d’un système économique fondé sur la précarité (« Les nouveaux maîtres ont rejeté l’idée de carrières au sens premier du terme, de chemins que les gens puissent emprunter : dans le domaine de l’action, les voies durables sont devenues des territoires étrangers. », p. 210). Mais on peut également lire Respect. De la dignité de l’homme dans un monde d’inégalités (2003, Albin Michel), retenant par exemple au fil des pages cette proposition concernant l’autonomie « formidable recette d’égalité. Plutôt qu’une égalité de compréhension, une égalité transparente, l’autonomie signifie accepter chez l’autre ce qu’on n’a pas compris : une égalité opaque. Ce faisant, on traite la réalité de leur autonomie comme égale à la sienne. » (p. 140). On est, me semble-t-il, dans une conception de l’autonomie quasi-équivalente de celle de l’altérité. Bref, Sennett c’est bien, ça se lit facilement et ça voisine naturellement avec Morin, Castel, etc.

Des expertises invisibles…

Pour Richard Sennett, le capitalisme ne retient l’expertise que si celle-ci est située en haut de la pyramide sociale alors qu’existent, mais invisibles, des expertises du quotidien : « … le défi pour nos démocraties consiste à limiter le capital de prestige dont bénéficient les élites et, à l’inverse, à faire reconnaître les capacités d’expertise quotidienne d’une multitude d’individus aux compétences invisibles. » (PL : on pourrait associer à cette expertise la notion de mètis qui, dans la Grèce antique, signifiait le savoir-faire, une pratique mâtinée de ruse, d’expérience… guère éloignée du « bricolage » tel qu’en parle Levi-Strauss dans La pensée sauvage – 2).

Ces expertises sont dans la bouche de Sennett synonymes de compétences – à ne pas confondre avec qualifications : « La qualification est une classification, c’est le produit d’un exercice du pouvoir. La compétence relève d’un autre registre. C’est une capacité beaucoup plus répandue qu’on ne le croit. On peut la définir comme la capacité à faire un travail « comme il faut ». »

Des consultants omni-absents…

Dans l’interview qui constitue cet article, Richard Sennett met en cause « une économie de relations {devenue} une économie de transactions » avec, en particulier, les nouveaux sophistes que sont les consultants omniprésents pour imaginer de nouvelles organisation… mais « le problème est qu’il faut un temps d’apprentissage pour expérimenter ce que les consultants peuvent imaginer. Or, au moment où cela se fait, ces derniers ne sont plus là, ils ne font plus partie du processus. » (PL : pan sur le bec !).

Partenaires sociaux…

A la question « N’existe-t-il pas des contre-pouvoirs à cette forme d’expertise ? », la réponse immédiate apportée par Richard Sennett est « Si, bien sûr. Le syndicalisme, le premier, peut toujours servir de rempart. Son histoire n’est pas close. » Un syndicalisme, dans l’esprit de l’auteur, non bureaucratique (« ne pas se doter de directions trop encombrantes… ») et développant des services rendant de réels services à ses adhérents.

PL. On ne peut s’empêcher – en tout cas pas moi – de songer à ce qu’aurait dû être (ce que pourrait être ?) l’organisme de formation prestataire «pour » et non «de » la branche professionnelle des missions locales… mais dans lequel les partenaires sociaux ne sont sollicités que pour financer des formations. Dans la perspective de Sennett, que je partage, une telle entité, outre des formations (à distance ou non), pourrait combiner ressources internes du réseau et ressources externes, s’engager dans une réelle – mais bien pauvre à ce jour – dynamique de recherche et développement, etc. Ce que j’en sais est bien en deçà… alors même que, comme cela vient d’être démontré avec le Manifeste, les capacités sont là et peuvent heureusement monter en mayonnaise (réussie)… dès lors que les ressources sont sans économie ni exclusive mobilisées dans la multiplicité des champs constituant le « secteur » de l’insertion des jeunes.

Tous experts…

Sennett ne pouvait pas mieux conclure, en ce qui me concerne, qu’en disant « … l’important est que les individus puissent travailler en ayant le sentiment qu’ils sont respectés et qu’ils peuvent se respecter eux-mêmes. Il existe des formes d’organisation qui le permettent, notamment parce qu’elles assurent la reconnaissance des capacités d’expertise de chacun. » (souligné par moi). Certains-nes se reconnaîtront ici dans cette démarche qui, saisissant les axes 4 et 5 de la CPO comme un coin à enfoncer dans le billot, progresse vers un modèle de mission locale comme organisation intelligente. Qui maintient solidement les fondamentaux de l’approche globale, qui identifie et ventile les expertises, qui multiplie les coopérations transversales tant il est vrai que, si la modernité s’accompagne de la division du travail, l’exigence pour que cette dernière ne signifie pas l’incommunicabilité et l’ennui dont se meurent les parallèles (en blouse blanche) repose sur l’ « inter », sur le « trans ». Distinguer et relier… comme d’ailleurs le sont l’insertion professionnelle et sociale.

A suivre…

(1) Pour qui a saisi l’indispensabilité de la pensée d’Edgar Morin pour comprendre et agir le social (non pas n’être qu’agi par lui) et qui ne sépare pas le chemin de l’auteur de son œuvre, cette biographie peut être croisée avec l’ouvrage Mon chemin (Edgar Morin, entretiens avec Djénane Kareh Tager, paru chez Fayard en 2008). Le chapitre premier s’appelle « Luna », les derniers mots de l’épilogue « Renaissances » sont les quatorze maximes qu’Edgar Morin fait siennes. J’en cite trois : une première que les lecteurs reconnaîtront, « Ne pas sacrifier l’essentiel à l’urgence, mais obéir à l’urgence de l’essentiel » ; une deuxième très proche de l’adage de ce blog emprunté à Baudrillard, « Garder la révolte dans l’acceptation, garder l’acceptation dans la révolte » ; une troisième, la dernière des quatorze, « Renaître et renaître jusqu’à la mort. »

(2) Proposition de Lévi-Strauss qui a justifié le titre Les bricoleurs de l’indicible : « Car tout le monde sait que l’artiste tient à la fois du savant et du bricoleur : avec des moyens artisanaux, il confectionne un objet matériel qui est en même temps objet de connaissance. » (Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage, 1962, Plon, p. 35).

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