De l’engagement social au faire société. Réflexions. 2/2

Publié: juin 22, 2009 dans Insertion/missions locales

Après cette proposition sur le « je » de la distinction et le « nous » de la reproduction, somme toute la formule d’Hegel « un Moi qui est en Nous et un Nous qui est en Moi », le Nous récessif quand le Moi domine, le Moi récessif quand le Nous domine (1),  poursuivons cette réflexion sur l’engagement avec quatre points. A vrai dire, sans aucun doute beaucoup plus mériterait d’être dit – le sera peut-être grâce à vos contributions – puisque, plutôt que de rechercher les motifs de l’engagement, il aurait également été possible de s’interroger à partir de « pourquoi ne s’engage-t-on pas ? » et multiplier les réponses dont une a été proposée, la reproduction, le confort(-misme) et son opposé, le risque : l’usure et « la fatigue d’être soi » (2), le désenchantement et la désillusion, le divertissement et « le système des objets » (3) accourraient pour emplir la besace d’explications aussi réelles qu’érodantes et parfois désespérantes.

Notons en ce qui concerne le travail social qu’un des facteurs de non-engagement ou, tout au moins, d’un engagement minimal, rivé sur le strict conventionnel, est le regard porté sur les intervenants. Becker, dans son célèbre Outsiders (4), écrit que l’on se conforme au jugement porté sur soi par les autres : considérer quelqu’un comme déviant, c’est mettre en place les conditions pour qu’il le devienne (théorie du « labelling »). Il en est de même dans le secteur social… et pas uniquement pour les jeunes à considérer –  juste titre – comme ressources et non comme problèmes : on ne dénoncera jamais assez l’effet contre-productif, alors qu’il se voudrait stimulant, de postures et discours qui, à force d’user de termes tels que « opérateur » et de déployer des raffinements statistiques de contrôle, font le lit d’incorporation de logiques d’emploi aux dépens de celles de métier, sucent la professionnalité (sens de l’action) et dessèchent le professionnalisme. Expurgeant par un rationalisme strictement budgétaire – et très éloigné de la raison – les engagements souvent vocationnels (soit directement pour le social, soit indirectement contre le marchand), on met en place les conditions d’un minimalisme (5). Notons également que cette « logique » (entre guillemets tant elle apparaît peu logique) ne trouve pas sa source que dans les injonctions institutionnelles et programmatiques mais peut être parfaitement relayée, sinon accentuée, par un management de proximité dont l’objectif explicite d’efficacité recouvre en fait un objectif implicite, conscient ou non, de conformité. S’il y a bien une obligation de loyauté vis-à-vis des pouvoirs publics, il y a également un devoir d’innovation qui implique un dépassement de la seule commande publique et qui devrait s’appuyer sur un autre principe : l’autonomie politique associative. Or des managers, aspirants socio-clercs ou nouvelle baronnie du social, estiment que leur rôle est plus de porter la parole des grands (financeurs) aux petits (piou-piou), d’être le discipliné relais des commandes descendantes, que, exprimant la parole des mêmes piou-piou aux mêmes grands, permettre aux conceptions en alcôve (cabinets de toutes sortes) la mutabilité dont ces dernières se réclament pourtant au titre de la mission de service public.

S’engager convaincu et responsable…

Traditionnellement, depuis Max Weber, on distingue dans l’engagement deux catégories d’éthique : l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité. L’éthique de conviction prend en compte uniquement les raisons pour lesquelles il faut accomplir l’action sans se soucier des conséquences. L’éthique de responsabilité privilégie quant à elle les conséquences de l’action : ce sont ces dernières qui priment et, de ce fait, il faut tout mettre en oeuvre pour que ces conséquences soient les moins lourdes possibles, cela parfois au mépris de certaines raisons que l’on se serait fixées à soi-même et que l’on considèrerait comme étant les meilleures car les plus pures. Pour Max Weber, « le partisan de l’éthique de responsabilité {…} estimera ne pas pouvoir se décharger sur les autres des conséquences de sa propre action pour autant qu’il aura pu les prévoir. » (6). S’engager répond ainsi à des convictions (mais on a vu que celles-ci non seulement n’excluaient pas mais incluaient l’intérêt personnel, les déterminations…) tout en anticipant sur les conséquences de cet engagement. Si tel n’était pas le cas, l’engagement basculerait dans le fanatisme, le sectarisme, la négation de l’altérité. En fait, on peut dire que c’est la conscience puis la prise en compte du point de vue de l’Autre qui socialisent l’engagement et, se faisant, en font un engagement social.

S’engager seul et ensemble…

L’éthique de conviction permet de s’engager seul puisqu’il « suffit d’y croire ». Cependant l’engagement seul ne suffit pas puisque, reconnaissons-le, il est quand même rare de s’engager sans le souci que cet engagement débouche pragmatiquement : on s’engage pour changer (soi-même, les autres, l’environnement). J’ai proposé introductivement de concevoir l’engagement comme le lien durable qui existe entre l’individu et ses actes, une affaire de cohérence interne (« se regarder dans la glace », dit-on). Dès lors, l’engagement vise l’efficacité et, sauf exceptions, celle-ci est plus garantie à plusieurs qu’isolé (de la cohérence interne à la cohérence externe, « l’union fait la force ») : le Sujet peut s’engager seul (distinction), accélérer pour s’échapper du peloton mais c’est prioritairement pour que celui-ci soit aspiré par lui et, éventuellement, qu’il le porte à l’arrivée avec une modeste distance. Si l’écart entre le leader et le peloton était trop grand, le premier (ne) serait (qu’) un marginal et sa proposition, certes remarquable, serait trop exceptionnelle (donc dangereuse) pour être adoptée comme  changement possible.

De la conviction personnelle

De la cohérence interne

Efficacité

A la pratique collective

A la cohérence externe

Pragmatisme

Autant l’engagement appartient au registre du libre choix individuel, autant sa mise en œuvre s’inscrit dans une dynamique collective. On peut donc dire que l’on s’engage seul à s’engager avec les autres. A ce moment, la règle est que les conditions d’atteinte des objectifs comptent tout autant que l’atteinte de ces objectifs, ce qui exclut deux choses. D’une part que la fin justifie les moyens (on retrouve ici l’éthique de responsabilité), d’autre part que l’engagement soit caporalisé par des petits ou grands chefs : dans ce cas, ce ne serait plus d’engagement dont on devrait parler mais d’embrigadement, pas de conviction mais d’opportunisme, pas d’adhésion mais de soumission (7).

Où s’engager ? Les quatre sphères de l’engagement

Quatre personnages constitutifs de chacun d’entre nous dialoguent dans nos têtes, corps et coeurs : le Sujet, la Personne, l’Acteur, le Producteur. Le Sujet (s’opposant au disqualifié) s’exprime dans la sphère de l’individuation et vise l’accomplissement. A la Personne (versus désafilié) correspond la sociabilité qui tisse les liens. L’Acteur (versus spectateur) navigue dans le sociétal et aspire à la citoyenneté. Le Producteur (versus surnuméraire) puise dans la sphère de l’économique les raisons d’une légitimité fondée sur son indépendance, sur sa capacité à répondre de ses actes. Cette partie à quatre produit un cinquième personnage, l’Auteur de sa vie (versus l’agent surdéterminé dont on écrit la vie).

Sphères

Individuation

Sociabilité

Sociétal

Économique

Dimension

Micro

Méso

Macro

3 « M »

Idéaltype

Sujet

Personne

Acteur

Producteur

Contre-idéaltype

Disqualifié

Désafilié

Agent

Surnuméraire

Visée

Accomplissement

Lien

Citoyenneté

Indépendance

Capitaux

Symbolique

Social

Culturel

Economique

Travail d’insertion

Estime de soi

Appartenance

Connaissance

Responsabilité

Si l’on veut poursuivre cette typologie – à éprouver par la critique – pour le travail social, on peut y ajouter les capitaux (« supports » pour Robert Castel) qu’il est nécessaire de transférer aux contre-idéauxtypes, c’est-à-dire à celles et ceux qui ne parviennent pas, à des degrés divers, à être Sujet, Personne, Acteur et Producteur : au disqualifié, du capital symbolique (estime de soi) ; au désafilié, du capital social (des relations, des « liens faibles ») ; à l’agent, du capital culturel (pour objectiver les conditions de l’aliénation) ; au surnuméraire, du capital économique (par des aides financières et par la source de revenus que représente l’accès à l’emploi). Schématiquement, c’est à partir d’une telle construction que pourrait être développé le projet d’une évaluation complète de l’insertion, telle que cette proposition est formulée dans le Manifeste pour une politique ambitieuse pour la jeunesse.

L’engagement n’exige pas que le dialogue entre ces personnages soit synchroniquement équilibré, c’est-à-dire pour le travail social qu’au même moment et dans la même « offre de service » tous les registres soient visés. Ce serait une mauvaise compréhension de l’approche holistique. Tout au contraire, le dialogue intérieur est une sorte de mouvement perpétuel de déséquilibres, le Sujet prenant le pas sur la Personne qui devient ensuite prééminente avant de céder sa place à l’Acteur, etc. Par contre, bien sûr, le pathos serait là dès lors qu’une seule de ces polarités occuperait de façon permanente et exclusive l’individu : dans le secteur de l’insertion, l’emploi et rien que l’emploi mais également son opposé, un social métastasé (des trajectoires psychologisées). Dans une conception holistique, économique et social ne s’opposent pas et constituent une dialogique : l’économique sans le social est inhumaine (inutile d’argumenter, les exemples pullulant : salariés kleenex…) et le social sans l’économique est exsangue.

Comment s’engager ?

Le philosophe allemand Jürgen Habermas explique dans Théorie de l’agir communicationnel (8) que, pour s’entendre avec l’autre de façon à interpréter ensemble la situation et à s’accorder mutuellement sur la conduite à tenir, trois conditions (« prétentions à ») sont requises : l’exactitude, la justesse par rapport au contexte social et à ses normes, enfin la sincérité. Pour cette théorie de l’agir communicationnel, qui est une éthique du consensus, il faut mobiliser deux stratégies et postures : la première s’inspire de Piaget avec le concept de « décentration » : être en capacité d’intégrer le point de vue de l’autre en s’extrayant de soi-même, en se mettant à la place de l’autre. On en a eu un bel contre-exemple lors du débat ( ?) télévisé pour les élections européennes. La seconde est la « structuration », comprise comme une différenciation des multiples aspects de la réalité et des représentations-opinions afin d’en saisir leurs relations. Formulé plus simplement, il faut concevoir chaque partie du tout et, plutôt que les séparer et les opposer, ce qu’Edgar Morin appelle une « pensée disjonctive », il faut établir des ponts, les relier, faire migrer transdisciplinairement les concepts, penser la complexité sans vouloir la réduire au plus petit dénominateur : « A une pensée qui isole et sépare, il faut substituer une pensée qui distingue et qui relie. A une pensée disjonctive et réductrice, il faut substituer une pensée du complexe, au sens originaire du terme complexus : ce qui est tissé ensemble. » (9)

En guise de conclusion…

En s’engageant, on fait société. On produit la société comme on est produit par elle. Reste que ce qu’est la société est loin d’être stable. Nous sommes désormais dans ce que Norbert Elias appelait « La société des individus » (10). Et, si chacun acte qu’il n’y a plus de principe central et que les méta-référentiels se sont écroulés, depuis des concepts tels que la nation jusqu’aux grands systèmes explicatifs en « isme » totalisants avec le risque d’être totalitaires, force est de constater que l’addition des individus ne fait pas une chaîne d’union et que la satisfaction toujours plus segmentée de leurs désirs construits par le marché et pour le marché n’est synonyme ni d’accomplissement, ni d’émancipation. Il faut donc réinventer le vivre ensemble, ce faire société, en combinant la singularité des individus et des groupes avec l’unification du marché et l’interdépendance des humains. Parmi les raisons de l’engagement, j’évoquais la contrainte externe. Il est probable que ce type de facteur nous épargne de trop longues tergiversations. Bien sûr, je pense à la chronique annoncée d’un cataclysme écologique. Mais ce facteur (dont l’hétéronomie est relative puisqu’il est produit par l’homme) n’est pas exclusif. Rappelons cet article du Monde (9) nous apprenant que, en 1920, une famille américaine moyenne affichait une épargne de 1 232 dollars (convertis en dollars 2008) et un endettement de 4 368 dollars, soit un ratio de 1 à 4. En 1960, ce ratio était de 7, de 11 en 1990, de 38 en 2000 et de 300 en 2008, soit seulement 392 dollars d’épargne pour 117 951 dollars de dettes. En dix ans, l’endettement des ménages américains a augmenté de 8 000 milliards de dollars et, fin 2008, la dette globale (privée plus publique) frôlait aux Etats-Unis les 53 000 milliards de dollars, soit la bagatelle de 700 000 dollars par famille. « Ce n’est plus vivre au-dessus de ses moyens, c’est vivre indépendamment d’eux, déconnecté de toute réalité, vivre comme un millionnaire avec un salaire de smicard… » Le problème n’est donc pas de savoir s’il y a une bombe mais de connaître le temps de combustion de la mèche. Plus exactement, il y a plusieurs bombes, plusieurs mèches et plusieurs temps de combustion. L’avenir est aux pompiers. Dont on sait que certains sont pyromanes. Il suffit de regarder autour de soi.

Somme toute, le moindre des paradoxes n’est pas de constater que l’hétéronomie sera à la base de l’autonomie. C’est-à-dire que la contrainte rend libre.

Nota bene : les deux textes sur l’engagement ont été regroupés. Si vous souhaitez en disposer, sur simple demande je vous les adresserai par courriel.

Bonus : contribution de Régis sur le Manifeste…

« Document de base très intéressant que ce manifeste, qui peut-être arrive un peu tard mais qui a le mérite d’exister et qui, surtout, doit vivre.

Quelques remarques :

– Une intervention dès la sortie du système scolaire : je serais partisan d’une intervention avant cette sortie (par exemple pour les jeunes choisissant la voie de l’apprentissage, une validation du projet et une orientation vers l’entreprise la mieux adaptée pourraient être confiées aux ML qui connaissent bien le tissu industriel local) ;

– sur l’allocation d’autonomie et la création d’un fonds d’accompagnement de projets : il faut remettre à plat les FAJ, FIPJ, aides à la mobilité et centraliser au niveau des ML la gestion d’un fonds unique qui permette de donner aux jeunes soit une allocation, soit une aide ciblée ;

– sur la mobilité, le contenu mérite d’être largement développé ;

– sur les financements : il faut que l’Etat reprenne à sa charge le fonctionnement qu’il a fait supporter au FSE et que ce dernier vienne, comme il est conçu, en accompagnement de projets des ML ;

– sur le réseau et la fonction observatoire : il faut que Parcours 3 accepte enfin le transfert de dossiers entre ML pour les jeunes qui déménagent et qu’il s’enrichisse au niveau social.

Une dernière remarque pour les partenaires sociaux : ils ne doivent pas oublier les ML dans leurs accords nationaux (exemple: l’ANI du 7 janvier 2009 sur la formation qui soumet la mise en oeuvre du tutorat externe pour les contrats de professionnalisation à un accord entre les OPCA et Pôle Emploi alors que pour les jeunes les ML ont toute leur place dans ce dispositif).

Maintenant, il reste à faire vivre (l’enrichir et le rendre public) ce document. Je suis persuadé que le réseau a les compétences pour approfondir tout cela. Reste à décider qui va le faire… et le problème de gouvernance se repose. »

C’est dit.

(1) Edgar Morin, L’identité humaine. La méthode. 5. L’humanité de l’humanité, 2001, Seuil.

(2) Daniel Ehrenberg, La fatigue d’être soi. Dépression et société, 1998, Odile Jacob

(3) Baudrillard, Le système des objets,  1968, Gallimard.

(4) Howard Becker, Outsiders. Etudes de sociologie de la déviance, 1985, Métailié.

(5) On connaît ce type d’effets, pervers, avec des « démarches qualité »… dont la qualité est précisément d’être moins des démarches que des applications : « le manuel, rien que le manuel » est évidemment une réponse inadaptée à la complexité, donc à l’imprévu pour lequel « le manuel n’a rien prévu ». Tuant l’initiative par la procédure, on se prive d’une culture professionnelle et également de l’engagement, de « l’amour du métier » : on ne tombe pas amoureux d’une procédure. Enfin, cela doit être rare.

(6) Max Weber, Le savant et le politique (1919), 1959, Plon.

(7) Bien des militants – le militantisme étant une forme d’engagement – ont connu la douloureuse contradiction entre leurs convictions et la « discipline républicaine » ou la nécessité stratégique qui conduit à voter contre ce que l’on pense. Ce grand écart produit des déchirures internes et est d’autant plus prévisible que la conviction (personne) et la cohésion militante (groupale) sont fortes : l’histoire du PCF et des intellectuels (de Morin à Garaudy) illustre particulièrement la contradiction d’Andromaque entre éthique personnelle et morale collective ou loi.

(8) Jürgen Habermas, Théorie de l’agir communicationnel, 1987, Fayard

(9) Edgar Morin, La tête bien faite, 1999, Seuil.

(10) Norbert Elias, La société des individus, 1991, Fayard.

(11) Pierre-Antoine Delhommais « Soigner le mal par le mal », Le Monde 24 et 25 mai 2009 (déjà cité sur ce blog « Rien à voir avec l’insertion ? A voir », 26 mai 2009).

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commentaires
  1. Jean Philippe REVEL (syndiqué CGT ML/PAIO) dit :

    Pour Régis,
    et futurs contributeurs autour du manifeste
    Le manifeste est en ligne sur le blog de campagne « jetiensamamissionlocale » les commentaires peuvent être intégrés à la rubrique témoignages …
    ils seront lus et pris en compte dans les suites qui seront données au Manifeste.

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