La mission locale, j’y viens, j’y tiens : ambition, limites et perspective de l’expression des jeunes

Publié: juin 19, 2009 dans Insertion/missions locales

Suite du débat concernant la parole des jeunes sollicitée dans le cadre de « La mission locale j’y viens, j’y tiens »

David : une initiative assez stimulante…

« Je trouve Romano un peu dur avec l’opération « Les ML, j’y viens, j’y tiens », comme avec ses homologues conseillers qui, après tout, sont aussi divers peut-être que les jeunes et, surtout, ont à subir souvent des commandes qui ne sont même plus paradoxales mais contradictoires.

Personnellement, j’ai trouvé cette initiative assez stimulante à plusieurs titres :

– parce qu’elle est impulsée par les partenaires sociaux réunis dans une démarche de valorisation de ce qui les engagent communément : la place des jeunes. Je serais curieux de savoir s’il existe des antécédents dans d’autres secteurs ? Remarquons que dans un pays jugé souvent archaïque sur le plan de son dialogue social, notre réseau fait une fois de plus la démonstration d’une réelle capacité de modernité ! En tant que professionnel syndiqué, j’en suis plutôt fier !

– le support de l’expression des jeunes a aussi le mérite d’une forme d’originalité, étant persuadé pour ma part qu’aucun des promoteurs de cette opération, comme ceux qui, dans ma ML par exemple, l’ont relayé avec enthousiasme, n’ont la prétention d’affirmer qu’il s’agit d’une parole de jeunes représentative et puissante.

Deux mots sur cette « parole » pour constater, à mon avis, qu’un des échecs jusqu’à aujourd’hui du pari des ML réside bien dans cette « incapacité » à la faire entendre en dehors de nos bureaux. Le défi est énorme et éminemment difficile. Mais nous ne devons pas nous résigner et j’invite Romano à s’intéresser à la recherche-action collective animée par le SYNAMI-CFDT, sous les regards stimulants de Bertrand SCHWARZ et Gérard SARAZIN, qui tente avec passion et modestie de travailler sur ce sujet ! Nous savons qu’il est très facile d’instrumentaliser la parole des jeunes et je crois que nous sommes assez nombreux, comme Romano, à vouloir nous en garder. Ne sommes-nous pas par exemple un réseau assez chiche en enquête bidon de satisfaction comme savent en produire la plupart des (ex) grands services publics où les taux plébiscites à la Chavez sont proportionnels au mépris des « clients » ? »

Romano : où s’arrête cette captation des opinions, des témoignages ?

« Il est certain qu’il faille nuancer et je ne généraliserai pas à toute la profession des « manques » – que je produis moi même – ou une « confiscation » de la parole des jeunes. Cependant cette initiative interne, dans le cadre professionnel, de collecte de paroles me gêne et je l’ai formulé dans ma structure où elle nous a été proposée avec insistance (la distribution des formulaires était « l’évidence »). En effet, entre autres, où s’arrête cette captation des opinions, des témoignages? Quelles « influences » dans les rapports entre professionnels de l’accompagnement et les accompagnés cela peut-il produire, car enfin il ne peut s’agir que de recueillir des éléments positifs.

« Tenir à sa ML » n’est pas anodin. Sue savons-nous vraiment de ce à quoi ils tiennent ? Quelles options ont-ils, les cohortes de sans-emploi jeunes (et pas que sans-emploi) actuelles pour construire des alternatives ? De plus, je doute fort que « les jeunes » qui fréquentent nos espaces (car il y a celles et ceux qui n’y viennent pas) soient tous dans l’adhésion inconditionnelle au témoignage, c’est-à-dire forcément impliqués par « nos soucis ». Par ma fonction, mon statut (mon pouvoir?), je peux orienter, influer (comme dans toute communication, relation) cet « autre » jeune. L’initiative militante et syndicale de la branche professionnelle est loin de me déranger, bien au contraire, elle est nécessaire puisqu’elle participe du débat et qu’elle peut générer par des propositions concrètes des améliorations diverses (dont vers les publics). Je n’oublie pas non plus les initiatives locales et expérimentations multiples effectuées par les ML (donc des professionnels) avec pour objet l’insertion durable des publics en difficulté. Je crois qu’il ne faut pas « confondre » le cadre, quand bien même nous sommes, de toute façon, sur un champ politique. »

Mon opinion

Une dynamique de participation…

On peut considérer que l’opération « La mission locale, j’y viens, j’y tiens » correspond à une dynamique de participation des jeunes dans l’espace public, c’est-à-dire un espace plus large que celui habituel de la mission locale où, tout aussi habituellement, l’expression est à 99% caractérisée par l’entretien individuel, c’est-à-dire s’intéresse au Sujet singulier (avec de fort bonnes raisons)… aux dépens de l’Acteur collectif (ce qui est dommageable).

Les trois niveaux de la participation…

A l’occasion des Rencontres nationales des professionnels de la jeunesse, les 11, 12 et 13 octobre 2004, Nathalie Rossini, sociologue et responsable des études et de la formation à l’ANACEJ (association nationale des conseils d’enfants et de jeunes), avait distingué trois niveaux de participation : le premier est celui de la consultation – qu’est-ce que les jeunes pensent ? – et n’est pas loin d’une « politique de sondage » ; le deuxième niveau est celui de la concertation : on dialogue, on délibère et la décision demeure à l’échelle de celles et ceux qui ont la légitimité du pouvoir (par les urnes) ; le troisième niveau est celui de la décision et de la cogestion : on débat et, ensemble, on en tire les conclusions et l’on décide.

Une consultation et un mouvement…

Force est de constater que « La mission locale, j’y viens, j’y tiens » correspond au premier niveau, celui de la consultation. L’opération est en effet présentée sur son site dédié comme une campagne « consacrée au recueil de témoignages de jeunes accompagnés par les missions locales / PAIO afin que ceux-ci puissent exprimer pleinement leur attachement au travail accompli dans ces structures qui leur sont dédiées. Ces témoignages ainsi que les actions entreprises par les missions locales doivent permettre de faire prendre conscience à tous, et plus spécifiquement aux pouvoirs publics, de l’ampleur de la question de l’insertion des jeunes et du travail assuré par les missions locales / PAIO. » En d’autres termes, les jeunes sont consultés dans le cadre d’une dynamique ponctuelle, conjoncturelle, dont « l’aboutissement » est prévu le 19 juin, lors d’une journée de débats « autour de l’insertion des jeunes ». Qu’il s’agisse d’un premier niveau de participation n’est pas en soi blâmable – il est utile de recueillir et de connaître les opinions des jeunes – même si, bien évidemment, cette consultation est orientée, Romano voyant juste lorsqu’il écrit qu’ « il ne peut s’agir que de recueillir des éléments positifs » : s’il s’agissait stricto sensu d’une enquête, la moindre des précautions épistémologiques exclurait que l’on exprime par son titre les résultats attendus. Cette campagne est donc justifiée en tant que « mouvement » (terme d’ailleurs utilisé sur le site) visant à mobiliser celles et ceux que l’on appelle communément « les usagers » dans la défense des structures que sont les missions locales considérées par leurs acteurs, élus et professionnels, comme des organisations susceptibles de répondre correctement à leur demande. Autrement dit, si cette campagne est orientée, elle n’est pas ambiguë : les règles du jeu sont données. Eliminons en passant un argument qui, sans doute, a dû circuler dans les couloirs des missions locales, celui de la manipulation. Certes, les conseillers peuvent « orienter, influer » mais, d’une part, les jeunes sont majeurs – accuserait-on toutes les campagnes électorales d’être par essence manipulatrices alors qu’elles cherchent à être convaincantes et, subséquemment, soupçonnerait-on les électeurs d’être ontologiquement affectés de minorité citoyenne ? – et, d’autre part, on peut créditer les professionnels d’un minimum déontologique pour que l’adhésion de leurs usagers ne soit pas obtenue par une contrainte psychologique subreptice.

Encore un effort pour la concertation…

Reste que l’arbre de la consultation effective ne doit pas cacher la forêt de la concertation souhaitable. Autrement dit, s’il est légitime de mobiliser les principaux personnages des missions locales que sont les jeunes, il serait regrettable de s’en tenir là, de demeurer au stade de l’événement, par ailleurs justifié par des orientations politiques dont on comprend bien à la lecture des pléthoriques rapports parlementaires et d’experts mandatés qu’elles se fondent plus sur des présupposés idéologiques (mise en concurrence…) que sur l’évaluation « juste et parfaite » des réalisations et sur la prise en compte d’un actif construit depuis vingt-cinq ans. Ceci signifie que l’enjeu de la participation des jeunes à « la vie » des missions locales ne doit pas être relégué aux calendes grecques. Dans son introduction, le Manifeste présenté ce jour à la Maison de la Chimie affirme qu’il faut « éviter qu’une fois encore une large part de la jeunesse ne soit pas tenue à l’écart de la société française. » Dont acte et adhésion au principe. Mais, si l’inclusion de cette jeunesse, du moins celle qui frappe à la porte des missions locales, dans la société passe par l’intermédiation des conseillers, « balayons aussi devant notre porte » a-t-on envie de dire. Et mettons en place les conditions pour que le discours de la citoyenneté, qui s’appuie sur la connaissance (cf. le projet de l’éducation populaire), sur la compréhension de l’organisation du monde social (pour pouvoir y évoluer, y saisir les opportunités et ressources) et sur l’expression (cf. «l’agir communicationnel d’Habermas », plusieurs fois évoqué sur ce blog), recouvre une cohérence interne. Celle-ci ne peut faire l’économie de la participation des jeunes au sein des structures : les « mettre en mouvement », selon l’adage d’une mission locale très australe que j’aime bien, nécessite qu’ils soient « acteurs » dans les faits… à commencer dans l’espace que doit être une mission locale : oui, un espace et pas simplement un lieu fonctionnel, un espace c’est-à-dire un lieu habité par (tous) les hommes et par (toutes) les femmes… jeunes inclus. On peut donc regretter que, parmi les dix « principes généraux d’une politique ambitieuse pour la jeunesse » du Manifeste, celui de la participation des jeunes ne soit pas posé. Il en est de même pour le paragraphe 3 « Une méthode qui a fait ses preuves » qui égrène l’approche globale, le référent unique, l’accompagnement renforcé et la contractualisation.

Disons que ce n’est qu’un début.

Advertisements
commentaires
  1. Jean Philippe REVEL (syndiqué CGT ML/PAIO) dit :

    je suis de parti pris … et engagé (voir sur ce sujet l’ article sur ce blog) dans cette campagne de témoignage de jeunes qui a accompagné la diffusion du manifeste pour une politique ambitieuse pour la jeunesse.
    La rencontre organisée ce vendredi 19 juin à la maison de la chimie était d’une très bonne tenue et les tables rondes très denses …(je vous renvoie au programme http://www.jetiensamamissionlocale.com/lagenda/unml.html).
    Les différents échanges nous ont placé au coeur de la complexité que constituaient la mise en oeuvre de politiques en direction des jeunes.
    Le manifeste a été salué par différents interlocuteur comme un document d’importance. Martin Hirsch, ayant avec lui à la tribune le rapport schwartz récemment réédité.
    Agnès Naton (secrétaire confédérale CGT) a déclaré que ce manifeste constituait, selon elle, l’une des meilleures contributions à la commission jeunesse qui s’est réunit durant ce premier semestre 2009.
    Reste maintenant à amender et enrichir ce texte qui propose une nouvelle dynamique. La prise en compte de la parole des jeunes, et la question de leur place doivent en effet y avoir leur place.
    Les partenaires sociaux s’étant engagés à poursuivre leurs travaux et l’application des propositions de ce manifeste avec toutes les bonnes volontés qui voudront bien s’en emparer.
    Ce n’est qu’un début …

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s