Réflexion critique sur les politiques jeunesse(s)

Publié: juin 16, 2009 dans Au gré des lectures

« Les présupposés d’une politique de jeunesse », texte de Jean-Claude Richez paru en 2007 dans la revue Territoires et actualisé, a été mis en ligne sur Ressources Jeunesse. Jean-Claude Richez est responsable de l’unité de la recherche, des études et de la formation à l’INJEP.

Commentaires…

Pour Jean-Claude Richez, « dans la mesure où une politique jeunesse relève du politique, de l’intervention de l’Etat, de la collectivité en général {…} on peut considérer qu’en France, il n’y a pas eu de véritable politique de jeunesse avant la mise en place de la Vème République. Auparavant, on considérait en général qu’elle relevait de la sphère privée, de la famille ou alors d’une politique scolaire ou militaire (la conscription). »

Affirmation surprenante… La Vème République, rappelons-le, commence avec la constitution de 1958 préparée par Michel Debré pour de Gaulle, rappelé par René Coty et revenu au pouvoir après le putsch algérien des généraux. Vingt ans avant, en 1936, Léo Lagrange est sous-secrétaire d’Etat aux sports et à l’organisation des loisirs et, même si son action ne se cantonne pas à la jeunesse, cette dernière en occupe la majeure partie au même titre que l’éducation populaire, depuis Condorcet (avril 1792, « L’organisation générale de l’instruction publique »), visait à éduquer l’ensemble de la population française mais faisait de la jeunesse, en tant que constituant le futur de la société, sa catégorie sociale principale, sa « cible » dirait-on aujourd’hui. Certes, on pourrait dire qu’une politique jeunesse, au sens d’une volonté explicite et formelle des pouvoirs publics, ne recouvre pas exactement l’éducation populaire, plus large, mais si le monde associatif – laïque et confessionnel, Pepone et Don Camillo – était en charge des « politiques » jeunesse, les pouvoirs publics n’étaient guère éloignés… ne serait-ce que face aux risques insurrectionnels d’une poudrière « question ouvrière » non résolue avec des écarts abyssaux entre droits prescrits (« tous les hommes naissent égaux… ») et droits réels (la paupérisation de la classe ouvrière durant l’industrialisation au XIXè siècle).

Il est cependant juste de noter qu’avec les années soixante, l’Etat reprend l’initiative – non sans résistances d’ailleurs, Mendès France devant renoncer à son projet de grand ministère de la Jeunesse – à travers la création de structures de proximité et d’équipements ainsi que celle du FONJEP et la professionnalisation (diplômes). Mais Richez écrit qu’au-delà de ces années, « nous assistons alors à un déplacement vers des politiques d’insertion (missions locales), des politiques de la ville (contrats de ville) qui investissent largement les questions de jeunesse mais en considérant en règle général la jeunesse comme une difficulté, un problème. » Il me semble qu’il y a là une confusion : les années soixante-dix et quatre-vingt voient effectivement monter la représentation d’une jeunesse plus problème qu’atout mais ce ne sont pas ces politiques publiques transversales qui véhiculent ce message… Avec la crise et ce que Michel Crozier a appelé « la société bloquée » (1), c’est-à-dire une pyramide où tous les emplois sont occupés – et pour un bon bout de temps – par les baby-boomers, c’est l’embolie dans la « circulation des élites » (Pareto – 2) et l’absorption des jeunes par le système productif ne fonctionne plus. La jeunesse devient effectivement un problème : socialisation endogène, culture jeunes en opposition à une culture adulte (que mai 68 illustrera particulièrement), montée de la délinquance (en 1950, 187 500 vols ; en 1975, 1 230 000 ; en 1985, 2 302 000…), premières explosions dans les quartiers de la reconstruction devenus ceux de la relégation ou « d’exil » (3), etc. Autrement dit, des conditions objectives créent un « problème jeunes » qui va diffuser dans l’imaginaire collectif : trois adultes autour d’une voiture, c’est un problème mécanique, trois jeunes c’est un coup fourré. Une incompréhension se révèle entre élus, représentant leurs administrés, et jeunes : ma première étude sociologique, en 1983 dans une ville rurbanisée, part de l’occupation par les jeunes des abri-bus… alors que le beau centre social tout neuf est déserté… Insupportable. Les politiques publiques transversales (Schwartz/insertion – Bonnemaison/délinquance – Dubedout/ville), particulièrement celle de l’insertion, fondées sur ces constats, postulent au contraire la jeunesse comme ressource, également conçoivent leur action selon une approche holistique même si le point de départ est sectoriel : point n’est besoin de citer une énième fois Bertrand Schwartz… sans doute oublié par Jean-Claude Richez qui écrit « la jeunesse est rarement envisagée de façon globale. »

Six idéauxtypes…

Jean-Claude Richez poursuit par une proposition de six « idéauxtypes » (correspondant à des modèles) de politique jeunesse : familialiste, de contrôle social, d’insertion, éducatif, de développement et d’autonomie. Voyons voir.

Considérant les jeunes comme des mineurs, l’idéaltype familialiste « ne relève pas du politique, mais reste dans la sphère familiale »… ce qui, déductivement, n’en fait donc pas une politique jeunesse, au sens énoncé par l’auteur, une volonté des pouvoirs publics.

Inspiré par Michel Foucault (4), l’idéaltype du contrôle social correspond au projet de « surveiller les jeunes, au besoin les punir », Jean-Claude Richez indiquant que cette représentation « se cristallise dans les années cinquante et est institutionnalisée à travers la constitution d’un corps comme celui de la prévention spécialisée. » Sans doute, le régime de Vichy serait-il plus opportunément « idéaltypique » pour illustrer une politique jeunesse du contrôle social et de l’embrigadement (« Maréchal, nous voilà… »), même si, d’ailleurs, cela n’était pas contradictoire avec la promotion de la jeunesse comme ressource (5)… D’autre part, ayant eu un vrai métier avant d’être sociologue, en l’occurrence éducateur spécialisé (dix ans)… en prévention spécialisée (trois ans), la corrélation entre cette dernière et le « surveiller et punir » m’étonne… et, c’est certain, en étonnera plus d’un : la « prev’ », c’était précisément l’inverse… à commencer par la sacro-sainte règle de l’anonymat qui constituait un sérieux obstacle au contrôle social et qui irritait tout autant les représentants de la force publique que les travailleurs sociaux de circonscription.

L’idéaltype de l’insertion économique et sociale se fonderait sur l’idée que « le jeune est un problème, car il présente des déficits personnels (échec scolaire, inadaptation au travail…). L’origine sociale des difficultés est minimisée au bénéfice d’un traitement individuel des carences. Ce référentiel est apparu dans les années 1980 devant la montée du chômage des jeunes (traitement social du chômage). » Là encore, on évitera les citations du rapport Schwartz infirmant le « jeune – problème ». Toutefois on peut constater avec Jean-Claude Richez qu’effectivement un glissement, une dérive même, s’est produit de l’acteur (collectif) au sujet (individuel) jusqu’à ce que seul ce dernier soit l’objet de (presque) toutes les attentions. L’accomplissement individuel s’est substitué à l’émancipation collective alors que, du temps de l’éducation populaire, ces deux finalités étaient complémentaires. Profitant de la fin des grands systèmes explicatifs et critiques (marxisme, structuralisme…), s’est mise en place une psychologisation du traitement du chômage des jeunes, évacuant – une fois de plus – « la question sociale », c’est-à-dire la critique politique du système économique producteur d’exclusion. Tout cela avec « l’excellent » argument de la singularité de chaque jeune (« individualisation de l’offre ») et avec une mécanique partant de la responsabilisation du jeune pour aboutir, exonérant au passage la responsabilité du système productif, à son exclusive responsabilité : guerre aux chômeurs plutôt qu’au chômage (6).  On peut avec profit lire Olivier Chavanon, « Politiques publiques et psychologisation des problèmes sociaux » : « La culture de type collectif des années d’après-guerre a en quelque sorte laissé la place à une culture de service aux individus, et ce, au fur et à mesure que l’action de l’Etat a délaissé les visées d’intérêt général au profit de l’octroi d’un certain nombre de satisfactions particulières à des catégories très ciblées de population. » (7).

L’idéaltype scolaro-éducatif, comme son nom l’indique, s’appuie sur la référence scolaire : hors de l’école, point de salut, « l’éducation non formelle est peu considérée {…} Les questions de jeunesse sont une question d’éducation formelle, d’école. » Notons que c’est la Ligue de l’enseignement qui préféra, en 1955, le terme d’« éducation permanente » à celui d’« éducation populaire » : « Le choix d’utilisation du terme d’éducation permanente signifie, selon la Ligue, que l’éducation populaire s’inscrit essentiellement dans le milieu scolaire, autour de l’école publique, et que ses cadres légitimes sont les enseignants. » (8). Compte-tenu du crédit sérieusement entamé de l’école, on peut douter de la force actuelle de cet idéaltype, sauf à l’élargir au péri et à l’extra-scolaire dont il n’est pas certain que, contrairement à ce que signifieraient ces formules, l’école soit toujours au centre, le pivot.

L’idéaltype du développement local est étonnamment lié aux « régions à forte densité rurale » (plus exactement, sans doute : rurales à faible densité) qui rencontrent des difficultés (déclin) et où « le jeune est perçu comme une ressource, un potentiel indispensable à la survie des territoires. » Ainsi « pour conserver les jeunes au pays, il faut offrir aux familles et aux jeunes des services publics et un temps libre de qualité. » Ce n’est pas faux : j’ai en mémoire un élu sarthois avouant le paradoxe de recommander aux jeunes, en tant que président de PAIO, de migrer vers la ville (Le Mans) et, en tant que maire de sa commune, de les inciter à « vivre et travailler au pays » (slogan céfédétiste des années quatre-vingt)… mais sans travail. Toutefois, les constats que l’on peut faire ici et là ne vont pas exactement dans ce sens : les communes excentrées et rurales sont certes confrontées à des problèmes de dynamisme démographique et économique mais également à une faiblesse de moyens financiers mobilisables : en-dehors du « local jeunes » fermé puis rouvert au gré des incidents qui émaillent sa vie. Par contre, cette problématique d’offres de services est bien plus prégnante dans les communes périphériques des centres urbains, pavillonnaires, rurbanisées et mieux dotées économiquement, qui redoutent généralement trois risques : le vieillissement d’une population de propriétaires avec un parc immobilier locatif faible, le syndrome de la ville-dortoir et l’insatisfaction – traduite dans les urnes – des résidents et néo-ruraux (ou ex-urbains), accoutumés à l’offre culturelle et de loisirs de la ville.

Enfin l’idéaltype de l’autonomie est un « modèle récent et progressiste où le jeune est considéré comme un véritable acteur impliqué dans la construction de son parcours, un citoyen en puissance qui peut s’exprimer, participer à la vie publique, s’engager. Ces politiques développent l’accompagnement des initiatives des jeunes et les instances de participation, les démarches de responsabilisation. » On sent où va la préférence de Jean-Claude Richez et, bien entendu, on ne le contredira pas sur celle-ci.

Des croisements enchevêtrements…

En conclusion de son article, Jean-Claude Richez propose de « construire une grille d’analyse intéressante au niveau local » en croisant ces six idéauxtypes avec les thèmes du temps libre, du sport, de la culture, de l’emploi, de la santé, du logement et du transport. J’avoue avoir tenté l’exercice… et désespéré de ne pas atteindre cet « intéressant » (9). L’auteur, avertissant qu’« il faut tenir compte des effets de champ (un modèle pouvant influer sur les autres référentiels) et des effets sociologiques (profil socioculturel plus ou moins favorable à la mise en œuvre d’un modèle) » (ce qui me semble bien mystérieux), aboutit à « trois modèles de représentation des jeunes », ce que l’on pourrait appeler des archétypes ou des méta-idéauxtypes : « Famille/Education : le jeune est un mineur, à élever, à éduquer. Contrôle/insertion : le jeune est en difficulté ou dangereux. Développement local/Autonomie : le jeune est une ressource. » Quid d’une politique jeunesse(s) holistique qui combine la socialisation-éducation, l’aide et l’accompagnement pour des jeunes rencontrant des difficultés (le droit à l’accompagnement de la loi de cohésion sociale) et le développement local à partir de la jeunesse-ressource ?

Déplacer la perspective…

La question ou, plus exactement, le nœud d’une politique jeunesse(s) ne me semble pas trouver sa réponse à partir de cette architecture méthodologique d’idéauxtypes. Et si l’on raisonnait à partir du concept de socialisation dans les différents espaces ou dimensions où celle-ci s’exerce : l’individuation (micro, Sujet, accomplissement), la sociabilité (méso, Personne, lien), le sociétal (macro, Acteur, citoyenneté) et l’économique (micro-méso-macro, Producteur, indépendance) ? Mais, cela, je l’ai déjà dit et redit.

Donc, c’est tout.

(1) Michel Crozier, La société bloquée, 1970, Seuil.

(2) Le sociologue et économiste Vilfredo Pareto (1848-1923), bien connu et apprécié des économistes néoclassiques (un peu silencieux depuis la crise) pour son « optimum » (de Pareto), a développé une théorie de la circulation des élites selon laquelle une société, représentée de façon pyramidale avec au sommet (étroit) les élites et à la base (large) les exécutants, devait fonctionner de façon organique en permettant aux exécutants méritants l’accès aux responsabilités et renvoyant les élites défaillantes à la base du cocotier. Beau schéma… qui se heurtera à ce que le même Michel Crozier que supra identifiera comme « l’impuissance des élites à se réformer » dans La crise de l’intelligence (1995, InterEditions).

(3) François Dubet, Didier Lapeyronnie, Les quartiers d’exil, 1992, Seuil.

(4) Michel Foucault, Surveiller et punir, 1975, Gallimard.

(5) « Ainsi, l’Etat français de Vichy comme le régime mis en place à la libération s’appuyaient l’un et l’autre sur le paradigme d’une « jeunesse ressource » qui était la chance d’un avenir meilleur. », Bernard Bier, « L’analyseur Villepinte », (sous la direction de) Alain Vulbeau, La jeunesse comme ressource, 2001, Erès.

(6) Emmanuel Pierru, Guerre aux chômeurs ou guerre au chômage, 2005, éditions du Croquant.

(7) (sous la direction de) René Ballain, Dominique Glasman et Roland Raymond, Entre protection et compassion. Des politiques publiques travaillées par la question sociale (1980-2005), 2005, Presses Universitaires de Grenoble.

(8) Jean-Marie Mignon, Une histoire de l’éducation populaire, 2007, La Découverte.

(9) Par exemple, en prenant le sport comme domaine, on peut le relier à l’idéaltype familialiste dans la perspective des parents qui souhaitent que leur progéniture occupe ses temps libres, garçons au foot et filles à la danse ; à l’idéaltype du contrôle, pour une municipalité qui développe des activités afin d’éviter l’inactivité visible des jeunes dans l’espace public (le centre social plutôt que les abri-bus) ; à l’idéaltype de l’insertion, pour un travailleur social qui incite le jeune suivi à s’extraire d’un milieu familial problématique ou pour l’éloigner de fréquentations considérées comme douteuses ; à l’idéaltype de l’autonomie pour le jeune lui-même qui choisit de faire du foot ou du judo… Ainsi de suite pour chaque domaine corrélable à chaque idéaltype.

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