L’écologie politique pour penser l’insertion

Publié: juin 15, 2009 dans Actualité: pertinence & impertinence, Au gré des lectures

Dans Le Monde de samedi 13 juin, une longue tribune d’Edgar Morin sur l’écologie – il n’a certes pas attendu le succès des Verts aux élections européennes -, « Changer le rapport de l’homme à la nature n’est qu’un début. Il est temps de métamorphoser la civilisation pour poétiser la vie ». Edgar Morin dont on ne dira jamais assez qu’il constitue un viatique indispensable pour comprendre, limpidement, ce monde « de la complexité ».  Et aussi y agir. Edgar Morin également dont Edwy Plenel parle en termes de « penseur visionnaire », cette fois dans Mediapart et dans un article dont le titre est très largement signifiant : « Lettre à ces socialistes qui nous désespèrent » (9 Juin 2009  www.mediapart.fr/). Juste les dernières lignes de l’article de Plenel : « Ma sévérité est à la mesure de mon attente. Je ne crois pas à la politique du pire. Les crises ne sont pas forcément salvatrices. Elles peuvent accoucher aussi bien de régressions terribles, avec l’installation durable de pouvoirs orwelliens {en référence à 1984 de George Orwell} mâtinés de télé-réalité, répétant sans cesse à des peuples anesthésiés et désinformés : ayez peur, ayez bien peur, ayez surtout peur, et laissez-moi m’occuper tout seul du reste. De tout le reste. Et, par-dessus tout, de l’argent et de la puissance, ces deux adversaires éternels de l’espérance progressiste. C’est ce cauchemar qu’il nous faut faire fuir, tous ensemble. »

Poésie de la vie

Quant à Morin, il rappelle que si « l’écologie a le mérite de nous amener à modifier notre pensée et notre action sur la nature {…} toute politique écologique a deux faces, l’une tournée vers la nature, l’autre vers la société. » Autrement dit, le social et l’économique… comme d’ailleurs le concept de développement durable qui articule environnement, social et économique. Mais Edgar Morin va plus loin puisqu’ « il y a aussi quelque chose de plus profond, qui ne se trouve encore dans aucun programme politique, c’est la nécessité positive de changer nos vies, non seulement dans le sens de la sobriété, mais surtout dans le sens de la qualité et de la poésie de la vie. » Voilà sans doute ce qui fera ricaner quelques-uns : de la poésie ! Rendez-vous compte ! Pourquoi pas La princesse de Clèves ! Autant dire l’incompatibilité maximale avec « les indicateurs de performance » sensés satisfaire l’aspiration à une évaluation non-exclusivement arc-boutée sur le CDI, avec la concurrence et les marchés publics, avec la course au profit (… « pour gagner plus ») donc à la consommation (tout l’opposé de la sobriété), etc.

Edgar Morin rappelle justement l’apport d’Ivan Illich – bien à tort, plus grand monde ne s’y réfère (1) – « qui avait formulé une critique originale de notre civilisation, montrant combien un mal-être psychique accompagnait les progrès du bien-être matériel, comment l’hyperspécialisation dans l’éducation ou la médecine produisait de nouveaux aveuglements, combien il était nécessaire de régénérer les relations humaines dans ce qu’il appelait la convivialité. » (2)

Couteau suisse

Un paragraphe retiendra peut-être l’attention des piou-piou de l’insertion : « Le calcul appliqué à tous les aspects de la vie humaine occulte ce qui ne peut être calculé, c’est-à-dire la souffrance, le bonheur, la joie, l’amour, bref, ce qui est important dans nos vies et qui semble extra-social, purement personnel. Toutes les solutions envisagées sont quantitatives : croissance économique, croissance du PIB. Quand donc la politique prendra-t-elle en considération l’immense besoin d’amour de l’espèce humaine perdue dans le cosmos ? » Cela retiendra l’attention car prolifère une conception selon laquelle ce que l’on doit savoir de l’insertion des jeunes s’exprime bien suffisamment et même ob-jec-ti-ve-ment dans les chiffres… et seulement dans les chiffres, omettant en passant que, selon les mots de Pierre Bourdieu, « les statistiques sont la science de l’erreur » : Parcours 3 comme couteau suisse qui structure l’activité voire fait office de management, rend compte, explique, analyse, le reste (n’) étant (que) littérature… pire : poésie. Autrement dit, hors-sujet alors que, précisément, c’est aussi et même plus dans ce hors-sujet qu’est le Sujet et que, si l’on veut bien accepter la proposition d’un « social » qui recouvre et combine l’individuation, la sociabilité et le sociétal, le Sujet et ce qui compte pour lui (bonheur, joie, amour, etc.) ne sont pas « extra-sociaux ». C’était ce qu’exprimait « l’indicible » qui appelait des « bricoleurs » bien éloignés des économètres : «  L’indicible, me semble-t-il, va de soi : il y a dans le social des choses qui sont fortes et tues ; il y a dans le social des choses irréductibles. Le bricolage, quant à lui, est indéfectiblement attaché aux pratiques de l’intervention sociale qui – pour aller vite mais j’y reviendrai – a besoin de modèles mais doit les adapter, qui s’appuie sur des théories mais n’a d’autres choix que la perspective compréhensive, qui agence les petits cubes de la multidimensionnalité de l’insertion mais en pariant autant sur les ajustements que sur les interstices. » (3).

Politique écologique de l’insertion

Se citer à deux reprises, cela fera peut-être beaucoup mais, basta, je prends le risque d’accusation d’anthropocentrisme… d’autant plus que la conclusion de ma contribution à la réédition du Rapport Schwartz, « Pour une politique écologique d’insertion » (4), s’ajuste en tenon-mortaise avec ce fil ici tendu de Morin à l’insertion, à partir des « trois principes d’espérance dans la désespérance » qu’Edgar Morin propose dans L’an 1 de l’ère écologique et dialogue avec Nicolas Hulot (5). Extraits :

– Du premier principe de l’improbable : « Qui sait si la dictature économique sur les finalités humaines ne franchira pas un seuil et ne bifurquera pas raisonnablement vers plus d’humanité et de responsabilité, vers une reconnaissance de l’utilité sociale, vers une évaluation confiante plutôt qu’un contrôle suspicieux crispé sur l’efficience ? »

– Du deuxième principe des potentialités humaines non encore actualisées : « Car, bien entendu, il ne s’agit pas de défendre coûte que coûte un acquis : il s’agit en s’appuyant sur une expérience – de 1981 à aujourd’hui – de construire une dynamique, d’agir loyalement – « vivre en intelligence avec le système » – pour faire évoluer la place des jeunes dans la société – « et en révolte contre ses conséquences » -. »

– Du dernier et troisième principe de la métamorphose : « Il appartient ainsi aux missions locales de (re ?) devenir les laboratoires sociaux qu’elles étaient dans le dessein du Rapport. Pour cela, il faut du temps. Le temps de la réflexion et de la réflexivité sans lequel l’action a de fortes probabilités d’être contre-productive… y compris économiquement. Du temps… de la volonté aussi des responsables de structure : comment expliquer que la R&D soit aussi étrangère au secteur des missions locales alors qu’elle semble si naturelle pour l’industrie agroalimentaire qui s’interroge sur le choix – cornélien – des pruneaux ou des mirabelles dans le futur yaourt ? » (6).

Aller à l’essentiel

Concluons par les voies ouvertes par Edgar Morin dans l’article du Monde : « La voie économique serait celle d’une économie plurielle (7). La voie sociale serait celle de la régression des inégalités, de la débureaucratisation des organisations publiques et privées, de l’instauration des solidarités. La voie pédagogique serait celle d’une réforme cognitive, qui permettrait de relier les connaissances, plus que jamais morcelées et disjointes, afin de traiter les problèmes fondamentaux et globaux de notre temps. » « Relier les connaissances », n’est-ce pas un peu ça, l’approche globale ? « Traiter les problèmes fondamentaux », ça ne serait pas un peu l’avertissement de Bertrand Schwartz, lorsqu’il écrivait en 1981 « Ainsi considérons-nous comme grave et dangereux le risque qu’on encourrait à ne prendre en considération que les mesures touchant à la formation et à l’emploi parce qu’elles apparaîtraient suffisantes pour régler les problèmes les plus visibles. » ?

Pas de regret

Il est des jours où l’on ne regrette pas son abonnement au Monde… d’autant plus que, page de gauche, voisine avec Edgar Morin un plaidoyer de Jean Gadrey pour une croissance « au service d’un bien-être durable » (8). Rien que du bon.

(1) André Gorz, à qui un article a été ici consacré (« André Gorz, un penseur pour le XXIè siècle », 24 avril 2009 : « Premier passeur d’Ivan Illich (Une société sans école, La Convivialité, Némésis médicale, etc.) qu’il rencontra en 1971… »), a connu Ivan Illich et a promu ses idées.

(2) Edgar Morin fait ici référence à trois ouvrages d’Ivan Illich : Une société sans école (1971, Seuil), Némesis médicale (1975, Seuil) et La convivialité (1973, Seuil).

(3) Philippe Labbé, « Propos liminaire », Les Bricoleurs de l’indicible, 2003, Apogée, p. 12.

(4) Philippe Labbé, « Bien sous tout Rapport », in Bertrand Schwartz, Rapport sur l’insertion professionnelle et sociale des jeunes. 1981 : Naissance de l’insertion, 2007, Apogée.

(5) Edgar Morin, L’an 1 de l’ère écologique et dialogue avec Nicolas Hulot, 2007, Taillandier.

(6) pp. 197-198.

(7) Comment le contester après l’échec des deux grands modèles, la planification puis le capitalisme financier ? Et comment ne pas concevoir d’avancer sur une économie hybride : privée, publique et sociale ?

(8) « Pour une société du plein-emploi sans croissance ».

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