De l’engagement social au faire société. Réflexions. 1/2

Publié: juin 10, 2009 dans Inclassable


Un article en deux parties (trop long, je sais) sur le thème de l’engagement inspiré par la conjonction d’une actualité et d’un processus long. L’actualité : l’abstention aux élections européennes. Le processus long : l’instrumentalisation des acteurs du social qui, en les assignant et aux chiffres et à la gestion administrative de dossiers, épuise ce que j’ai appelé la « professionnalité », c’est-à-dire le sens de l’action, l’engagement qui pourtant est la garantie d’une réelle qualité de l’accompagnement.

Allons-y.

Cohérence

L’engagement social est un lien durable qui existe entre l’individu et ses actes. L’individu accomplit un acte et, lorsque cet individu est engagé, cela signifie qu’il s’assimile à cet acte, qu’il le fait sien. L’engagement est donc le lien de cohérence entre le logos (discours et idées) et la praxis (les activités humaines transformant la réalité), entre des convictions de différents ordres et des réalisations.

Les risques de l’engagement

Il existe deux risques majeurs dans l’engagement, la distinction et l’enfermement. (1)

Distinction

La distinction est une des deux grandes polarités à partir desquelles chaque individu oscille selon les situations. D’un côté, la reproduction qui consiste à reproduire ce que le groupe d’appartenance (stable ou occasionnel) fait, dit, propose ; d’un autre côté, la distinction qui, à l’inverse, singularise la personne qui agit, dit et propose de façon différente que la norme dominante. A chacune de ces postures correspondent des avantages et des inconvénients.

Postures

Distinction / Je

Reproduction / Nous

Avantages

Ego

Appartenance

Inconvénients

Risque

Dissolution

L’avantage de la distinction est de surexposer l’individuation, c’est-à-dire le Sujet qui, par définition, est singulier. Quel que soit le sentiment d’appartenance à un collectif, à un groupe, à une culture, chacun se vit comme exceptionnel (y compris par sa médiocrité si l’image de soi est dégradée)… quitte à ce que cette exceptionnalité ne soit pas perçue par les autres (2). Autrement dit, la distinction valorise l’ego. Mais son revers de médaille est que le sujet en distinction s’échappe en quelque sorte du groupe et, se faisant, s’isole. Il est donc identifié comme seul et devient vulnérable. Si n personnes sont parfaitement alignées sur une ligne sauf une et qu’une claque part, cette dernière a « plus de chances » d’atteindre la personne qui dépasse. L’inconvénient de la distinction est sa visibilité qui produit le risque et qui contraint le Sujet à une situation de perpétuelle tension.

A l’inverse, la reproduction offre l’avantage de l’appartenance et recouvre la Personne. La Personne est par définition collective car, si elle ne l’était pas, elle (ne) serait (que) la négation du Sujet : « il n’y a personne ». On est une Personne avec les autres sinon on n’est personne. La Personne est donc intégrée, inscrite dans une communauté humaine, participant d’un projet collectif, sinon universel. Toutes choses qui contribuent à un confort : on n’est pas seul et « le vide de ces espaces infinis » qui effrayait tant Pascal est fort opportunément occupé dans l’espace, par la présence des autres, et dans le temps, par le lien avec une généalogie humaine. Ici également un revers de médaille qui est exactement antithétique de l’avantage de la distinction : le singulier se dissout dans le général, l’exceptionnalité s’évapore, l’ego est introuvable sous la couette, pour paraphraser Nietzsche le sujet est contraint « de mentir avec le troupeau dans un style obligatoire pour tous » (3). Ce qui constitue un inconvénient majeur et même rédhibitoire, tout juste tolérable un moment, dans une modernité dont la caractéristique majeure depuis plus d’un siècle est précisément l’individualisme entendu comme survalorisation de l’individu. La grande et profonde mutation de la modernité est l’inversion du rapport de subordination entre l’individu et le collectif : dans les communautés, le groupe subordonne l’individu (ce qui justifiait, par exemple, que l’on mourût pour la patrie) ; dans les collectivités, le groupe est toléré à condition qu’il n’obère pas l’accomplissement de l’individu. Un conducteur qui, toutes fenêtres ouvertes, impose par son tuning ses choix musicaux aux passants est l’archétype du Sujet métastasé et précopernicien qui s’assoit sur le collectif. Si vous le lui reprochez, vous obtiendrez en réponse un doigt d’honneur, oh combien expressif d’une érection de l’ego. Une sorte d’éjaculation précoce (et récurrente)  du moi.

Enfermement

L’enfermement est le second risque de l’engagement. En psychosociologie, on parle d’escalade d’engagement qui est le fait que les gens ont tendance à s’accrocher à une décision même si elle n’est pas bonne. Ils ont pris une décision et ont fait un acte, ils ont une deuxième décision à prendre et ils continuent. Progressivement, ils deviennent prisonniers de la première décision qui a été prise. On connaît les affres d’une personne qui, mentant une fois, se trouve prise dans une logique qui l’enferme dans une succession de mensonges dont l’objectif initial de valorisation disparaît au profit de la nécessité de ne pas perdre la face. Dans un monde de concurrences, perdre la face c’est perdre sa mise.

Pourquoi s’engage-t-on ?

Cette question pourrait sembler inopportune tant la réponse spontanée pourrait être « parce qu’on y croit ». Or, là comme ailleurs, il faut raboter l’évidence.

Intérêt

Tout d’abord, on s’engage parce qu’on y trouve ou l’on y projette un intérêt. Il n’y a rien de plus suspect qu’un engagement précédé d’une formule comme « je n’y ai aucun intérêt » car, outre qu’elle recèle immanquablement un mensonge, une hypocrisie, elle annonce une posture sacrificielle qui, en tout état de cause et sauf pathos, ne pourra perdurer et que la personne fera tôt ou tard payer à celles et ceux pour qui elle s’est « sacrifiée ». Sauf à être suicidaire ou se prendre pour le Rédempteur (mais il y en a déjà eu un), on ne se sacrifie pas (4) et, pour rester en vie, encore faut-il avoir des raisons… un intérêt. L’intérêt est individuel, c’est-à-dire doit bénéficier au Sujet… même si il est énoncé en termes d’ « intérêt général ». Un homme ou une femme politique qui s’engage pour l’intérêt général, argument communément avancé, le fait parce que cet intérêt général correspond à sa conception individuelle de ce qui justifie l’engagement politique. Autrement dit intérêts général et individuel ne s’opposent pas même si, une fois engagé, le Sujet devra(it) incorporer comme règle de vie que l’intérêt général subordonne (sans les annihiler)  les intérêts particuliers.

Détermination

On s’engage également parce qu’on occupe une position dans le champ social qui influence la vision du monde, les goûts, en un mot : l’habitus (hexis chez Aristote). Cet habitus, concept compliqué, peut être compris comme une structure incorporée, comme une identité dynamique, sans cesse en évolution mais avec un socle stable, constituée de sédiments (les origines, la culture…) et des leçons que l’on tire des expériences. L’habitus, qui est à la fois empreinte et détermination (de l’origine de classe, etc.) et choix contingentés, permet d’adapter les rôles sociaux – on n’agit pas de la même façon selon la situation, l’interlocuteur -, influence les choix et stratégies, et conforte la position initiale : chacun sait, sinon objectivement du moins intuitivement, où sont ses forces et ses faiblesses, où s’appuyer et où compenser. Pour faire simple, on est construit par ses origines et l’on construit par son expérience, produisant des engagements qui, même lorsqu’ils sont exactement à l’opposé de ceux de ses géniteurs, sont déterminés par ceux-ci : la socialisation repose sur les pères et, soit dit en passant, le hiatus majeur de l’actuelle socialisation des jeunes, du moins de nombreux jeunes, est qu’elle est horizontale : c’est une socialisation des pairs, des égaux et des ego… « meilleure » garantie d’un déficit d’altérité.

Hétéronomie

On s’engage parce qu’on y est contraint de façon hétéronome, par l’environnement. La contrainte est en effet un facteur d’engagement, contrairement  à ce que l’on pourrait imaginer et qui associerait en tenon – mortaise « engagement » et « autonomie », et opposerait « engagement » à « hétéronomie ». L’exemple le plus immédiat est celui de la crise écologique : a-t-on le choix de s’engager ou de ne pas s’engager face au cataclysme écologique ? On peut certes creuser son trou et s’y enfoncer la tête et le cou mais, outre que la posture recèle des risques postérieurs, ce non-engagement correspond aujourd’hui, par la force des choses, à une démission, à une lâcheté. Autrement dit, le problème n’est plus l’engagement (qui devient la norme) mais le non-engagement.

Social

On s’engage parce que « on y croit » et que l’on a intériorisé le fait que ce qui est beau, bon et juste ne peut demeurer dans le seul espace privatif, intime. Animal singulier, le Sujet est aussi un animal social, une Personne et, en s’engageant, il devient un Acteur. L’anachorète dépouillé dans sa grotte est exceptionnel. Il n’appartient pas au monde social ou, plus exactement, il croit ne pas y appartenir. Il établit (ou tente d’établir) une jonction entre un moi de l’individuation apuré des scories sociales et un cosmos, abandonnant aux piou-piou le soin de gérer les affaires courantes… Mais, parmi celles-ci, il y a des affaires qui, si elles ne sont pas saisies, traitées, reviendront en boomerang, y compris dans la grotte. L’exemple de la crise écologique est ici également pertinent. C’est le yogi aux mains propres mais sans mains. Son engagement peut être tout-à-fait sincère – ce qui n’est pas synonyme de juste – et s’il ne concerne a priori que lui, il concerne en fait les autres parce que, a-social, il fait reposer exclusivement sur les autres la responsabilité d’un social dans lequel, qu’il le veuille ou non, il est inclus. L’anachorète joue au mistigri : il refile le social au voisin mais le mistigri circule et lui revient. Mauvaise pioche.

Insatisfaction

On s’engage parce qu’on est insatisfait. L’engagement, par exemple, est à la base de l’éducation populaire qui est une théorie du changement social : vouloir changer l’ordre des choses (dans un sens ou dans un autre, réactionnaire ou progressiste), c’est d’abord constater que celui-ci n’est pas conforme à ce que l’on souhaite et imagine. La question ici est que, si l’insatisfaction appelle la critique sociale puis l’engagement pour modifier cet ordre, encore faut-il que cet engagement soit arrimé à un projet. Supposons que celui-ci est de faire société. On y reviendra.

A suivre…

(1) Très-très librement inspirés de Pierre Bourdieu.

(2) Pour cette singularité du Sujet, on parle d’« ipséité » : l’être lui-même, différent des autres.

(3) Friedrich Nietzsche, Vérité et mensonge au sens extra-moral, 1997, Acte Sud.

(4) Je force un peu le trait : il y a des sacrifices consentis de la personne au bénéfice du collectif. L’exception qui confirme la règle.

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commentaires
  1. Jean Philippe REVEL (syndiqué CGT ML/PAIO) dit :

    Belle réflexion sur l’engagement,

    mais je me demande si la réflexion est-elle même engagement (ce que je pense) tant elle a été peu présente des récents débats autour du scrutin européen.

    Les candidats étaient-ils engagés ou victime d’enfermement ?

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