Un livre noir du livre vert

Publié: juin 4, 2009 dans Actualité: pertinence & impertinence, Insertion/missions locales

Mécontents…

Des participants de la Commission de concertation sur les politiques jeunesse « Hirsch » expriment leur mécontentement dans un blog créé ad hoc, Le livre noir du livre vert

Anonymes, ces auteurs s’identifient cependant comme des « acteurs de l’économie sociale et solidaire, syndicalistes, associatifs, employés de la fonction publique » décidés à « raconter les nombreux dysfonctionnements dont {ils ont  été} les témoins et dont {ils n’ont} pas parlé jusque-là. » Si l’anonymat est regrettable – de réels « acteurs » devraient en principe agir à visage découvert – il peut sans doute se comprendre dès lors que ces auteurs s’exprimant à titre individuel engageraient la responsabilité de leurs mouvements respectifs. Ils sont en tout cas rejoints dans leur critique par le CNAJEP (Comité pour les relations nationales et internationales des associations de jeunesse et d’éducation populaire) qui a publié sur son site un communiqué intitulé : « Le Livre Vert sur les politiques jeunesse : une manœuvre de diversion ? » Extrait : « … force est de constater que les ambitions initiales ont fait long feu, et que la méthode proposée laisse planer de nombreux doutes. Que penser en effet d’un Livre Vert qui se contente de compiler des analyses et des avis sans définir d’orientations et de perspectives claires ? Que penser d’une concertation au-delà de laquelle le Haut-commissaire en personne nous a dit qu’il ne s’engagerait pas ? Que dire encore d’une concertation dont une partie importante des travaux a été court-circuitée et rendue caduque par une série de mesures annoncées par le chef de l’Etat et le Gouvernement ? Que penser enfin d’une concertation menée à marche forcée, et dont les résultats risquent de ne pas être à la hauteur de l’énergie et de l’expertise investies ? Il y a tout lieu de s’interroger. »

Quant aux blogueurs, les raisons de leur ire sont de deux types.

Commu…

Des problèmes d’organisation : pas de comptes-rendus, expression difficile compte-tenu de groupes pléthoriques, contingences horaires : « Quand on est quarante et qu’on n’a que trois heures, c’est difficile de construire quelque chose ensemble. Tout le monde n’a même pas le temps de prendre la parole au moins une fois. » On retiendra de cela que, dans communiquer, il y a certes « commu »…

Dispersion, prédétermination…

Plus important, même si l’on ne peut dissocier objectifs et conditions d’atteinte de ces objectifs, le risque que le travail – en principe – collaboratif et l’intelligence partagée n’aboutissent qu’à – dispersion – « une compilation des propositions (parfois contradictoires) », c’est une hypothèse, ou, autre hypothèse, à – prédétermination – une synthèse rédigée en amont et dans l’alcôve d’un cabinet ministériel : « … les participants d’un autre groupe de travail ont clairement dit que les synthèses de leurs discussions n’avaient pas grand chose à voir avec ce qui s’était réellement dit autour de la table. »

Je, tu, il… ils…

Tout ceci renvoie immanquablement à une notion dont on se gargarise beaucoup, la gouvernance, entendue comme une forme de pilotage fondée sur une large concertation des parties prenantes (« stakeholders »). Pour l’Encyclopédie de l’Agora « Qui dit gouvernance dit guider/orienter. Il s’agit du processus par lequel les organisations humaines, qu’elles soient privées, publiques ou civiques, prennent elles-mêmes la barre pour se gouverner. » On serait donc dans un processus démocratique, ouvert plus que transparent, horizontal et dont on attend que le tout soit supérieur à la somme des parties. Ce n’est d’ailleurs pas le moindre des paradoxes d’observer comment un gouvernement, sous la houlette sinon la férule d’un Président qui déclarait vouloir « liquider l’héritage de 68 », (ab)use de « Grenelle » qui prolifèrent (de l’insertion, de l’environnement, des ondes…) alors que, il faut le rappeler, « les accords de Grenelle » correspondent aux négociations des 25, 26 et 27 mai 1968 qui ont abouti à une augmentation de 25% du – à l’époque – SMIG (salaire minimum interprofessionnel garanti), à la création de la section syndicale d’entreprise, etc. Autrement dit, Grenelle renvoie au mouvement social. La conclusion que l’on redoute avec ces gouvernances et Grenelle tout azimut pourrait s’inspirer d’un slogan de mai 68 que l’on adapterait en « je communique, tu communiques, il communique, nous communiquons, vous communiquez… ils profitent ».

Les règles de l’agir communicationnel…

Le philosophe allemand Jürgen Habermas explique dans Théorie de l’agir communicationnel (1) que, pour s’entendre avec l’autre de façon à interpréter ensemble la situation et à s’accorder mutuellement sur la conduite à tenir, trois conditions (« prétentions à ») sont requises : l’exactitude, la justesse par rapport au contexte social et à ses normes, enfin la sincérité. Pour cette théorie de l’agir communicationnel, qui est une éthique du consensus, il faut mobiliser deux stratégies et postures : la première, nombre de fois évoquée ici et que l’on devrait considérer comme un critère point de passage obligé de toute évaluation (2), s’inspire de Piaget avec le concept de « décentration » : être en capacité d’intégrer le point de vue de l’autre en s’extrayant de soi-même, en se mettant à la place de l’autre. La seconde est la « structuration », comprise comme une différenciation des multiples aspects de la réalité et des représentations-opinions afin d’en saisir leurs relations. C’est probablement à partir des réponses à ces conditions et postures que l’on parviendra à dire si la commission Hirsch a été honnête et créative ou si elle a abondé l’illusion.

On attend vos avis. A vos claviers.

(1) 1987, Fayard

(2) Les cinq critères points de passage obligé de toute évaluation sont l’efficacité (a-t-on atteint les objectifs ?), l’efficience (les résultats sont-ils à la hauteur des moyens mobilisés ?), l’effectivité (s’y est-on pris de la bonne façon ?), la conformité (ce qui a été fait rentre-t-il bien dans le cadre de la mission ?) et la décentration (ce qui a été réalisé répond-t-il à des besoins objectivés ?).

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commentaires
  1. Ce qui pose le plus de problèmes dans ce fonctionnement, c’est l’absence de comptes rendus des séances de travail. Entre les documents introductifs, faits, comme leur nom l’indique, pour introduire un débat et les conclusions de celui-ci, qui peuvent être consensuelles pour partie, divergentes pour une autre il est nécessaire que les points forts de sdébats soient actés
    Sinon nous sommes évidemment dans une logique où les participants perdent leur temps à exprimer des idées, à formuler des propositions qui ne sont transcrites nulle part

  2. David 86 dit :

    Toutes ces réflexions sont en effet inquiétantes pour un processus dans lequel, personnellement, je fondais quelques espoirs avec le postulat de considérer la (les) jeunesse(s) de manière étendue, le non rejet a priori de la complexité (tellement rare à une ère où tout doit être entrepris pour simplifier, rationaliser…etc.), et la mobilisation de représentants de mondes divers et diversement intéressés au sujet. Ceci étant, était-ce bien raisonnable d’imaginer produire de l’intelligence en aussi grand nombre et en aussi peu de temps, a fortiori sous l’emprise de l’urgence économique et sociale, du rythme imposé par le cirque médiatico-sarkozien, et de la disponibilité forcément limitée d’un haut-commissaire et de ses équipes en pleine improvisation (et oui, c’est se qui se dégage de ce qui se passe sur le terrain) de l’avènement du RSA (chronique annoncée d’un big bang appelé à se transformer en big pschittttt ?) ?

  3. dodo974 dit :

    Le blog a été supprimé

    Nous sommes désolés, le blog à l’adresse livrenoirdulivrevert.blogspot.com a été supprimé. Cette adresse n’est pas disponible pour de nouveaux blogs.

    Voilà le résultat … le big pschittt devient le blog pschittt … ou comment décentrer un discours structurer sur la communication.

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