Rien à voir avec l’insertion ? A voir.

Publié: mai 26, 2009 dans Au gré des lectures

Rien à voir avec l’insertion puisqu’il s’agit de pure économie… mais, à tout bien réfléchir, à voir avec les jeunes puisque, de cette analyse économique, on en déduit sans difficulté qu’il faudra bien la payer. Quoi ? La dette. Et, d’une façon ou d’une autre, qui remboursera ? Les jeunes d’aujourd’hui, adultes de demain. En dernière page du Monde des 24 et 25 mai 2009, la chronique (souvent très bonne) de Pierre-Antoine Delhommais « Soigner le mal par le mal » s’appuie sur le livre Est-il trop tard pour sauver l’Amérique ? de Marie-Paule Virard et Patrick Artus (2009, La Découverte). Constats et perspectives sont édifiants. Construction, démonstration et extraits.

Acte 1 : s’endetter Outre-Atlantique.

« En 1920, une famille américaine moyenne affichait une épargne de 1 232 dollars (convertis en dollars 2008) et un endettement de 4 368 dollars, soit un ratio de 1 à 4. En 1960, ce ratio était de 7, de 11 en 1990, de 38 en 2000 et de 300 en 2008, soit seulement 392 dollars d’épargne pour 117 951 dollars de dettes. En dix ans, l’endettement des ménages américains a augmenté de 8 000 milliards de dollars… Ce n’est plus vivre au-dessus de ses moyens, c’est vivre indépendamment d’eux, déconnecté de toute réalité, vivre comme un millionnaire avec un salaire de smicard… La crise des subprimes, c’est d’abord une défaite de l’abstinence et de la privation. Ne pas résister à la tentation de s’offrir le dernier iPod. » Baudrillard, en son temps, parlait du Système des objets (1968, Gallimard). Guy Debord de La société du spectacle (1971, Champ Libre). On est loin, très loin, de Max Weber qui, dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1904), expliquait le développement du capitalisme dans les pays anglo-saxons  par l’ascétisme protestant, une éthique « entièrement dépouillée de tout caractère hédoniste, son but étant de gagner de l’argent, toujours plus d’argent en se gardant des jouissances strictement de la vie. »

Acte 2 : s’endetter ici.

Quoiqu’à une moindre échelle, le vieux continent qui a pour l’Amérique les yeux de Chimène a suivi : « Sans atteindre les mêmes excès, la France n’a pas été non plus un modèle de vertu. Fin 2008, l’endettement des ménages représentait 74,4% de leur revenu disponible (10 points de plus qu’en 2005), celui des entreprises atteignant un record historique de 121,4%. » Pierre-Antoine Delhommais ne parle pas des collectivités mais l’aurait pu s’il avait lu dans le même journal daté du 21 mai l’article « Les villes tentent de sortir du piège des prêts à risque ». On y apprend qu’un cinquième des 100 milliards d’euros de dettes des collectivités locales recouvre des prêts dits « structurés », joli qualificatif qui dissimule des taux d’intérêts pouvant être multipliés par dix. Ainsi la ville de Plaisir, dans les Yvelines, a renégocié en mai 2008 un prêt de 10 millions d’euros souscrit auprès de la Caisse d’épargne (officiellement appartenant à l’économie… sociale et solidaire !) et a dû payer 800 000 euros de frais, intégrés dans un nouveau crédit… Effet « boule de neige » au printemps. Décidemment le climat se dégrade.

Acte 3 : s’endetter pour rembourser.

Les causes sont donc connues : « trop de dettes et des taux trop bas. Et maintenant les réponses : encore plus de dettes et des taux encore plus bas. » Les banques centrales (Réserve fédérale américaine, Banque centrale européenne, etc.) ont baissé leurs taux directeurs de 4 ou 5% à 1% ou moins. « Autrement dit, les conditions monétaires sont aujourd’hui infiniment plus généreuses qu’elles l’étaient avant le début de la crise. Et donc absolument idéales pour que de nouvelles et gigantesques bulles spéculatives se forment. » Sauf à ce que – hypothèse non évoquée par Pierre-Antoine Delhommais – les spéculateurs réfrènent leur appétit (syn. : cupidité) – convertis à la moralisation du capitalisme (1). Ainsi « les États occidentaux ont pris, des mains des ménages et des entreprises, le relais de l’endettement. Ils vont emprunter pour aider les banques et relancer les économies, des milliers de milliards de dollars. Les déficits budgétaires dérapent partout, et en Europe, le pacte de stabilité n’est plus qu’une vieillerie. En France, le niveau de dette publique, rapportée au PIB, va passer de 63,7% en 2006 à 86% en 2010. Celui du Royaume-Uni de 43% à 82%. Ce sont des tonnes de dettes publiques qui vont venir se déverser sur les monceaux de dettes privées. Résultat : la dette globale (privée plus publique) des pays industrialisés va s’envoler. Fin 2008, elle frôlait aux Etats-Unis les 53 000 milliards de dollars, soit la bagatelle de 700 000 dollars par famille… » On pourrait parler de pompiers pyromanes.

Épilogue : partir du grand…

La chronique se conclut par un bel euphémisme : « Il n’est pas sûr que la fuite en avant actuelle permette mieux, à terme, d’y échapper. » A quoi ? Au pire, à la Grande Dépression. Ce qui, par contre, est certain, c’est qu’un jour ou l’autre il faudra rembourser. J’étais hier avec des piou-piou d’une mission locale qui travaillent à ce que leur structure soit éco-citoyenne, qu’elle mette en œuvre concrètement les principes du développement durable, des gestes professionnels quotidiens aux actions de sensibilisation pour les jeunes. Louable et même nécessaire. Cependant, face à la déferlante qui se prépare, que cela pèsera-t-il ? Ah, ce cher Descartes et son précepte « partir du petit pour aller vers le grand » ! Mais peut-on aujourd’hui se contenter du petit ?

Mauvaise pioche ?

Michel Freitag, dans les dernières pages d’un livre remarquable même s’il est un peu complexe, L’oubli de la société (2002, Presses Universitaires de Rennes), interrogeait : « Nous portons vis-à-vis du monde et vis-à-vis de nous-mêmes la responsabilité dont nous avions chargé les dieux à notre place, et si les dieux sont morts, nous en sommes alors devenus les héritiers et les légataires universels. Dans la « société scientifique et technique », allons-nous jouer le destin aux dés, laisserons-nous les enfants-démiurges fascinés de puissance jouer aux dés notre destin ? » (p. 311). Bonne question. Mais risque de mauvaise pioche.

(1) Qui vient de dire « J’me marre » au fond de la classe ?

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