Le chômage des jeunes n’est pas une fatalité. 3/n

Publié: mai 25, 2009 dans 1

Cocoricouac…

Deuxième idée reçue, « la situation des jeunes sur le marché du travail est pire en France que dans les autres pays ». Si la comparaison avec les autres pays de l’Union permet effectivement de dire que la situation n’est pas « la pire », foin de cocorico puisque, si « sept pays faisaient pire que la France pour le taux de chômage et six en matière de précarité », on en déduira qu’à vingt-sept pays dix-neuf faisaient mieux pour le chômage et vingt pour la précarité. CQFD.

Comparaison européenne aléatoire…

En 2008, le taux de chômage des 15-24 ans – soit dit en passant, il ne serait pas inutile que soient harmonisées les tranches d’âge : 15-24 ans pour l’INSEE, 16-25 ans pour la politique de l’emploi – était en France de 18% contre 15,5% pour l’Union et la part des emplois précaires de 49% contre 37%. Données malheureusement sous-estimées aujourd’hui avec la crise. Le Monde précise toutefois que « la comparaison est délicate » puisque, dans de nombreux pays européens les apprentis sont classés comme actifs « ce qui n’est pas le cas des Français suivant une formation professionnelle sous statut scolaire (sans contrat de travail). » Une contribution d’un lecteur plus averti serait souhaitable car, à ma connaissance, les apprentis sont bien considérés comme des actifs occupés, comme d’ailleurs le sont les jeunes bénéficiant d’un contrat aidé  ou d’un contrat en alternance (de professionnalisation) (1).

Valeur du diplôme…

Avec la troisième idée reçue, « Le diplôme ne sert à rien sur le marché de l’emploi », Antoine Reverchon rappelle justement que, même si « tous les diplômés peuvent connaître des situations de chômage ou de précarité lors de leur parcours d’insertion », le niveau de diplôme constitue cependant un facteur déterminant puisque « en 2007, la proportion de jeunes au chômage dans la génération 2004 était cinq fois plus importante pour les non-diplômés que pour les titulaires de masters. » Il a raison mais…

Tension égalité – équité…

Première observation, même si l’insertion des diplômés est plus rapide que celle des non-diplômés, le processus de l’insertion concerne aujourd’hui la quasi-totalité d’une génération. A tel point que l’on peut dire que la période d’insertion correspond à une phase de jeunesse transitoire vers l’adultéité… ce qui constitue une évolution considérable vis-à-vis de la genèse de l’insertion, les années 70-80, où cette dernière ne concernait qu’une fraction, environ le quart, des jeunes sortants du système de formation initiale. De la sorte, s’il est  – oh combien ! – légitime de se préoccuper des « décrocheurs BNQ » (bas niveaux de qualification), force est de constater que l’arbre de ceux-ci cache la forêt de ceux-là. Les missions locales qui reçoivent les jeunes étudiants contrariés, un ou deux ans d’Université-parking, en savent quelque chose…

Ainsi les missions locales, à qui a la responsabilité de la mise en œuvre du droit à l’accompagnement (article 13, loi de programmation pour la cohésion sociale) est confiée, sont-elles désormais confrontées à une vraie problématique : au titre de l’égalité devant la loi, elle doivent accueillir tous les jeunes, y compris des niveaux II et I ; au titre de l’équité, elles doivent réserver leurs offres aux jeunes les plus en difficulté, classiquement les bas niveaux de qualification. On pourrait songer que la solution la plus simple, pour les jeunes diplômés, serait de limiter le service à une réorientation vers le SUIO (Service Universitaire d’Information et d’Orientation) mais, sur bien des terrains, l’efficacité de celui-ci est – euphémisons et que cela reste entre nous – pondérée…

Déclassement…

Seconde observation qui rejoint la cinquième « idée reçue », « Les diplômés ont des emplois déqualifiés ». S’appuyant sur une étude du Céreq, Le Monde écrit que « au bout de trois ans {…} le niveau de l’emploi (cadre, ouvrier, employé) finit par correspondre au diplôme. » Ce n’est pas exactement ce qu’analyse Marie Duru-Bellat dans L’inflation scolaire (2006, Seuil) pour qui « la structure sociale se déplace moins vite vers le haut que celle des niveaux d’éducation {et} l’ajustement va se faire, sur le marché du travail, au prix d’une baisse de la valeur économique des diplômes. » (p. 25). De son côté, Louis Chauvel constate dans Les classes moyennes à la dérive (2006, Seuil) que « si parmi eux {les jeunes de la classe moyenne} une fraction peut espérer une position vraiment plus enviable dans la hiérarchie sociale, une part considérable doit s’attendre mécaniquement à vivre un vrai déclassement. C’est là un phénomène nouveau à l’échelle d’un demi-siècle. Les jeunes ne sont pas seulement bardés de diplômes dévalués, mais aussi, de plus en plus souvent, les rejetons ratés de petits génies : si le père a pu naître dans la classe populaire et accéder aux classes moyennes, le fils et la fille risquent plus souvent de suivre le mouvement inverse. » (p. 76). Car il ne suffit pas que le niveau d’emploi finisse par correspondre au diplôme, encore faut-il que la rémunération suive la même progression… Or ce même Louis Chauvel rappelle que les fruits de la croissance économique ont été réservés aux plus de quarante-cinq ans. Ainsi, par exemple pour le logement, les jeunes doivent travailler aujourd’hui deux fois plus longtemps que leurs parents au même âge pour acheter ou louer la même surface dans le même quartier (p. 68). De la sorte, malgré l’étude du Céreq, les jeunes ont quelques bonnes raisons d’être sceptiques comme le révélait l’étude réalisée pour la Fondation de France, 15-35 ans : les individualistes solidaires (SCP communication, février 2007) : société bloquée, sentiment de menace et de dégradation… Dans Horizons stratégiques, le CREDOC, de son côté, constatait une évolution de l’inquiétude des jeunes et Olivier Galland, qu’on ne soupçonnera pas d’être un krypto-gauchiste, écrit dans un ouvrage très récent (mars 2009) que le pessimisme des jeunes Français explique une radicalité de certains mais « semble également avoir une composante conformiste et fataliste. La radicalité dans les prises de position politiques semble pouvoir se combiner à une forme de résignation personnelle. » (2)

A suivre. Peut-être. (3)

(1) « L’apprenti est un salarié à part entière. À ce titre, les lois, les règlements et la convention collective de la branche professionnelle ou de l’entreprise lui sont applicables dans les mêmes conditions qu’aux autres salariés. L’employeur doit permettre à l’apprenti de suivre les cours professionnels. Ce temps est compris dans le temps de travail. 
L’apprenti âgé de 18 ans et plus est soumis aux règles applicables dans l’entreprise. » (http://www.travail-solidarite.gouv.fr/informations-pratiques/fiches-pratiques/contrats-travail/contrat-apprentissage.html) et « Le statut de l’apprenti évolue : il est désormais apprenti étudiant des métiers {…} L’apprenti possède le statut de salarié d’entreprise, les droits de tous les salariés et est soumis aux mêmes obligations. La couverture sociale de l’apprenti étudiant des métiers est similaire à celle des autres salariés dès 16 ans : affiliation au régime général de la Sécurité sociale, congés payés, congés de maternité, droits ouverts à la retraite et aux allocations de chômage, etc. » (http://www.education.gouv.fr/cid155/statut-contrat-et-remuneration-de-l-apprenti.html).

(2) Olivier Galland, Les jeunes Français ont-ils raison d’avoir peur ? 2009, Armand Colin, p. 19.

(3) « Peut-être »… parce que la lecture de ces articles sur le dossier du Monde semble, au regard des statistiques de fréquentation, ne pas susciter un fort intérêt. Bizarre, quand même.

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commentaires
  1. rbeaune dit :

    Deux remarques :
    – sur l’évolution du marché du travail : le « modèle » créé à la fin du 19ème siècle est en train d’éclater…La notion de salarié(e) va disparaître… Avec le statut d’auto-entrepreneur, la voie ouverte aux prêts de main d’oeuvre, la volonté de développer les groupements d’employeurs, le lien employeur-salarié, déjà mis à mal par le développement de l’intérim, est en voie d’extinction… Les ressources humaines sont la prochaine externalisation des entreprises… Flexibilité totale et donc adapatation immédiate à la conjoncture économique… Diminution des conflits sociaux par cette individualisation des relations… Il appartiendra aux syndicats de recréer des Bourses du Travail pour tenter de peser sur le débat… le 21ème siècle va nous ramener au 19ème siècle… Ah oui, il paraît que l’analyse marxiste redevient d’actualité…

    – sur cette histoire du tout diplôme en France : j’espérais que la Commission jeunesse allait aborder cette problématique sous deux angles. Premièrement, remettre en cause ce couperet du diplôme ou rien : vous faites une ou plusieurs années d’études et si vous ratez l’examen vous repartez avec rien… Deuxièmement, revenir sur la validation des acquis de l’expérience qui impose trois années d’expérience professionnelle dans le même domaine pour entamer ce processus… A ces deux niveaux, la recherche de souplesse et de modularité permettrait de vivre moins mal cette dictature du diplôme… N’oublions quand même pas que la notion de compétence a permis de remettre en cause les grilles de classification professionnelle…

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