Le travail… vu de gauche

Publié: mai 14, 2009 dans 1

De gauche ? : c’est le titre d’un assez volumineux (430 pages) ouvrage collectif, sous la direction d’Alain Caillé et Roger Sue, qui vient (tout chaud : mars 2009) de paraître chez Fayard. J’aurai très probablement l’occasion d’y revenir, plusieurs communications le méritant.

Sobrement intitulée « Travail », celle de Dominique Méda conclut le livre, juste avant la postface. Il y est question de la « valeur travail », thématique centrale de cette auteure qui, avant d’être au Centre d’études de l’emploi, était chargée de l’animation de la recherche à la DARES. Elle venait de publier Le travail, une valeur en voie de disparition ? (1), qui suscita bien des débats et controverses. De son côté, Jérémy Rifkin publiait La fin du travail (2), préfacé par Michel Rocard… tout aussi contesté. C’est à cette époque que j’ai connu Dominique Méda, dans le cadre d’une recherche sur les emplois-jeunes que je réalisais sous sa direction scientifique. J’ai apprécié la femme comme j’avais apprécié l’auteure. C’était un temps où l’on s’autorisait une réflexion sur l’insertion des jeunes sur la base de cinq années, sur l’idée d’émergence de besoins et sur celle d’utilité sociale. Bien sûr, aujourd’hui, tout cela est aux orties…

En sept pages, Dominique Méda poursuit et réussit assez bien le pari d’un fondement historique de la problématique du travail et de son actualisation sociopolitique même si ses propositions pour l’avenir dans une perspective – évidemment – « de gauche » laissent un peu sur la faim. Évidemment… puisque tel est le dénominateur commun des nombreux contributeurs (de Jean-Pierre Worms à Jean Gadrey, de Jean-Baptiste de Foucauld à Dominique Schnapper, la fille de Raymond Aron… qui, lui, n’était pas de gauche). Évidemment aussi… puisque Dominique Méda est engagée dans un travail intellectuel avec et pour le PS : elle fût par exemple la plume du courant Utopia (3) dont l’économiste Jean Gadrey et le philosophe André Gorz, dont il a été largement question sur ce blog, étaient proches.

Les fondements…

Dominique Méda commence l’histoire du travail aux XVIIe et XVIIIe siècles : dans d’autres ouvrages (Le travail, une valeur en voie de disparition ? et Qu’est-ce que la richesse ? – 4), elle était remontée à l’Antiquité mais la contingence de quelques pages contraignent à la synthèse… A cette époque, « le travail est défini comme « ce qui crée de la valeur », mais reste considéré comme un effort, une peine, un sacrifice… » Au début du XIXè siècle « se développe l’idée révolutionnaire et radicalement nouvelle que le travail est avant toute chose la liberté créatrice de l’homme, qui lui permet de transformer et d’aménager le monde… » L’apport de Marx sera bien sûr déterminant : le travail, dès lors qu’il sera désaliéné (en particulier par l’abolition du salariat), est appelé à devenir la clé de voûte des rapports sociaux. Mais, entre cette conception du travail qui, en fait, recouvre l’activité humaine et le travail réel, l’écart est tel – un écart révolutionnaire – que la gauche réformiste, que Méda appelle « réaliste », préfèrera s’en tenir à l’aménagement des conditions de travail et d’emploi : « Désormais, le travail devient le système de distribution des revenus, des droits et des protections… » et « les satisfactions retirées du travail ne découlent pas principalement de l’exercice de celui-ci {…} mais de ce que le travail, ou plutôt ici l’emploi, apporte, autrement dit de l’emploi comme moyen et non comme fin. » S’en suit un dualisme de la pensée de gauche entre « l’activité humaine principale pourvoyeuse de sécurité » et l’activité émancipatrice. « De cette contradiction interne à la pensée de gauche nous ne sommes pas sortis… »

L’irruption du chômage…

Avec et après les chocs pétroliers, le rapport au travail va se modifier non pas à partir de celui-ci mais un peu comme le négatif d’une photo (du temps de l’argentique), à partir de son opposé : le chômage. En période « normale », c’est-à-dire de plein emploi et de redistribution sous l’égide d’un État fort et Providence, « une pensée de gauche est bien celle qui vise à redonner sa juste place au travail : le travail est une activité humaine essentielle {mais} il existe d’autres activités essentielles, par exemple les activités parentales {…} ou encore les activités citoyennes ». On pourrait dire que le travail (ou l’inverse, le chômage) n’étant pas un problème, sa place est d’autant plus relativisée. « Mais, en période de chômage, le manque de travail montre, en creux, à quel point son exercice est nécessaire, non seulement pour accéder au revenu et aux droits attachés à son exercice, mais aussi pour structurer la journée et trouver sa place et son utilité. » Les professionnels de l’insertion ont de longue date saisi ce surinvestissement dans le besoin de reconnaissance via la demande d’un emploi immédiat ou, à l’inverse, les effets déstructurants, désynchronisants, de l’absence de travail. Ainsi le rapport au travail pourrait-il être exprimé par l’adage amoureux, « Suis-moi, je te fuis ; fuis-moi, je te suis ». On peut « fuir » le travail dès lors qu’on en a mais on le poursuit quand on en est privé.

Quelle place aujourd’hui pour le travail ?

Citant John Kenneth Galbraith, Dominique Méda rappelle qu’ « employer le même terme, « travail », pour désigner à la fois l’activité de ceux pour lesquels il est épuisant, fastidieux, désagréable et l’activité de ceux qui y prennent manifestement plaisir, n’y voient aucune contrainte, en tirent un sens gratifiant de leur importance personnelle {…} est une escroquerie. » Parle-t-on d’emploi, d’activité ou de travail ? C’est une question qui mérite d’être posée et qui, pour les professionnels de l’insertion est d’importance car, grosso modo, ne mobilise-t-on pas des moyens et des postures adaptés à l’investissement que requiert une visée de travail ou professionnelle alors qu’en réalité il ne s’agit que d’emplois… quand ce ne sont pas des bad jobs ?

Les enquêtes, nombreuses, sur les représentations du travail révèlent un autre paradoxe, cette fois bien français : nos compatriotes sont ceux qui, en Europe, accordent le plus d’importance au travail tout en considérant « que ce serait une très bonne chose que le travail occupe moins de place dans leur vie. » Ces dialogiques de suite et de fuite (attirance-répulsion ?), d’investissements symboliques et d’intérêts strictement économiques pour ne pas dire triviaux et alimentaires, de centralité et de secondarisation du travail, tout cela sur un fond aussi paradoxal d’appels à la réconciliation avec l’entreprise qui ne se prive pas de kleenexer ses salariés… auraient sans aucun doute mérité plus. Le débat est loin d’être clos.

« Aménager de façon relativement radicale… »

Pour Dominique Méda plusieurs éléments seraient « aujourd’hui constitutifs d’une position de gauche sur le travail » dont, tout d’abord, un État fort qui aurait « comme mission principale d’organiser la protection contre le risque majeur qu’est devenue la non-qualification » avec en particulier un SPE garantissant une réelle sécurisation des parcours professionnels : « Défendre la valeur travail, c’est bien, avant toute autre chose, permettre à tous d’accéder à l’emploi, et à un emploi de qualité ». De cet objectif de sécurisation des parcours et de la défense de la valeur travail, il ne semble pourtant pas évident d’en faire des marqueurs clairs d’une politique de gauche : le premier thème est largement promu par une Europe où majoritairement les gouvernements sont de droite et, quant au second, « la défense de la valeur travail », sans oser le rapprochement avec le triptyque pétainiste, il est un des leitmotivs des discours présidentiels s’adressant à « La France qui se lève tôt »… Enfin, crise aidant, « l’État fort » est devenu pour les plus prosélytes de l’économie de marché d’hier le principal levier de l’entreprise de « moralisation du capitalisme », formulation plus acceptable que « socialisation des pertes ».

Dominique Méda parle également de « civiliser la sphère du travail » – évolution de son discours puisque auparavant, de façon plus ciblée, il fallait « civiliser l’entreprise » (5) – ainsi que de favoriser « la compatibilité pour tous {…} entre l’exercice des tâches professionnelles, celui des tâches de care {soins} et celui des activités citoyennes, également essentielles au développement des sociétés. » Là également, la partition gauche – droite ne saute pas aux yeux… et l’on est assez loin des Baudrillard, Gorz, Illich, etc. également inspirateurs d’Utopia même si l’équilibre entre les différents types d’activité suppose des thèmes tels que le partage du travail, la prise en compte de nouveaux indicateurs de richesse… Mais il est vrai que l’ambition de Dominique Méda, même cheminant avec la pensée de ces auteurs plus radicaux, ne recouvre pas, ni d’ailleurs n’a jamais recouvert, une rupture avec le système capitaliste (6) : pour « réenchanter le travail », il faut certes « une réforme profonde » mais cette profondeur est quelque peu relative comme l’illustre ce remarquable et double oxymore (aménager/radicale, relativement/radicale) : « … aménager de façon relativement radicale le capitalisme »…

Expliquer l’inexplicable…

On ne s’étonnera donc pas que la conclusion de Dominique Méda, précisément sur ce qui ferait qu’une politique soit de gauche et non de droite, soit formulée en termes d’interrogations… comme d’ailleurs la fin de l’introduction de l’ouvrage par Alain Caillé et Roger Sue : « De gauche ? » Sont-ce les mêmes raisons d’incertitude interrogative, d’aménagement plus que de rupture, de frontières poreuses, qui expliquent l’a-priori inexplicable, celui des premiers mots de cet ouvrage, « Mai 2007. La gauche aurait du gagner. La conjoncture s’y prêtait : croissance atone, chômage et sous-emploi, précarité et inégalités, insécurité sociale, morosité, immobilisme, sans compter l’usure du pouvoir à droite. Elle était donnée gagnante, elle a perdu. » -, et celui exprimé en première page du Monde du 13 mai –« Europe : la crise ne profite pas à la social-démocratie. La droite part favorite pour le scrutin de juin » (7) – ? On peut en tout cas le poser comme hypothèse.

(1) Dominique Méda, Le travail, une valeur en voie de disparition ? 1995, Aubier

(2) Jérémy Rifkin, La fin du travail, 1996, La Découverte

(3) On trouvera sur wikipedia  un article intéressant présentant Utopia

(4) Dominique Méda, Qu’est-ce que la richesse ? 1999, Aubier

(5) « Renoncer à civiliser l’entreprise {…} reviendrait à accepter de considérer la société comme un pur appendice du marché {…} Mais c’est évidemment aux entreprises d’être subordonnées à la société, et non le contraire. » (Qu’est-ce que la richesse ? p. 117).

(6) « Je ne crois pas qu’on puisse jeter tout le capitalisme, il faut trier… » Dominique Méda, Juliet Schor, Travail, une révolution à venir, 1997, Arte Éditions, p. 61.

(7) « A priori, la crise financière aurait dû être du pain béni pour la gauche en Europe. Régulation, réhabilitation de l’Etat, réduction des inégalités… les idées phares des sociaux-démocrates dénoncées hier comme archaïques par les libéraux sont aujourd’hui au cœur des plans de sauvetage, y compris dans les pays où la droite est au pouvoir. Et pourtant, hormis le cas exceptionnel de l’Islande (qui n’est pas dans l’Union européenne), aucun pays ne bascule à gauche. Au contraire. »

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