L’emploi… vu de gauche

Publié: mai 14, 2009 dans 1

Puisque la question « De gauche ? » a été posée à partir de l’ouvrage du même titre et, spécifiquement, de l’article de Dominique Méda, « Travail », poursuivons cette réflexion sur ce que peut ou pourrait signifier cette expression « être de gauche » au sujet de laquelle rien n’est moins certain que l’on obtiendrait parmi ceux qui s’en réclament un minimum d’univocité. Du « malaise dans la civilisation » de Freud, on peut s’inspirer pour, ne pas substituer, car la civilisation va mal, c’est une évidence, mais compléter par « à gauche ». Lot de consolation pour les désenchantés, l’autre pôle ne se porte guère mieux. Après Méda, c’est Robert Castel dans l’ouvrage également très récent (mars 2009), La montée des incertitudes (Seuil) et plus particulièrement son chapitre 9 « Réformisme libéral ou réformisme de gauche ? » (pp. 271-295).

Marché et travail…

Le projet de Robert Castel est clair, on peut même dire courageux : « Il faut rendre sur ce point une position claire, même si c’est courir un risque de l’affirmer lorsqu’on se réclame de gauche ». Robert Castel défend ainsi, en s’y inscrivant, le réformisme de gauche, alors même que celui-ci « a pu passer pour une position de repli timide, voire une trahison des idéaux d’émancipation » portés par l’alternative révolutionnaire. Laquelle « n’est plus crédible », sa radicalité consistant en fait en une « position de repli pour éviter la question fondamentale : comment vivre avec le marché en continuant à faire société avec ses semblables, comment faire coexister la présence insistante du marché et la cohésion sociale ? » La phrase conclusive ne laisse planer aucun doute sur une adhésion, peut-être faute de mieux, aux « deux piliers de la modernité qu’ont été et que restent le marché et le travail. »

Pour autant, qu’est ce marché ? Il faut, pour répondre, distinguer le marché et l’économie qui en découle de l’idéologie de l’économie de marché promue par le réformisme libéral.

Circulation des biens…

Pour les premiers, « le travail fonde la valeur des biens, mais ils ne valent que s’ils sont échangés, ce qui revient à dire que le travail a besoin de passer par le marché pour être socialement utile. {…} Le travail est au cœur de la production des richesses, mais il n’existe socialement qu’à travers le marché. » Marc Lefrere, dans un billet daté du 29 janvier 2009 sur Mediapart, ne dit pas autre chose : «  Qu’est-ce que le marché? C’est, par définition, le lieu des échanges. Mais peut-il y avoir une économie sans échanges ? Evidemment non. Prise littéralement, l’expression « économie de marché » est donc une sorte de pléonasme : c’est l’économie des échanges. Et comme il n’y en a pas d’autres possibles, par définition, en effet, l’économie de marché est une chose qui va de soi. » Si, à l’évidence et avec bonheur, on peut développer les « circuits courts », promouvoir l’autoproduction et les coopératives locales, à l’échelle mondiale et même infra-mondiale, les échanges, donc le marché, s’imposent… sauf à imaginer des micro-communautés endogènes : « … la suppression du marché risquerait de se payer d’une formidable régression historique, par le retour à des formes traditionnelles de Gemeinschaft {communautés} régies par d’impitoyables « rapports aux hommes »… »

Détournement idéologique…

Pour le second, l’idéologie de l’économie de marché, il en va tout autrement et Robert Castel entreprend « le démontage des paralogismes sur lesquels repose le réformisme libéral » principalement avec deux angles d’attaque imbriqués : le « déplacement de la conflictualité sociale » et la mise en cause des acquis sociaux qui constituent une sorte de tour de passe-passe, « un déplacement à première vue assez curieux », à partir duquel une offensive a été conduite dès le début des années 80 contre les situations acquises : « L’exemple des Etats-Unis ou de la Grande-Bretagne est invoqué : ils ont choisi la flexibilité et l’emploi, nous avons conservé la rigidité des statuts et nous récoltons le chômage et l’exclusion. Les bastilles du « corporatisme » ont ainsi pour pendant les ghettos de la misère et de la relégation. » Ainsi, à la verticale lutte des classes (riches/pauvres, oppresseurs/opprimés) opposant les détenteurs du capital à ceux qui n’ont que leur force de travail, succède l’opposition horizontale insiders/outsiders, inclusion/exclusion, travailleurs stables/précaires, centralité/excentricité. Cette nouvelle opposition, ce déplacement pour ne pas dire renversement, « est la source d’un ressort politique profond : le ressentiment, mélange d’envie et de mépris qui institue en ennemi principal le représentant de la catégorie sociale placée juste au-dessus ou juste en-dessous de soi. » Robert Castel aurait pu ajouter que ce ressentiment et cette frustration sont largement abondés par un sentiment d’injustice, non pas vis-à-vis des catégories sociales proches, mais, au contraire, vis-à-vis des élites politiques, financières, du show-bizz et du sport-spectacle : ce que l’on nomme communément « le creusement des inégalités ». Il aurait également pu ajouter que les oppositions (se manifestant aussi par l’isolement et les espaces barricadés, comme l’a développé Eric Maurin dans Le ghetto français) ne sont pas qu’entre catégories sociales mais intergénérationnelles : l’horizon d’une frange importante de la jeunesse est à tel point bouché que, si le réformisme radical peut être un choix raisonné pour des adultes, la révolte (non socialisée politiquement) peut, elle, être la seule voie collective et désespérée pour des jeunes refusant la soumission individuelle.

Remarchandiser le travail…

Le Cheval de Troie du réformisme libéral, déplacement de la conflictualité et déconstruction des acquis sociaux, permet ainsi d’avancer vers le projet d’un capitalisme total où le travail serait « remarchandisé », c’est-à-dire apuré du salaire indirect finançant les protections sociales, strictement fondé sur la « libre » concurrence (en fait, « sauvage ») et au nom des seuls impératifs de la rentabilité. On le sait, même si la crise financière a mis un point d’arrêt à ce projet, du moins dans son explicitation, l’évolution est rapide avec en particulier la montée du précariat : « … dans une perspective dynamique, la menace de la dégradation du statut traverse la plupart des situations d’emploi et elle gagne tous les jours du terrain. Un principe de fragilisation affecte de larges pans de la société. Il installe l’insécurité et l’incertitude jusque dans les secteurs qui se croyaient solidement protégés. »

La voie étroite de gauche…

Face à l’inévitable question « que faire ? », Robert Castel avertit « C’est l’immense problème qu’a à affronter un réformisme de gauche ». Devant cette immensité, on ne s’étonnera donc pas que la conclusion multiplie les interrogations plus qu’elle n’apporte de réponses stabilisées. Toutefois il rejoint Dominique Méda sur la nécessité d’une puissance publique, d’un État social « ultime garant de la cohésion sociale {qui défende} la légitimité des droits acquis/conquis sans pour autant les figer dans le conservatisme des situations acquises. » L’ampleur de la tâche tout autant que les difficultés prévisibles – lorsque les termes d’un nouveau compromis seront élaborés, « ils seront encore plus difficiles à imposer » – permettent toutefois à Robert Castel de plaider, en l’opposant à « la version la plus flamboyante et la plus héroïque de la critique du capitalisme » qu’est l’alternative révolutionnaire, la noblesse d’un réformisme qui « n’est pas aujourd’hui une position minimaliste qui se résigne à faire du marché l’ordre des choses en se contentant de proposer des aménagements marginaux pour réparer quelques dégâts. »

La voie est encourageante. Mais étroite.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s