Contre le chômage : que faire ?

Publié: mai 6, 2009 dans Au gré des lectures, Insertion/missions locales, Politiques d'emploi

Ce 5 mai, le supplément « Économie » du Monde titre à la Une « Que peuvent faire les gouvernements contre le chômage ? », une question qui ne peut qu’inciter les professionnels de l’insertion à aller y chercher des réponses. Feuilletons.

On sait qu’on ne sait pas…

En première page, Stefano Scarpetta, chef de la division d’analyse et politique de l’emploi de l’OCDE alerte : « Entre 2007 et 2010, les pays de l’OCDE compteront 25 millions de chômeurs de plus. Le taux de chômage pourrait atteindre 10% dans la moyenne des pays de l’OCDE en 2010, contre 5,6% en 2007. » Et Le Monde de poursuivre : « Quelles politiques de l’emploi seraient à même d’absorber le choc ? Tout dépendra de l’ampleur avérée de la crise. » Ce qui, somme toute, est une bonne réponse car, de la lecture du dossier, on en ressort avec deux conclusions : l’adage « un expert, c’est une opinion ; deux experts, c’est une contradiction ; trois experts, c’est la confusion » et la certitude qu’on ne sait pas.

Pas riche mais intelligent…

En page deux, ça ne fait pas partie du dossier thématique mais le chiffre aimante la curiosité : « Le vrai coût du sauvetage. Les gouvernements ont fourni jusqu’ici 8 900 milliards de dollars aux banques. Cela ne correspond qu’au tiers de leurs besoins. » L’auteur, Martin Wolf, est éditorialiste au Financial Times, le journal que les piou-piou ne déplient pas dans les salons d’attente privés « lounge » des aéroports auxquels ils n’ont pas accès… tant que la valeur du point ne sera pas (très sérieusement) remontée. Une très savante démonstration qui, à la question « Avons-nous les moyens de redresser nos systèmes financiers ? », fait succéder « La réponse est oui. Nous ne pouvons pas nous permettre de ne pas les redresser. » Ce n’est donc pas un problème de moyens mais un problème de principe. Martin Wolf poursuit « La grande question est de savoir comment y parvenir au mieux. » En effet. On lit donc l’article avec le désagréable sentiment de connaître bien peu de choses (« PIB nominal », « titrisations », « système bancaire fantôme »…) jusqu’à ces mots : « le déficit de refinancement des banques {…} passera de 20 700 milliards de dollars à la fin 2008 à 25 600 milliards fin 2011. » Huit milliards aujourd’hui, vingt-cinq en 2011 : on n’a donc pas fini d’éponger puisque « c’est le seul moyen d’enrayer une nouvelle panique », « d’empêcher la banqueroute », etc. Comment ? Là, on avait compris depuis longtemps : « grâce à l’argent des contribuables ». Finalement, l’économie c’est simple. A défaut d’être riche, on se sent plus intelligent.

L’économie sans peine…

Après cette mise en bouche, le dossier de la lutte contre le chômage. En caractères gras au moins 48, « Chômage : éviter l’exclusion des plus vulnérables ». Louable objectif d’équité qui commence mal en France puisque, comme on le savait, « La France a abordé la crise avec un niveau de chômage des moins de 25 ans supérieur à la moyenne européenne : 19,7% au troisième trimestre 2008, contre 18,7% en 2007, et 15,4% dans l’Union européenne. » Pour Yannick L’Horty, professeur de sciences économiques à l’université d’Evry, « Il s’agit d’ajouter des dispositifs conjoncturels aux mesures pérennisées par la crise », préconisation peu contestable puisque, quand ça va plus mal, il faut augmenter la dose médicamenteuse. J’aurais dû faire professeur de sciences économiques. « Plan Jeunes » donc et « quelque 1,28 milliards d’euros {qui} devraient être investis pour permettre l’insertion dans l’emploi de 517 000 jeunes d’ici à juin 2010 ». Fin mars 2009 et dans la seule « catégorie A », le nombre de demandeurs d’emploi de moins de 25 ans atteignait 451 600 personnes. A ceux-ci vont s’ajouter d’ici 2010 (dont la moitié dans un mois) deux fois 280 000 jeunes sortant du système de formation initiale sans diplôme ou de l’enseignement supérieur avec un diplôme obsolète (cf. sur ce blog « Écoles de la deuxième chance : un surprenant rapport parlementaire », paragraphe « 280 000 par an »). Soit un million de jeunes. Ça promet. D’autant plus que, pour Bernard Gomel, chercheur au Centre d’études de l’emploi, l’augmentation des crédits alloués ne suffira pas : « En France, si le coût global des exonérations de cotisations sociales patronales au voisinage du smic a considérablement augmenté pour dépasser aujourd’hui 1% du PIB, le budget des dispositifs n’a en revanche cessé de baisser depuis 2000, et le 1,3 milliard d’euros ne corrige pas ce recul. » Ça promet encore.

Conjoncstructurel…

L’OCDE recommande de « mener une politique active en matière d’emploi, pour éviter que le chômage conjoncturel ne prenne un caractère structurel. » Sage recommandation. Mais comment passe-t-on de l’un à l’autre ? Pour Jérôme Gautié, auteur de Le Chômage (2009, La Découverte), outre la tentation des inclus de négocier des hausses salariales lors de la reprise (on n’y est pas encore) plutôt qu’accroître l’emploi, « au bout d’un certain temps {le fût du canon}, ces derniers {les chômeurs} peuvent se décourager et recherchent moins activement un emploi ». Ainsi « le capital humain se dégrade au cours du temps ». Un ex-directeur départemental de l’ANPE et désormais je ne sais plus où à Pôle emploi, me disait il y a plusieurs années « la première cause du chômage, c’est le chômage ». C’est-à-dire plus on reste au chômage, plus c’est difficile d’en sortir. Il aurait pu être lui aussi économiste.

Le regard fait l’objet…

« La France ne sait pas accompagner ses chômeurs vers les nouveaux emplois. » C’est Pierre Cahuc qui le dit. Lui aussi professeur d’économie mais cette fois à Polytechnique. Il est le co-auteur avec Francis Kramarz De la précarité à la Mobilité : vers une Sécurité Sociale Professionnelle (La Documentation Française, juin 2005), rapport remis au ministre de l’Emploi, du Travail et de la Cohésion Sociale et au ministre de l’Économie, des Finances et de l’Industrie de l’époque… Nicolas Sarkozy. Ce dernier, paraît-il, en avait fait son livre de chevet (1). Il n’est pas certain que le très récent ouvrage de Pierre Cahuc (avec André Zylberberg), Les réformes ratées du président Sarkozy (2009, Flammarion), bénéficie de la même intimité. Pour Pierre Cahuc, pas d’affolement : « Les médias se focalisent sur les destructions d’emplois alors qu’elles sont à peine plus importantes qu’en période normale. » Même page, à exactement huit centimètres (double-décimètre en mains), on lit que « l’INSEE prévoit 300 000 destructions d’emplois dans les six mois. » Un, deux, trois experts…

Des CIP polytechniciens…

Pierre Cahuc identifie trois modèles de politiques publiques de l’emploi : celui du sud de l’Europe, incluant la France, où « les emplois précaires se développent pour répondre aux besoins de flexibilité des entreprises » ; celui des pays anglo-saxons avec des chômeurs peu protégés et indemnisés, une « politique dure socialement, mais elle favorise la croissance » ; celui des pays scandinave (la « flexisécurité ») qui « marie efficacité économique et garantie des revenus des chômeurs ». « C’est le modèle le plus adapté, le moins douloureux possible » : on comprend donc que Danemark et Suède ont la faveur du professeur… mais la partie n’est pas gagnée car, comme indiqué, « La France elle, ne sait pas encore accompagner les chômeurs vers les nouveaux emplois. » Tirons-en une conclusion : il serait judicieux, plutôt qu’à l’AFPA, de confier la formation des CIP (conseiller d’insertion professionnelle) à Polytechnique pour que les piou-piou apprennent à accompagner les chômeurs. Grâce à Pierre Cahuc. En plus, la cantine doit être meilleure et les bicornes sont fournis. Sans même évoquer le fait qu’on satisferait le souhait exprimé par Catherine Dumont, membre du Conseil économique, social et environnemental audité au Sénat, pour qui « Il serait utile, à cet égard, que les conseillers des missions locales disposent d’une formation économique et pas seulement d’une formation dans le domaine social. » (2).

Vladimir…

Vladimir Ilitch Oulianov (plus connu sous le nom de Lénine) publia en 1902 un ouvrage, Que faire ?, dont la conclusion, toute de douceur et de pondération, est : « En … résumant tout ce qui a été exposé plus haut, nous pouvons à la question : que faire ? donner une brève réponse : liquider la troisième période. » Cette troisième période (de la social-démocratie) est « la période de dispersion, de désagrégation, de flottement. » Vladimir allait un peu fort dans sa conclusion (3). Par contre, « dispersion », « désagrégation », « flottement »… tout cela n’est pas totalement étranger à l’actualité.

(1) On peut lire un débat entre Serge Le Digou – l’expression « sécurité sociale professionnelle » était promue par la CGT bien avant le rapport Cahuc-Kramarz – et ces deux auteurs en cliquant sur http://www.humanite.fr/popup_imprimer.html?id_article=454903

(2) Comptes rendus de la mission commune d’informations jeunes, mardi 28 avril 2009, http://www.senat.fr/bulletin/20090427/jeunes.html

(3) Une note de bas de page du dernier et passionnant ouvrage de Robert Castel, La montée des incertitudes (mars 2009, Seuil), exprime assez bien ce passage nécessaire au réformisme sans pour autant abandonner le fondement d’une critique radicale : « J’ai appartenu à cette mouvance {des courants du marxisme et de la sociologie critique} et je persiste à penser que ces critiques étaient fondées. Elles dégageaient les ressorts de rapports de domination qui, comme le dit Pierre Bourdieu ou d’une autre manière Michel Foucault, ne sont jamais aussi efficaces que lorsqu’ils se dissimulent sous des rationalisations savantes ou les bonnes intentions d’un humanisme désintéressé. Une différence essentielle avec la situation actuelle, c’est que ces critiques puisaient leur radicalité dans la croyance, ou l’espérance, qu’une alternative globale aux rapports de domination était possible. Si l’on est obligé de constater que ce n’est plus le cas, on est tenu de réfréner des critiques trop radicales et d’adapter les mêmes convictions à des objectifs plus réalistes. C’est ainsi que l’on devient réformiste. Il faut l’assumer en ajoutant, et on y reviendra, qu’il y a aujourd’hui un réformisme de droite et un réformisme de gauche qui portent des significations opposées du mot « réforme ». » (souligné par moi, pp. 15-16).

Publicités
commentaires
  1. rbeaune dit :

    Allergique aux chiffres Philippe??? Pourtant il est intéressant de les apporfondir…

    Alors pas de chance j’ai ressorti ma calculette et me suis livré à quelques exercices…

    Sur le PPAE (plan personnel d’accès à l’emploi), un accord de co-traitance existe entre les ML et l’ANPE (prolongé en 2009 avec Pôle emploi).
    Il couvre 100 000 jeunes dont un tiers d’indemnisés qui donne droit à financement des ML à hauteur de 500€ pour 18 mois… Donc règle classique des fractions, on arrive à une rémunération mensuelle de 9.26 € par jeune, donc si on doit recruter un conseiller (salaire mensuel chargé et frais de structure estimé à 3 000 €), il devra suivre un portefeuille de 324 jeunes et aura 28 minutes tout compris (même la saisie pour alimenter Parcours 3 et ainsi le Dude) à consacrer à chacun… On est loin, très loin des 60 jeunes par conseiller prôné au lancement du Plan de Cohésion sociale…

    Mais ce serait trop simple de s’arrêter sur ces simples données théoriques… Si le jeune est dans le CIVIS (contrat d’insertion dans la vie sociale) avant son inscription à Pôle Emploi, il est suivi par la Mission locale au titre du PPAE, mais n’entre pas dans la co-traitance (= ne donne pas lieu à rémunération de la ML)… Sachant qu’on dit qu’un jeune sur deux suivi en Ml n’est pas inscrit à Pôle Emploi, on peut extrapoler, sur les 174 184 entrées dans Civis en 2007, un chiffre de 80 000 qui entrent dans cette catégorie…
    Ce à quoi il faut ajouter le dépassement (+ 21 053 en 2007) des entrées…
    En arrondissant à 200 000 jeunes entrés dans le PPAE et suivis par les ML, pour simplifier cette lecture ardue, on arrive à une rémunération mensuelle de 4.61€ par jeune et donc, si l’on devait recruter,le conseiller aurait un portefeuille de 650 jeunes auxquels il pourrait consacrer -en ne faisant que cela et sans pause- 14 minutes par mois…

    Les Missions locales ne remportent-elles pas le challlenge de l’efficience ??? Même en transférant cette activité sur des plateformes installées dans des pays à très faible rémunération, personne n’atteindrait ce tarif…

    Alors à ceux qui prônent l’intégration des Missions locales à Pôle Emploi, sachez que, mécaniquement, pour 200 000 jeunes suivis, cela entraînera à minima une multiplication par 6 du coût actuel… D’un peu plus de 16 millions, on arriverait à 100 millions… C’est de la RGPP à l’envers…

  2. rbeaune dit :

    Une deuxième couche… cette fois sur CIVIS…

    Dans tout dispositif, on aime les simplifications pour en présenter les résultats…
    Participant à un groupe de travail de la commission jeunesse, j’ai pu entendre que CIVIS ne donnait pas de bons résultats car seulement 20% des jeunes accédaient à l’emploi durable (CDI ou CDD de + de 6 mois dans le secteur marchand)…
    J’ai repris les dernières données fournies par le CNML à fin mars 2008.

    717 374 jeunes sont entrés dans le dispositif en presque 4 ans (pour rappel, l’objectif initial était de 750 000 en 5 ans : donc aucun souci en terme d’accès, contrairement à d’autres dispositifs…).

    449 839 jeunes en sont sortis dont 172 381 en emploi durable… donc on peut dire que seulement 24% (et non 20%) des jeunes accèdent à l’emploi durable… Mais il y a un biais très fort en se basant sur le nombre total d’entrées alors qu’on est dans un processus d’accompagnement… c’est un peu comme si on calculait le taux de réussite au bac par rapport non pas à ceux qui se présentent, mais par rapport à tous les jeunes qui sont au lycée.. Si on s’appuie sur le nombre total brut de sorties, on arrive déjà à 38%… Après il conviendrait d’affiner ce chiffre brut en prenant en compte les jeunes qui ont déménagé (ou qui malheureusement sont décédés) ou ceux qui sortent du programme au terme de deux ans d’accompagnement (CIVIS de droit commun) alors qu’ils sont dans une situation d’emploi aidé (je pense notamment aux très nombreux jeunes qui « bénéficient » d’un CAE dans l’éducation nationale) ou de formation…

    L’étude de la DARES confirme cela : sur les 484 000 jeunes entrés dans le dispositif de mai 2005 à décembre 2007 (dont rappelons-le 51% ont un niveau inférieur au CAP), 41% sont sortis en emploi durable, 7 % en emploi non durable et 6 % étaient en formation (toujours sans tenir compte de sorties « sociales comme le déménagement ou l’atteinte de l’âge fatidique de 26 ans). Certes 46% restaient sans solution immédiate. Alors il serait très intéressant que cette cohorte de 235 000 jeunes fasse l’objet d’un suivi pour voir si les périodes d’immersion en entreprise, de formation ou d’emploi de courte durée dont ils ont pu bénéficier au cours de leur accompagnement dans CIVIS (ils restent pour beaucoup encore accompagnés par les Missions locales) n’ont pas porté leurs fruits en dehors de la période de récoltes des statistiques…

    On peut aussi s’appuyer sur les statistiques de sorties en emploi durable à un an… Il est de 19% avec des variations très fortes (en France métropolitaine de 11 à 29 %) qui mériteraient explication … On est peut-être là dans l’annonce de mauvais résultats pour Civis…

    Rappelons que ce dispositif est prévu pour un accompagnement dans la durée pour les jeunes ayant un niveau inférieur au CAP (il peut être de 10 ans) ou d’un an renouvelable une fois pour les autres jeunes de niveau inférieur à III.

    Mais si l’on regarde les données de la DARES à fin mars 2009, on voit que 19.8% des sorties des demandeurs d’emploi (catégorie A, B, C) se font pour une reprise d’emploi déclarée (quel que soit le type d’emploi –aidé ou non- quels que soient le niveau et l’expérience de la personne, quelle que soit la durée du contrat,…). On est donc dans des niveaux très proches, sachant que les conditions de comparaison –si c’est le but recherché- ne sont pas possibles… Du côté des missions locales, ne sont pris en compte que les contrats en emploi durable dans le secteur marchand justifiés (après 2 mois et fourniture du double du contrat), du côté de Pôle Emploi la personne peut être radiée sans déclarer une reprise d’emploi…

    Enfin, pour être complet sur le déroulement de ce programme, il faut prendre en compte la diminution notoire des moyens alloués pour le conduire (allocation et fonds pour l’insertion professionnelle des jeunes)…
    Donc à trop vouloir simplifier, on peut dénaturer… Pour quelles raisons ???

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s