Intégrer les missions locales dans Pôle emploi et autres considérations

Publié: avril 23, 2009 dans Insertion/missions locales, Politiques d'emploi

Lit et soupe

« Les dispositifs en faveur des jeunes manquent d’efficacité » : c’est sous ce titre qu’une dépêche de l’AEF datée du 22 avril présente la réaction du sénateur UMP Christian Demuynck, rapporteur de la mission sénatoriale sur la jeunesse. En premier lieu, le sénateur estime que Nicolas Sarkozy ne suit « pas forcément la bonne méthode » en décidant d’annoncer des mesures en faveur de l’emploi des jeunes vendredi 24 avril 2009, alors que la commission de concertation sur la jeunesse mise en place par Martin Hirsch « est encore en plein travail ». Je m’interrogeais à ce propos du sentiment que certains pouvaient ressentir en contribuant aux travaux de Hirsh (celui-ci inclus), sortis précipitamment du four avant d’être cuits : une consultation d’ « acteurs » relégués en spectateurs pouvant se sentir dans la position des services à la personne, pas n’importe laquelle. Le langage populaire parle de « faire le lit » ou de « servir la soupe ». Auxiliaire de vie du bling-bling en quelque sorte.

Spectacle

« Même si je soutiens Nicolas Sarkozy en tant que parlementaire UMP, je pense qu’il n’était pas opportun de faire des annonces cette semaine. Mieux aurait valu attendre la fin du mois de mai et les propositions de Martin Hirsch. Certes, il y a urgence à intervenir en faveur des jeunes pour limiter les effets de la crise économique sur leur niveau d’emploi. Dans ce cas, il aurait peut-être fallu prendre des décisions plus tôt. » C’est, en première analyse, frappé à l’aune d’un bon sens agacé par l’omniprésence de l’omniprésident… mais, en seconde analyse, cela recouvre la béance entre un travail qui se veut de fond et l’exploitation opportuniste et politicienne qui s’en tient à l’écume des mots, s’en délecte même, et dont l’objectif est moins de résoudre pour les autres (les jeunes) que d’en tirer bénéfice (pour soi). Politique spectaculaire du spectacle, mise en spectacle, détournement de fond, instrumentalisation du politique par la politique : « La conscience spectatrice, prisonnière d’un univers aplati, borné par l’écran du spectacle, derrière lequel sa propre vie a été déportée, ne connaît plus que les interlocuteurs fictifs qui l’entretiennent unilatéralement de leur marchandise et de la politique de leur marchandise. » C’est Guy Debord. C’est dans La société du spectacle (1976, Champ Libre, p. 142).

Juvénophagie

Une fois cette entorse (fronde ?) à la martiale discipline républicaine de tous derrière un seul, Christian Demuynck dresse le énième constat d’une politique globale de la jeunesse « trop morcelée », d’une « forêt vierge de mesures » et de dispositifs « relativement illisibles » : « On ne sait pas trop qui fait quoi. Les chefs d’entreprise ne s’y retrouvent pas et les jeunes ne savent pas à quelle sauce ils vont être mangés. Il y a d’importants progrès à faire dans le domaine du parrainage et du suivi des jeunes qui entrent sur le marché du travail. »

Tension plurivoque

Le sénateur déplore qu’ « aucune prospective ne soit menée sur les métiers qui vont embaucher et ceux qui sont déjà en tension » et l’on peut à ce propos s’interroger sur cette mission de prospective correspondant au premier axe des maisons de l’emploi… dispositif qui fût promu (en son temps) par l’actuelle majorité du même sénateur et qui est, selon les cas, laissé au milieu du gué par la toujours même majorité. Comme on peut également s’interroger sur les métiers aujourd’hui en tension… la signification de « tension » ayant par les temps qui courent quelque peu évoluée : crise des recrutements, des licenciements ou du dialogue social ? Bref, si des entreprises étaient en tension, désormais ce sont les salariés qui le sont. Dont particulièrement les jeunes, « variables d’ajustement ».

Carence

Christian Demuynck reconnaît que, si le système semble « bon théoriquement », il en irait tout autrement sur le terrain où « les choses fonctionnent mal ». À titre d’exemple, le sénateur cite « le laps de temps de neuf mois pendant lesquels une mission locale ne peut récupérer un jeune sorti du système éducatif car son suivi est théoriquement assuré par l’Éducation nationale, qui ne le fait pas. » Rappelons qu’à notre connaissance aucun texte officiel n’impose ce délai de carence et que l’article 13 de la loi de cohésion sociale, créant le droit à l’accompagnement et en confiant la mise en œuvre aux missions locales, énonce « … tout jeune de seize à vingt-cinq ans révolus »… pas tout jeune ayant quitté le système de formation initiale depuis n mois.

Schizophrène

Pas en reste, le sénateur considère qu’ « il y a également un travail à mener concernant la formation des conseillers intervenant dans les missions locales pour que ces structures gagnent en efficacité ». Si l’objectif de professionnalisation des conseillers ne se discute pas – il en est de même, soit dit en passant, pour tous les métiers -, on peut juste susurrer à l’oreille de l’édile qu’un peu d’exemplarité et de cohérence en amont dans le pilotage des politiques publiques de l’emploi ne serait pas superfétatoire. Voilà vingt-cinq ans que les piou-piou contorsionnistes s’adaptent face à des stop and go, à des vannes de crédits ouvertes puis refermées, à des objectifs à géométrie variable où l’on diminue le budget du ministère de l’emploi en tout début de crise financière mondiale, à des « BAE » (bourses d’accès à l’emploi) créées puis supprimées et à des allocations interstitielles calibrées (900 euros) avant d’être réduites à la portion congrue, à des programmes promus puis supprimés (CFI-PAQUE-TRACE-CIVIS…), à des signatures de charte (1990) et de protocoles (2000, 2005) où l’État reconnaît l’approche globale comme concept-clé d’une insertion professionnelle et sociale tout en n’évaluant hémiplégiquement qu’en termes d’accès à l’emploi (sans rire) « durable », à des accompagnements confiés quasi-synchroniquement aux missions locales, aux maisons de l’emploi, à Pôle emploi… tout en étant mis en concurrence dans un « plan espoir banlieues » avec les « OPP » (opérateurs privés de placement) sur fond de discours de la mission de service public et d’ « impératif national ». Tout cela et bien d’autres choses constituent un système d’injonctions paradoxales – on en sort résigné ou schizophrène, paraît-il – que j’avais esquissé dans « Les sept fantasmes des politiques de l’emploi » (Le Monde, 10 mai 2006).

Cerise et machine à café

Cerise sur le gâteau, « les missions locales pourraient utilement être intégrées dans une autre structure qui prend en charge les adultes en recherche d’emploi tel que Pôle emploi ». Après l’intégration dans les maisons de l’emploi, c’est donc celle dans Pôle emploi qui reproduit la tentative de 1993 où les missions locales devaient être mises sous la tutelle de l’ANPE. On s’en souvient, « Le soldat mission locale » fût (une nouvelle fois) sauvé par l’inoxydable Robert Galley. Merci à lui. Outre que la lecture des informations concernant Pôle emploi n’incite guère à ce que les missions locales s’immiscent dans ce couple de jeunes mariés qui semble avoir d’autres chats à fouetter, observons cette classique dérive d’un souci légitime de lisibilité et d’efficacité vers une illusoire simplification. La complexité de l’insertion, plus largement du social, a conduit à une division du travail (inéluctable) et le syndrome de la machine à café (tous ensemble dans le même endroit) n’est qu’une pseudo-solution car il ne s’agit pas d’inclure dans une boîte une autre boîte et ainsi de suite mais d’agir sur les interactions. La complication, c’est l’empilement ; la complexité, c’est la régulation.

Écrivant cela, j’ai le très désagréable et épuisant sentiment de la répétition ad libitum. Ce qui justifie de conclure… d’autant plus que, pari tenu, les propositions du sénateur ne vont pas manquer de susciter réactions et contributions. A vos claviers !

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commentaires
  1. piou-piou44 dit :

    En tant que piou-piou à la fois résigné et schizophrène, j’ai effectivement l’impression de vivre dans un monde où chaque jour on revit la même chose.
    « L’orientation ne marche pas, faisons une étude pour l’améliorer !  » « L’insertion des jeunes ne marche pas, faisons une étude … »
    On n’attend généralement pas la fin de l’étude car il FAUT AGIR DANS L’URGENCE ! Et ensuite, on évalue que ce qu’on veut bien évaluer.
    Quel politique va avoir le courage de dire stop ! et de laisser un an à un an et demi de travail d’évaluation et de proposition en posant tout sur la table : l’école, l’orientation à l’école, la sortie de l’école, les missions locales, pôle emploi …
    Mais je vis dans un autre monde : j’ai oublié qu’un an ou un an et demi, c’est trop long dans un monde où les élections hypermédiatisés imposent des solutions immédiat-iques.

  2. rbeaune dit :

    À titre d’exemple, le sénateur cite « le laps de temps de neuf mois pendant lesquels une mission locale ne peut récupérer un jeune sorti du système éducatif car son suivi est théoriquement assuré par l’Éducation nationale, qui ne le fait pas. »
    J’ai déjà dit que cette mesure avait peu de sens car elle ne prend pas en compte le fait que le jeune peut avoir travaillé entre le moment où il quitte l’école et celui où il s’inscrit à la Mission locale…
    D’une donnée « incomplète » on peut tirer tout et son contraire…Ce n’est pas scientifique comme évaluation…

  3. Le concombre dit :

    Donc, les missions locales seront au choix ?
    – dans les maisons de l’emploi
    – dans pôle-emploi
    – dans les maisons de l’emploi et dans pôle emploi, façon poupée russe
    on sent ici la grande cohérence qui animent nos politiques quand il s’agit de traiter de l’insertion des jeunes.
    Dire c’est dé-faire?

  4. Jean Philippe REVEL (syndiqué CGT ML/PAIO) dit :

    Notre sénateur Christian Demuynck, souhaiterait donc que Pôle Emploi, dans LA situation actuelle (crise et augmentation dramatique du nombre de chômeurs) et dans SA situation actuelle (fusion, nécessitant digestion, générant une longue phase de flottement) absorbât les ML/PAIO ! Quelle idée géniale !
    1 millions de jeunes en plus (disons 700 000) à recevoir, sans référent unique et sans accompagnement globa. A ce rythme là, on supprime la Jeunesse, tout le monde est adulte dès qu’il sort de l’école, et on règle ainsi le problème !

  5. Arrêtez de tirer sur ce gouvernement qui offre aux jeunes des quartiers l’autonomie à travers un contrat à 10 euros par jour pendant six mois. De quoi se payer quotidiennement une dodo, un pain bouchon gratiné et un demi paquet de Gladstone. Un remède à l’assistance pour une intégration dans la société.
    Concernant « la fusion » saison III. Là aussi c’est de l’anticipation ainsi après l’acte 2 de la fusion (pour mémoire les psychologues de l’AFPA intègrent Pole Emploi), c’est aux missions Locales de passer à la trappe. L’anticipation réside bien dans l’étape 2, ainsi, les 1 000 psychologues venus de l’AFPA pourront accompagner les 12 000 salariés des missions locales dans leur parcours de fusion. Ca fait un psycho pour 12 conseillers le CIVIS en a même pas rêvé, Demuynck l’a fait.

  6. rbeaune dit :

    Mon sentiment sur tous ces rapprochements fusions absorptions(je me croirais retourné dans mon ancien métier, la bourse…)…
    Je crois de plus en plus que face à ces analyses qui s’appuient sur de mauvaises données, que face à ces données qui se cumulent entre organismes, que face à ce brouillard pour un jeune (CIVIS, PPAE, contrat d’autonomie pour certains, MGIEN, contrat d’insertion du Conseil général,… je dois en oublier, mais et d’une c’est vendredi et de deux c’est mon anniversaire…), il faut travailler sur la préconisation du CREDOC : un guichet unique à charge pour lui l’accompagnement dès l’annonce de la sortie du système scolaire (lien avec l’éducation nationale nécessaire et imposé et possibilité d’y retourner) jusqu’à 25 ans révolus (lien aussi – si nécessaire- avec le RSA), l’orientation sur la strucuture la plus à même de répondre aux besoins du jeune, à charge pour lui aussi la fonction observatoire, la gestion d’une allocation d’autonomie et des différentes aides fusionnées, la mise en oeuvre d’une politique de l’emploi pour les jeunes, la capacité sur son territoire à expérimenter de nouvelles approches… avec une évaluation créée en amont qui permette un véritable pilotage au niveau local, départemental, régional et national…
    Un droit commun qui s’applique à toutes et tous les jeunes… démultiplié en programmes adaptés aux besoins…

  7. Vincent PLOVIER (syndiqué CFECGC) dit :

    Toujours, et de plus en plus déstabilisé, par tous ces rapports qui prétendent, d’un seul coup, proposer la solution idéale alors que la situation pour les jeunes s’aggrave!
    Alors, souvent, je cherche à savoir, dans la logique du « charité bien ordonnée… », qui est qui, qui fait quoi. Donc, je m’informe (merci internet!)et développe la méthode simple de l’effet miroir.
    Qui est qui?
    Les sites sont multiples sur l’auteur des idées novatrices suscitant notre intérêt commun.Pour autant,difficile de ne pas retenir son attention sur l’insistance à mentionner « professeur d’EPS la journée et vendeur d’assurance-vie le soir »!Tiens, de l’exemplarité du « travailler plus pour… », vous connaissez la suite. Allez les jeunes, au boulot, moi, je sais ce que c’est!
    Qui fait quoi?
    L’auteur de cette nouvelle idée géniale d’intégrer les missions locales dans Pôle Emploi est sénateur maire de Neuilly Plaisance. Le site de cette commune affiche dans sa section économie emploi, comme modèle de simplification et sans même citer Pôle Emploi « grand intégrateur de tout »: un PIJ, un service emploi, un projet de ville, une mission locale intercommunale et une association intermédiaire!Un modèle de simplicité:CQFD!
    Je suppose que le conseil d’administration de cette mission locale bénéficie de l’implication de cet élu. Je suppose aussi qu’alors chaque administrateur sait que le délai de carence d’un an ne concerne que l’accès au programme de formation de la région. J’imagine également donc que cet enseignant élu a alerté le Rectorat de la nécessité d’un partenariat entre sa mission locale et la mission générale insertion de l’éducation nationale (MGIEN).
    Enfin, je suis persuadé que ce formateur d’origine soutient le plan formation interne et l’accès à la formation des conseillers en insertion de sa structure, soucieux du professionnalisme de chacun!
    Conscient de tout cela, je déduis donc, que cette proposition d’intégrer les missions locales à Pôle Emploi n’a pour seul objectif que de garantir l’emploi des professionnels qui y travaillent mais cetainement pas de diminuer les financements des collectivités locales.
    Bref, le meilleur des mondes!

  8. teddy.sisahaye dit :

    A quand la fusion mle/pôle emploi ?

    Et je suis d’accord avec toi pierre il faudra des psychologues pour accompagner les agents vers la fusion.

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