André Gorz, un penseur pour le XXIe siècle

Publié: avril 21, 2009 dans Au gré des lectures

Pour ne pas penser en rond…

Parution quasi-synchrone de deux ouvrages sur André Gorz , un penseur qui devrait faire partie des bagages intellectuels de tout professionnel de l’intervention sociale : André Gorz, un penseur pour le XXIe siècle (La Découverte, 2009) et André Gorz. Vers la société libérée (Textuel, 2009). A lire donc par toutes et tous parce que, sauf à opter pour être et n’être qu’un « opérateur », corrélativement geindre d’une instrumentalisation, la valeur travail et la centralité de celui-ci dans la socialisation, le projet de vie et pas restrictivement professionnel, l’allocation universelle conditionnelle ou non, le potentiel intégrateur des emplois de service… tout ceci et d’autres thèmes (écologie, temps de travail, crise…) ont à voir, oh combien, avec l’insertion. Sans doute la meilleure présentation de l’importance de la lecture de Gorz est-elle proposée en fin d’ouvrage par Jean-Baptiste de Foucauld : « La pensée de Gorz est extrême, radicale, excessive souvent. Mais elle a un grand mérite : elle vous oblige à chercher en quoi, précisément, elle est excessive. Plus on est conduit à nuancer sa réponse aux questions qu’il pose, moins on peut échapper à ces mêmes questions, même si on le voulait pour sa tranquillité ! Gorz est un éveilleur, un empêcheur de penser en rond. »

Aujourd’hui, le XXIe siècle… et l’on ne parlera donc pas d’un personnage qui surfe sur le consensus et caresse dans le sens du poil. En une partie, sept pages, qui découragera peut-être certains. C’est beaucoup mais l’ouvrage en compte deux cent quarante.

L’écueil évité des mises en bouche…

C’est un ouvrage collectif – huit communications, neuf auteurs – sous la direction de Christophe Fourel. Je dois avouer que les ouvrages collectifs sont rarement ceux que je préfère : on entre dans la pensée d’un auteur et, souvent, on reste sur sa faim au bout des vingt et quelques pages calibrées auxquelles succèdent autant de pages d’un autre auteur… Au suivant ! C’est une lecture fréquemment éprouvante, construite d’introductions, de mises en bouche – un peu comme si un repas au restaurant n’était que succession de verrines – … et de frustrations. Si la frustration, dit-on, est le moteur de l’intelligence, il n’en reste pas moins que d’aller de a à z avec un auteur satisfait plus… parce qu’aucun maître à penser ne peut éviter en deux cents ou trois cents pages une hypothèse ou interprétation qui suscite chez le lecteur une réserve et qui, ce faisant, rétablit – pour reprendre des concepts de Gorz – de l’autonomie dans l’hétéronomie : le lecteur dialogue avec l’auteur, prend sa place dans les failles (ou ce qu’il estime être des failles) alors que les textes courts sont si ciselés qu’ils deviennent des écrits de crête sur lesquels on avance sans pouvoir ni vouloir s’écarter au risque de chuter. A ceci s’ajoute que, dans l’ouvrage collectif, s’observent selon les auteurs des variations de style : l’art de la synthèse, comme de la nouvelle, est compliqué, pas nécessairement la chose la mieux partagée. Enfin multiplier les perspectives savantes n’évite pas l’exploration de thèmes identiques puisqu’il s’agit d’écrits sur un même auteur.

Cependant la règle inclut l’exception et André Gorz, un penseur pour le XXIe siècle en est une. Heureuse, donc. Qui fait songer à un diamant unique aux multiples facettes, chacune d’entre elles éclairant d’une lumière spécifique par sa brillance, par son angle et par sa perspective. Un ouvrage dévoré en un week-end avec le désir de le communiquer. Ce qui suit.

Un penseur actuel pour le futur…

Avec Christophe Fourel (« Itinéraire d’un penseur »), Gorz est inclus dans une chaîne d’union qui relie Sartre, Marx, Marcuse, Illich… et est considéré comme producteur majeur dans un ensemble paradigmatique de la critique de la société capitaliste, de l’écologie politique, de l’émergence de la « non-classe des non-travailleurs » (ceux que Robert Castel appelle les « surnuméraires », les « désafiliés »), des « emplois de la néo-domesticité » (qui interrogent sinon relativisent tout le discours de la « professionnalisation des services aux personnes »), du « revenu social » puis du « revenu d’existence », d’une société salariale à laquelle doit succéder « une société de multi-activités où produire n’est pas le but dominant et où la discontinuité du travail n’entraîne ni précarité ni insécurité »… Sartre, Marx, etc. pourront paraître à certains comme des myopes ou barbus bien éloignés de la (néo)modernité et, subséquemment, Gorz serait classé dans la catégorie des auteurs « classiques », ceux dont on pense qu’il faudra bien un jour les lire… le jour étant toujours reporté : demain, on lira gratis… Détrompons-nous ! A titre d’exemple, écrit vingt-cinq ans avant cette « crise » actuelle dans Les chemins du paradis (1983, Galilée) : « … les causes de la crise {…} sont inscrites dans la structure de l’appareil de production, si bien que leur élimination ne relève pas de la gestion de celui-ci mais de sa refonte structurelle. {…} La solution à la crise ne peut plus être trouvée dans la croissance économique mais seulement dans une inversion de la logique capitaliste. » Or, à l’allure où vont les choses, on aurait tendance à oublier que l’imprévu était prévisible et annoncé.

Passion et production de soi…

L’angle de Patrick Viveret, auteur de Reconsidérer la richesse (2002, La documentation Française ; rééd. 2008, L’Aube), est inattendu, du moins dans la formulation peu banale du titre de sa contribution, « De Kay à Dorine, penser les enjeux émotionnels de la transformation sociale ». Kay et Dorine sont le même personnage, épouse d’André Gorz : au bout de soixante ans de vie commune, l’un et l’autre ont choisi en septembre 2007 de partir ensemble. Patrick Viveret cite, bien sûr, ces lignes splendides, poignantes, existentielles, de Lettre à D. Histoire d’un amour (2006, Galilée) rapportées sur ce blog (« Guichet unique, suite et Grain à moudre, Gorz », 24 février) : « Tu vas avoir quatre-vingt deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses que quarante-cinq kilos et tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t’aime plus que jamais. » Citant au passage Bertrand Schwartz (« On ne peut demander à des humains dont le « projet de vie est à 24 heures » de se préoccuper de l’avenir de la planète, fut-ce à l’échelle courte de quelques décennies »), de ce qui ne semble pouvoir n’appartenir qu’à la sphère de l’intime, Patrick Viveret parvient à établir la jonction, plus : la cohérence systémique, avec la sphère sociétale, celle de la « transformation sociale ». Évidemment, avec des mots aujourd’hui indécents tels que « soustraire les chômeurs et précaires à l’obligation de se vendre : de libérer l’activité de la dictature de l’emploi »… à l’heure où tous les piou-piou sont appelés à se discipliner en ordre de bataille pour l’emploi (sans rire) « durable », à l’heure du « gagner plus », de « la France qui travaille », des heures supplémentaires et des gains parallèles grâce au statut d’auto-entrepreneur. Et aussi avec ce que Gorz nomme la passion (que j’ai appelée pour l’insertion la « professionnalité ») : « La principale force productive n’est ni le capital machines, ni le capital argent mais la passion vivante avec laquelle ils imaginent, inventent et accroissent leurs propres capacités cognitives en même temps que leur production de connaissance et de richesse. La production de soi est ici production de richesse et inversement ; la base de la production de richesse est la production de soi. » (Écologica, 2008, Galilée).

L’autonomie : donner sens…

Si Gorz n’a pas inventé l’écologie politique, il lui a néanmoins fourni des bases théoriques fortes, « une philosophie de libération à l’opposé des tendances réactionnaires et moralistes de l’écologie privilégiant la responsabilité individuelle ». Identifiant la source du productivisme dans le capitalisme, la course au profit et la consommation, il l’a clairement politisée dès 1959 dans La Morale de l’histoire (Seuil). Posthume, son dernier ouvrage s’appelle Écologica. Premier passeur d’Ivan Illich (Une société sans école, La Convivialité, Némésis médicale, etc.) qu’il rencontra en 1971, Gorz développera particulièrement le concept d’autonomie, opposé à celui d’hétéronomie. L’autonomie, c’est là « où est en jeu le droit des personnes sur elles-mêmes, sur leur vie, sur leur capacité à se produire et à se comprendre comme sujets, à donner sens, à résister à tout ce qui et à tous ceux qui les dépossèdent de leur sens, de leur corps, de leur culture commune, d’un lieu où ils puissent se sentir « chez soi » et où l’agir et le penser, l’imagination et l’action puissent s’épanouir de concert. » (Misères du présent, richesse du possible, 1997, Galilée). Des mots que l’on pourrait retrouver dans des écrits professionnels pour unir et constituer le sens de nombre de projets associatifs…

Si le premier Gorz s’appuie sur l’analyse marxiste, le second se convertit sans renier ce point de départ critique à l’alternative écologique, singulièrement avec Misères du présent, richesse du possible où il propose des alternatives locales à la globalisation marchande : ateliers coopératifs, allocation universelle ou revenu d’existence, monnaies locales, circuits courts… « En partant de la critique du capitalisme, on arrive donc immanquablement à l’écologie politique qui, avec son indispensable théorie critique des besoins, conduit en retour à approfondir et à radicaliser encore la critique du capitalisme. Je ne dirais donc pas qu’il y a une morale de l’écologie, mais plutôt que l’exigence éthique d’émancipation du sujet implique la critique théorique et pratique du capitalisme, de laquelle l’écologie politique est une dimension essentielle. Si tu pars, en revanche, de l’impératif écologique, tu peux aussi bien arriver à un anticapitalisme radical qu’à un pétainisme vert, à un écofascisme ou à un communautarisme naturaliste. » (Écologica). De Gorz, certains seraient tentés par une mise à distance sous argument de radicalité… oubliant que l’origine de cette dernière est « racine ». Tout ceci relativise bien des débats actuels sur « la moralisation du système financier » ou « un capitalisme éthique », aussi passionnants pour les gogos qu’ils sont hilarants pour les touristes annuels de Davos… « La vérité est née de la désillusion. Le réel est né du manque d’imagination », écrit Baudrillard (1). La crise est génératrice de désillusion, donc de vérité, mais le réel, tapi, n’est pas loin, pour retaper ce qui devrait être reconstruit… à la racine.

Critique du capitalisme…

Avec « L’analyse « gorzienne » de l’évolution du capitalisme », Carlo Vercellone n’est guère éloigné de la contribution précédente, partant d’un socle de marxisme critique, compris dans le double sens d’une critique marxiste du capitalisme et, particulièrement à partir de sa rencontre avec Ivan Illich, d’un marxisme hétérodoxe (= « marxien »), c’est-à-dire critique vis-à-vis des courants marxistes dominants (une société civile des sujets autonomes plutôt que le prolétariat – classe rédemptrice). André Gorz, théoricien de l’aliénation, démonte le mécano capitaliste, ce qu’il appelle « la rationalité économique du capital », où « le travailleur réduit à une marchandise ne rêve que de marchandises » (Écologica), en actualisant sa critique du capitalisme fordiste au « capitalisme cognitif » où ce qui devient central est le travail immatériel et où l’enjeu central devient le « contrôle total de l’esprit des collaborateurs et de leur temps » (Misères du présent, richesse du possible). Si ce capitalisme cognitif devient en quelque sorte total, menaçant de pervertir l’ensemble de la sphère sociale, des rapports sociaux et de vie, sa valeur n’en est pas moins purement fictive : « Elle repose en grande partie sur l’endettement et le goodwill {une survaleur à partir d’une estimation du fonds de commerce immatériel : notoriété, réputation…} … » destinée à éclater « en menaçant le système mondial de crédit d’effondrement, l’économie réelle d’une dépression sévère et prolongée. » (Écologica). Depuis quelques mois, on ne saurait mieux dire…

La centralité du travail mise en cause…

On les attendait, ce sont évidemment Denis Clerc (Alternatives économiques) et Dominique Méda (Le travail, une valeur en voie de disparition, 1995, Aubier ; Qu’est-ce que la richesse ? 1999, Aubier) qui proposent un focus sur la place du travail avec « Emploi et travail chez André Gorz ». Critique sur « Le Gorz économiste {qui} s’est trompé assez lourdement », leur analyse crédite cependant un second Gorz, moraliste, pour avoir « su magistralement montrer que, grâce à la technique, c’est le temps libre, et non le travail, qui est libération. » En face, l’affligeant « travailler plus »…

Le cheminement de Gorz peut se comprendre à partir d’un premier constat : avec les gains de productivité, l’emploi est condamné à se rétrécir sensiblement et de manière continue. On doit donc aller vers une réduction drastique de la durée du travail, d’autant plus que Gorz plaide pour une autoproduction de biens et de services, une reconquête des activités autonomes contre les activités hétéronomes (imposées de l’extérieur). Ainsi « la société de travail est caduque : le travail ne peut plus servir de fondements à l’intégration sociale. » (Métamorphoses du travail, 1988, Galilée). Toutefois on peut constater que le capitalisme n’est pas à bout de ressources à partir de la politique de développement des services aux personnes, « des activités de serviteur, quels que soient d’ailleurs le statut et le mode de rémunération de ceux et celles qui les accomplissent. {…} Une classe servile renaît, que l’industrialisation, après la Seconde Guerre mondiale, avait abolie. » (Métamorphoses du travail). Sans doute juste à un niveau macro, à l’échelle de l’individu bien des nuances s’imposent. D’un côté, il est en effet peu contestable que les emplois de services à la personne font le lit d’une nouvelle catégorie de salariés que s’offrent ceux que Reich appelait les « manipulateurs de symboles » (2) : l’élite professionnelle achète des services et son temps économisé à ne pas les effectuer elle-même devient disponible pour d’autres activités, elles sur-rémunérées ; de la sorte, l’écart entre les premiers et les seconds ne peut que croître jusqu’à constituer un « ghetto français », pour reprendre le titre de l’ouvrage d’Éric Maurin (2004, Seuil). D’un autre côté, celui de la personne, l’investissement dans ce type d’emplois de services à la personne est loin de n’être considéré que comme synonyme de servitude, a fortiori d’avilissement : outre le sentiment que cet emploi est mieux que le chômage ou l’inactivité (par exemple, pour des femmes qui, « au foyer », ont le sentiment d’être reléguées dans la seule sphère familiale – 3), on trouvera nombre d’auxiliaires de vie, de serveurs (et non serviteurs) de restaurant, de femmes de ménage ou de gardiens qui exprimeront le sentiment d’une utilité sociale. Bien sûr, il sera à ce moment possible de parler d’aliénation mais il n’est pas certain – je pense même l’inverse – que l’on puisse raisonner de façon aussi dualiste. Si ceci est en tout cas objet de débats, « l’apport sans doute le plus important de Gorz est de montrer que, à lui seul, le travail ne donne pas sens à l’activité humaine. Parce qu’il est de l’ordre des moyens, et non des fins. » Il y a là une vraie question pour les professionnels de l’insertion que l’on sait tirés vers une conception (idéologie) selon laquelle l’intégration pourrait se résumer à l’accès à l’emploi, peu importe lequel à la limite, et non comme la finalité et l’aboutissement d’une insertion globale, professionnelle et sociale, c’est-à-dire articulant indépendance économique et autonomie sociale.

Jacques Gorz et André Duboin : l’économie distributive…

La lecture de « André Gorz et l’économie distributive » étonne : on ne sait de qui il est question, André Gorz ou Jacques Duboin… jusqu’à ce que le nom de l’auteure fournisse l’évidente réponse : Marie-Louise Duboin-Mon, fille de ce Jacques Duboin (1878-1976)… qui fût fondateur de la revue La Grande Relève, secrétaire d’État au Trésor et, surtout, auteur de nombreux articles et études dont la proximité avec Gorz est frappante. La rencontre entre Duboin et Gorz commence par une polémique : alors que le premier plaide depuis quarante ans pour l’abolition du salariat, le second, André Gorz sous le pseudonyme journalistique de Michel Bosquet, fait paraître en mai 1977 un article dans le Nouvel Observateur proposant de « taxer les robots » pour pénaliser les entreprises coupables de remplacer les hommes par des machines. En particulier avec l’ouvrage Adieux au prolétariat (1980, Galilée), la polémique se résoudra rapidement dans une analyse partagée rompant avec la vision marxiste traditionnelle d’une classe ouvrière se réappropriant le travail : se libérer du travail et non par le travail. Premier constat, dans un système où, comme indiqué supra, les gains de productivité conduisent inéluctablement vers une diminution du temps de travail contraint (hétéronome), « La distribution des moyens de paiement devra correspondre au volume des richesses socialement produites et non au travail fourni » (A. Gorz, revue Transversales n°003, 2ème trimestre 2002). Dans Misères du présent, richesse du possible, Gorz écrira « Ce qui manque n’est évidemment pas le « travail » mais la distribution des richesses pour la production desquelles le capital emploie un nombre de plus en plus réduit de travailleurs. Le remède à cette situation n’est évidemment pas de « créer du travail » mais de répartir au mieux tout le travail socialement nécessaire et toute la richesse socialement produite… » Ce qui introduit et justifie ce que Duboin appelait un « revenu social », pour Gorz un « revenu garanti à vie » ou « inconditionnel suffisant » ou encore « l’allocation universelle ». Dans Qu’est-ce que la richesse ? Dominique Méda rappelle d’ailleurs que l’allocation universelle « après avoir été fermement combattue par André Gorz, puis distinguée selon sa version « de droite » et sa version « de gauche », … a été vigoureusement soutenue par celui-ci dans son dernier ouvrage, Misères du présent, richesse du possible. » (4). Ceci entraînant cela, les deux auteurs, Duboin et Gorz aboutissent à une même vision de l’économie… dont on constate une fois de plus la modernité : « L’argent est devenu un parasite qui dévore l’économie, le capital un prédateur qui pille la société. » (Misères du présent, richesse du possible), et qu’actualise Marie-Louise Duboin-Mon : « Une démonstration flagrante de la soumission des gouvernements au système financier nous est offerte avec la crise des subprimes : le système bancaire étant gravement menacé par ses propres excès, les États lui apportent, pour le sauver, des milliards de dollars payés par les contribuables. Alors qu’ils se refusent les moyens de créer les millions nécessaires pour sauver les populations qui, n’ayant pas même un lopin de terre à cultiver, souffrent et meurent de malnutrition. » De cette modeste place, je ne disais pas autre chose le 29 mars dans « Propos à propos de la crise » et le 7 avril dans « G20 et métamorphose » (5).

Le temps…

Dans « Gorz et le temps choisi, un débat inachevé », c’est Jean-Baptiste de Foucauld (qu’on ne présente plus) qui traite du travail, cette fois avec la perspective du temps choisi/subi et dans une analyse confrontant, avec des convergences et des divergences, les thèses de Gorz et celles qu’il a défendues avec le club Échange et Projets (dont le président était Jacques Delors) : approche marxienne et 3ème voie… Entre les deux, l’épaisseur d’une feuille à cigarette pour la finalité antiproductiviste mais pas vraiment d’accord sur les moyens : pour Échange et Projets un droit individuel à mettre en place, pour Gorz une approche collective, « la réduction programmée, par paliers, sans perte de revenus réels, de la durée du travail, en conjonction avec un ensemble de politiques d’accompagnement qui permettent à ce temps libéré de devenir pour tous celui du libre épanouissement. » (Métamorphoses du travail).

Pour de Foucauld, trois legs de Gorz sont incontournables :

– Une ascèse. Contrairement à ce que l’on imaginerait à partir d’une lecture en pointillés où se lisent « épanouissement », « désir », passion », etc., « Gorz se bat inlassablement contre le superflu, l’alimentation des désirs par le système productif’ » et prône « l’autolimitation et la maîtrise du désir ».

– La maîtrise par chacun de son temps de travail rémunéré : « La possibilité de dégager du temps libre pour faire autre chose que travailler est {…} un moyen de reconvertir les désirs, de les orienter vers l’essentiel aux dépens du superflu. » Dominique Méda, dans Qu’est-ce que la richesse ? abonde de quelques lignes que j’aime bien : « Penser tous les désirs de l’homme comme autant d’intentionnalités dirigées vers un bien ou un service, matériel ou immatériel, marchand ou non marchand, qui pourrait les satisfaire constitue une impasse. Quel sera le produit qui satisfera notre besoin de participation démocratique, notre désir de sens, notre soif de relations amicales ou affectives, notre désir des autres, notre soif de comprendre ? L’ensemble des besoins, désirs, pulsions des hommes ne peut trouver une réponse en termes exclusifs de produit ou d’avoir. Ces réponses sont également de l’ordre des relations, de la parole, de l’interaction – de l’échange autre que marchand. » Alors, on continue à parler d’ « offres de services », de « prestations », sans s’apercevoir que ce vocabulaire introduit presque innocemment ce que Michel Chauvière appelle « une discrète chalandisation » ? (6)

– Enfin, la redistribution : « La sobriété, pour être acceptée, ne peut être que créative et solidaire. Créatrice parce qu’elle ne s’oppose pas au développement tout en ayant pour objet de l’orienter différemment… {…} Solidaire, parce que la réduction du superflu chez les uns est de plus en plus la condition pour que chacun soit en mesure d’accéder à ce qui est jugé démocratiquement, à un moment donné, comme socialement essentiel. »

Aux trois legs succèdent trois réserves : un raisonnement dual (hétéronomie et autonomie, fatalité et liberté…), une analyse économique assez ou trop dépendante de l’idéologie et, comme indiqué introductivement, une sous-estimation du rôle identitaire d’emplois contraints et pourtant choisis, par exemple ceux que Gorz qualifie de « néo-domestiques ».

De Foucauld ne se refait pas : heureusement, sa religieuse conclusion (« parabole du bon grain et de l’ivraie », « acte de foi », « Le Royaume n’est pas de ce monde », « Terre promise »…) évite la béatification d’un Gorz qui, cependant, s’appuierait sur « un matérialisme moral {…} une transcendance du sujet en somme, dont il faudrait savoir si elle relève de Sartre ou de Levinas. » Aucun des trois n’est là pour répondre.

Voilà. Il y a dans Gorz de multiples réflexions (7) qui renvoient à la question du sens, primordiale, essentielle dans ce qui, assez facilement, deviendrait un empire des signes, que des signes. Si cela vous a donné envie de lire Gorz, c’est gagné. (8)

(1) Jean Baudrillard, Cool Memories IV. 1995-2000, 2000, Galilée.

(2) Robert Reich, qui fût ministre du travail de Bill Clinton, est l’auteur de L’économie mondialisée (1993, Dunod). On trouvera sur http://www.cadres-plus.net/bdd_fichiers/419-09.pdf un court résumé de ce que signifie cette dénomination « manipulateurs de symboles ».

(3) Ce qu’écrit d’ailleurs plus loin Jean-Baptiste de Foucauld, parmi ses propositions de « revisiter Gorz » : « Gorz sous-estime le rôle identitaire du travail hétéronome, quels que soient ses défauts. Si les femmes ont massivement cherché à accéder au travail hétéronome, alors que, après tout, le modèle traditionnel de femme au foyer leur donne d’assez grandes possibilités d’activités qui n’ont pas besoin d’être rémunérées, c’est bien parce que ces activités sont dépendantes du revenu du conjoint et parce qu’elles veulent être vraiment autonomes, c’est-à-dire exister socialement par elles-mêmes. Cette autonomie passe précisément par l’intégration dans la division du travail hétéronome. »

(4) « La question de l’opportunité d’une allocation universelle est très délicate : d’un côté, il y a, on l’a dit, un risque très grand de tirer les salaires et, d’une manière générale, les conditions d’emploi, vers le bas et de ne pas inciter les entreprises à prendre leurs responsabilités {…} ; de l’autre, dans une société où le chômage atteint les taux actuels, il est impossible que des individus {…} soient laissés sans ressources permettant de vivre ou soient obligés de se soumettre à des procédures complexes pour en obtenir. » (D. Méda, p. 406).

(5) De la même façon, j’ai découvert que Gorz avait écrit dans Misères du présent, richesse du possible – pourtant lu et relu – « la mondialisation a bon dos »… c’est-à-dire à peu de choses près le titre « Emploi des jeunes : la crise a bon dos » du 14 avril dernier renvoyant à l’article paru dans Politis. Bis repetitas…

(6) Michel Chauvière, Trop de gestion tue le social. Essai sur une discrète chalandisation, 2007, La Découverte.

(7) Pour être juste, une dernière contribution (à laquelle succèdent trois textes originaux d’André Gorz : « L’homme est un être qui a à se faire ce qu’il est », entretien avec Martin Jander et Rainer Maischein sur l’aliénation, la liberté et l’utopie, 1984 ; « Kafka et le problème de la transcendance », conférence, 1945 et « Nous sommes moins vieux qu’il y a vingt ans », projet de préface pour une nouvelle édition du Traître, 2005) conclut l’ouvrage. De Philippe Van Parijs, économiste et philosophe hollandais qui introduisit en 1985 l’idée de l’allocation universelle sous le pseudonyme de « collectif Fourier », « De la sphère autonome à l’allocation universelle » correspond à une quinzaine de pages où, à vrai dire, il est très peu question de Gorz… mais beaucoup de Van Parijs et de l’écologie politique. Même si l’auteur y évoque l’inspirateur que fût pour lui Gorz, le concept d’autonomie (« … rassemblant des personnes mues par des motivations très différentes ») et l’allocation universelle, « rien d’autre qu’une subvention à la sphère autonome par ponction sur le produit de la sphère hétéronome » ; ses dernières lignes révèlent une solide affection entre les deux hommes et appellent à continuer un combat « sans nous embarrasser d’orthodoxie à l’égard de l’inspirateur, mais sans jamais faire taire l’interpellateur. » On peut lire Van Parijs. On y découvrira du Van Parijs.

(8) Recommandations bibliographiques : toujours difficile de sélectionner… Toutefois, pour qui veut lire les « incontournables » d’André Gorz, je recommande Métamorphoses du travail (1988, Galilée), puis Misères du présent, richesse du possible (1997, Galilée). Toujours chez Galilée, deux derniers ouvrages courts : on lira avec émotion Lettre à D. Histoire d’un amour (2006) et l’on conclura par Écologica (2008).

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commentaires
  1. Marie dit :

    Quelle triste ironie que de voir cette entrée clôturée par une publicité automatique ajoutée par Google:
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  2. John MITCHELL dit :

    John Mitchell
    Herblay le 25/06/2010

    Bonjour,
    merci pour les informations sur « Taxer les robots ». Dans le passé, j’ai eu l’honneur de rencontrer André Gorz via PARTAGE, mais j’ai ignoré qu’il avez proposé une taxe sur les robots en 1977.
    Hier le robot herblaysien a été encours une fois un grand succès pour la cotisation sociale (pour les retraites) sur les machines informatiques. Cotisation ROSE (Robot, Ordinateur et Système Expert).
    http://www.travailler-plus-pour-gagner-moins.fr/Taxer-les-robots#forum1
    Environ ~3 photos par minute pendant 3 heures et demie et les centaines d’encouragements. Ci-joint une première photo sur l’internet par un manifestant. Ce week-end je vais essayer de mettre nos propres centaines de photos de la manifestation sur l’internet et je mettrais le lien aux photos sur la page
    http://cotisation-rose.fr.st
    Ci-dessus le tract distribué par le robot ( voir annexe °1 )
    Yours
    John
    PS il y a déjà des très bons vidéos militants pris à cette manifestation sur l’internet voir :

    http://www.youtube.com/results?search_query=24+juin+2010+gr%C3%A8ve+Paris&aq=fr

    °1 _ _ _ _ _ _ _ _ _

    Manifestation 24 juin 2010 à Paris
    Une autre proposition pour sauver les caisses de retraite: La cotisation Rose !

    « imprime par nos soins, ne pas jeter sur la voie publique ». mouv4x8@club-internet.fr le 24 juin 2010
    Les propositions du gouvernement pour équilibrer les caisses de Retraite ne sont pas acceptables.
    Il faudrait que les salaries fassent encore un effort alors que depuis 1993 les durées de cotisation s’allongent et les retraites diminuent.
    Depuis 30 ans les richesses produites augmentent et les dividendes encore plus mais la part salariale diminue. Chercher l’erreur.
    « Ne vous plaignez pas que le progrès technique détruise des emplois, il est fait pour ça  » disait Alfred SAUVY dans Informatisation et Emploi 1981. La France est la championne de la productivité, mais comment produit-elle tant avec de moins en moins de salariés ? Avec des robots chez Renault, des automates dans les banques, des billetteries automatiques à la SNCF, des métros automatiques, des feuilles d’impôts saisis par le contribuable via internet, etc …
    Demain on va voir des machines de plus en plus performantes et de plus en plus nombreuses faire le travail des hommes. Comment intégrer ces esclaves modernes dans notre économie ?

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