Une agressivité grandissante du public

Publié: avril 18, 2009 dans 1

Une nouvelle contribution sur l’article « In-serré. Par la police » proposant une autre analyse d’un fait brut, présenté rappelons-le comme l’expression nécessairement subjective d’une seule personne… en plus, faudrait-il être certain qu’elle ne reflète que sa seule opinion. Ce dont ce contributeur doute à la lecture de sa conclusion : « Je déplore que l’intégrité et la qualité de travail des conseillers puissent être remises en cause sous cette forme à d’autres fins par AC. » Pour tout dire, cette histoire m’a évoqué, outre le déficit de déontologie claire, explicite, dans le réseau (et non spécifiquement pour cette situation), deux choses. Cependant, avant de les livrer, notons qu’apparemment, pour ce contributeur (sans doute directeur de la mission locale concernée), le problème déontologique ne serait pas que là mais se poserait dans la publication de cette information. Je ne le pense pas. Sauf à « angéliser » les missions locales, c’est-à-dire considérer qu’aucune serait capable d’erreurs, et à tabouïser certaines questions, je crois qu’il faut mettre en débat, avec les précautions (explicitées) de présentation des faits et, bien sûr, en invitant à ce que les uns et les autres puissent réagir. Cela le fût pour Pierre (« Coin-coin et bémol », 1er avril) et pour Régis (catégorie « commentaires récents », 10 avril). Ça l’est également pour cette contribution. Trois réactions de pondération ou de mise en perspective différente pour un « fait » relaté.

Ah oui, ces deux choses qui viennent à l’esprit…

Désenchantement, colère…

D’une part, la question « faut-il ou non en parler, quitte à alimenter une irresponsabilité, voire une intention de nuire ? » J’ai choisi d’en parler pour ouvrir un débat sur une situation qui peut-pourrait concerner bien d’autres missions locales… a fortiori actuellement avec la situation économique difficile. Il y a peu, une conseillère me disait que le pire n’est pas l’augmentation des premiers accueils mais de voir revenir des jeunes qui s’étaient insérés. On peut s’attendre à des désenchantements… et aussi à des colères spontanées, des révoltes non socialisées… Le contributeur d’aujourd’hui a bien raison d’alerter sur des « équipes se trouvent confrontées à un public en souffrance notamment psychique voire psychiatrique, et des situations de plus en plus délicates de détresse générant une agressivité grandissante du public… »

Un agir incommunicationnel…

D’autre part, une aventure vécue il y a trois ans à Nantes… également avec AC ! C’était une rencontre de tous les travailleurs sociaux du Département de Loire-Atlantique – une centaine – et je devais y apporter quelque éclairage pour engager le débat sur le sens de l’accompagnement. Il ne fallut que quelques minutes pour qu’une vingtaine de militants d’AC !, déballent des banderoles et, du fond de la salle, protestent bruyamment. Invitations répétées à venir exposer leurs revendications… rien n’y fit. Ils demeurèrent protestataires de fond de salle et la rencontre fût annulée. Très probablement, si « l’agir communicationnel » d’Habermas (pour communiquer, trois exigences : exactitude, justesse par rapport au contexte social et à ses normes, enfin sincérité), ces militants auraient constaté bien des points de convergence entre leur militantisme fondé sur la justice sociale et l’engagement des travailleurs sociaux. Mais tel ne fût pas le cas : la situation ne fût qu’un événement, un épisode, et ne permit pas que femmes et hommes de bonne volonté, militants et professionnels, éthiques de conviction et de responsabilité, se rencontrent… Cette aventure m’inspira un courrier adressé à AC ! Je le livre.

Lettre à AC ! 4 juin 2006. Philippe Labbé.

« Votre intervention, hier, n’a pas été opportune pour de nombreuses raisons que je ne développerai pas totalement ici. Juste quelques observations…

Le refus du débat augure mal la démocratie participative et délibérative, les cris ne remplaçant pas les arguments et le manque de respect n’étant pas l’indicateur de l’éthique de défense des opprimés dont vous vous faites les hérauts.

Je pourrais, sans difficulté et très largement, ajouter nombre de raisons qui me font penser qu’en vous en prenant à des travailleurs sociaux vous cassez le thermomètre au lieu de chasser la fièvre. Et même que, vous en prenant aux institutions, vous mettez en péril celles-ci qui sont pourtant un dernier – et bien faible – rempart contre la logique du marché, elle bien plus redoutable que celle du département. Au fait, contre quoi pensez-vous pouvoir troquer les institutions ?

Je devais apporter une contribution à cette rencontre qui, croyez-moi, n’allait pas certes pas dans le sens du néo-libéralisme {…} Vous m’avez rappelé, avec tristesse, « La sociologie est un sport de combat » avec les interventions de quelques personnes lors d’une rencontre en banlieue dans une MJC avec Pierre Bourdieu… sans bien sûr prétendre aucunement ne serait-ce qu’approcher la qualité de ce regretté sociologue. Il y a, dans votre refus du discours sociologique, quelque chose qui fleure le populisme : au bûcher les intellectuels ! Nous voulons de suite des réponses concrètes ! « Pas de baratin ! » a-t-on entendu. Le monde, voyez-vous, n’est pas constitué que de méchants – les autres – et de gentils – vous -. Ce serait bien trop simple. En ce qui concerne les travailleurs sociaux, que vous soupçonnez sans doute d’être des agents du « surveiller et punir » de Michel Foucauld, ceux-ci méritent du respect, de la reconnaissance. Sachez, en tout état de cause, qu’ils y ont de longue date – bien avant vous – réfléchi et que l’injustice sociale ne leur est ni étrangère, ni acceptable. Mais vous, êtes-vous bien assurés d’agir contre le chômage en sapant le moral de celles et ceux qui agissent pour les chômeurs en les accompagnant? Ces professionnels proposent des emplois aidés, insuffisamment rémunérés, trop précaires ? Certes et ils le savent. Faut-il qu’ils ne proposent rien puisque, en tout état de cause, ils n’ont rien d’autres dans leur besace ? Voyez-vous, vous avez peut-être le luxe du tout ou rien. Les personnes cabossées qui s’adressent aux travailleurs sociaux ne jouissent pas de cette radicalité. Ce sont, comme l’écrivait affectueusement Pierre Sansot, des professionnels proches des « gens de peu »… Et, avant de sursauter sur cette expression, allez lire Sansot : vous y découvrirez non seulement un profond respect mais une admiration pour ce « peu ». Le « peu » est certes intermédiaire et ne vous convaincra pas. Je fais cependant mienne cette phrase de Baudrillard, comme vous ne le savez peut-être pas un des pères de la dénonciation de la société du spectacle : « Vivre en intelligence avec la société mais en révolte contre ses conséquences ». Ces « gens de peu » sont, par exemple, des femmes de ménage. « Neuf ans pour être femme de ménage ! » a-t-on entendu en protestation au terme du seul témoignage que vous avez autorisé. N’évoquons même pas le mépris qui s’exprime ainsi pour les femmes de ménage et allez vous louer Bread and Roses de Ken Loach : vous ne parlerez plus comme cela des femmes de ménage… Eh, oui, AC !, c’est long neuf ans. Mais c’est moins long que le temps, des décennies parfois, qu’accumulent celles et ceux qui frappent à la porte des services sociaux. Ainsi ce jeune d’un quartier brestois difficile que j’avais connu. Il faisait partie d’une bande. Son père, lui, buvait beaucoup et était au chômage. Et quand il rentrait chez lui en vélo, après une journée au bistrot à siroter son allocation adulte handicapé, il zizaguait évidemment. De ce fait, les jeunes de la bande l’avaient surnommé « l’équilibriste ». Et, lorsque « l’équilibriste » rentrait, son fils faisait semblant de rire avec ses copains qui se moquaient de lui. Combien pensez-vous qu’il faut d’années pour remonter une telle pente ? A quelles acrobaties ce jeune a-t-il été contraint pour digérer sa participation lâche – et cependant obligée – à la dérision de son géniteur ?

A peu de frais, avec un minimum de risques (car, n’est-ce pas, la probabilité était faible que la police soit appelée pour vous évacuer et, dans cette hypothèse improbable, vous auriez joué gagnants avec un martyrologue), vous êtes parvenus à ce que les piou-piou qui, quotidiennement, doivent assumer ce que vous n’envisagez que théoriquement, plus probablement idéologiquement, soient privés du droit de réfléchir. J’appelle ce droit la « professionnalité », c’est-à-dire le sens du travail. Ces professionnels sont pourtant trop contraints, l’expression la plus en vogue parmi eux n’étant pas « insertion » mais « lenédanleguidon ». Je le sais non pas théoriquement, contrairement à ce que vous pensez, mais parce que la veille – jeudi – j’étais avec des travailleurs sociaux à Nevers, l’avant-veille – mercredi – à Pau, en début de semaine – lundi et mardi – à Lorient, etc. Ce, depuis trente ans. Bravo ! Vous avez donc réussi à empêcher et l’intelligence collective et un nécessaire ressourcement. Ce faisant, votre demi-heure de « gloire » se soldera par un investissement plus difficile des travailleurs sociaux et, peut-être, par une qualité moindre de service pour celles et ceux que vous pensez défendre. »

Un autre regard…

« La version de la mission locale concernée varie effectivement significativement et je vous remercie de le souligner. Sans rentrer dans des polémiques ni dans des justifications, il me semble qu’un minimum de déontologie exige un peu de distance entre la version d’un jeune soumis à une situation difficile et en désarroi et les moyens dont disposent un professionnel de l’insertion sociale et professionnelle pour répondre. Par ailleurs, le professionnel ne peut mener à bien sa mission qu’avec l’implication du jeune dans la mise en œuvre de son projet et l’adhésion aux propositions dans une relation de respect mutuel. En l’occurrence, il y a là omission sur les moyens mobilisés dans le parcours de ce jeune suivi depuis près de trois ans (formation qualifiante, formation d’aide aux choix professionnels, FAJ aide à la subsistance, FAJ aide à la mobilité, aide aux impayés d’énergie, allocation CIVIS,…), des refus répétés aux propositions (emploi, formation, ressources,…) et une attitude agressive, voire menaçante et irrespectueuse, envers des professionnels et des partenaires qui demeure inacceptable.

Dans un contexte économique difficile, nos équipes se trouvent confrontées à un public en souffrance notamment psychique voire psychiatrique, et des situations de plus en plus délicates de détresse générant une agressivité grandissante du public. Nos équipes restent mobilisées au service du public et très attachées à leur mission mais ne peuvent en aucune manière faire l’objet d’agression sans rechercher une protection après avoir usé de tous les moyens nécessaires à l’apaisement. Il est dommageable pour tous que de telles situations soient relayées en l’état pour alimenter des polémiques partisanes. Je déplore que l’intégrité et la qualité de travail des conseillers puissent être remises en cause sous cette forme à d’autres fins par AC. »

C’est dit. Peut-être pas clos. Mais dit.

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commentaires
  1. rbeaune dit :

    Oui pour parler de tout… mais non pour réagir sur un « fait divers »… on ne va quand même pas annoncer des projets de résolution… à chaque fois que l’actualité nous interpelle…
    Deux petites choses supplémentaires en cette fin de vacances…
    Déjà cette mode des sondages… franchement je ne comprends plus… Un homme devient le plus aimé des français… et l’explication donnée est « c’est parce qu’il ne fait rien »… Certes, mais j’ai entendu récemment que, même lorsqu’il pouvait être dans l’action, il ne faisait rien… Alors pourquoi n’était-il pas déjà populaire ???
    Enfin, sur Docinsert (une mine d’informations), l’audition de Mme Patricia Loncle sur les disparités du Fonds d’Aide aux Jeunes… Je salue son analyse… mais je m’interroge… C’est quand même un outil largement maîtrisé par les Missons locales… Cette enquête porte sur 6 départements… A quand un diagnostic complet sur les 101 départements et une alerte très forte sur la réduction des lignes budgétaires et sur l’inégalité d’accès… Et sion en parlait???

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