Propos sur l’expérimentation

Publié: avril 15, 2009 dans 1

Je reviens sur cette notion d’expérimentation promue par Martin Hirsh et dans laquelle vont s’engouffrer nombre d’ « expérimentateurs »…

L’expérimentation est définie par le Dictionnaire de l’Académie française comme « l’ensemble des moyens et procédures de contrôle destinés à vérifier une hypothèse ou une théorie ».  Étymologiquement, expérimentation vient du latin experimentum, « expérience ». De ces deux informations, signification et origine, on peut en déduire deux idées principales.

Claude Bernard

L’expérimentation consiste en une mise en situation, une application concrète d’une hypothèse qui peut être fondée sur des observations éparses et insuffisamment agrégées, sur une intuition. On tente de vérifier in situ ce que l’on perçoit comme juste mais qui, faute de cette dialectique entre la théorie et la pratique, demeure inachevé : une expérimentation, si elle vérifie la pertinence de l’hypothèse initiale, permet d’aboutir à une synthèse… qui, comme chacun le sait, est la conclusion de toute bonne dialectique. Claude Bernard, médecin et théoricien de la méthode expérimentale (1813-1878), définissait pour celle-ci quatre étapes : «  Le savant complet est celui qui embrasse à la fois la théorie et la pratique expérimentale : premièrement, il constate un fait ; deuxièmement, à propos de ce fait, une idée naît dans son esprit ; troisièmement, en vue de cette idée, il raisonne, institue une expérience, en imagine et en réalise les conditions matérielles ; quatrièmement, de cette expérience résultent de nouveaux phénomènes qu’il faut observer et ainsi de suite. L’esprit du savant se trouve en quelque sorte toujours placé entre deux observations : l’une qui sert de point de départ au raisonnement, et l’autre qui lui sert de conclusion. » (1)

Expérimentations pour l’expérience

Seconde idée, sur la base d’une hypothèse, d’une observation ou d’une idée préconçue, expérimentation ne s’oppose donc pas, comme le confirme l’étymologie, à expérience. On peut même dire qu’elle en est issue… hormis le fait que, en principe, l’expérience est une sorte de sédimentation, un actif constitué qui permet d’avancer et non de multiplier l’agitation d’expérimentations qui, si elles ne sont étudiées et formalisées… demeureraient des expérimentations. Le langage commun parle de « tirer les leçons de l’histoire » mais, pour être plus juste, il faudrait dire que l’expérience est la leçon tirée des expérimentations. Ainsi en va-t-il de la progression en âge : la jeunesse est le temps des expérimentations de tout ordre, l’adultéité est celui de l’assimilation, de l’incorporation de ces dernières de telle façon à ce que la personne sache s’adapter, modifier ses rôles sociaux en fonction des situations qu’elle rencontre. Si, aujourd’hui, on doit expérimenter par exemple la prévention des ruptures de contrats d’apprentissage, on en déduit donc que ces dernières, pourtant guère nouvelles, ont été insuffisamment étudiées. On n’en a pas tiré de quoi constituer une expérience ou alors, autre possibilité, des résistances au changement ont été suffisamment importantes pour éviter, retarder, des adaptations. Cependant la littérature sur ce sujet est abondante… tout autant que sur l’insertion, l’orientation, etc. De nombreux auteurs s’y sont attelés, des commissions et instances multiples se sont penchées depuis des années – des décennies – sur les causes, les processus, les effets, avec des appareillages méthodologiques sophistiqués et mobilisant les techniques statistiques raffinées tout autant que les histoires de vie, proposant des focus sur les déterminants sociaux ou sur les modes d’intervention des pédagogues, des employeurs, des intermédiaires de la politique de l’emploi et j’en passe.

Une alchimie introuvable

Des expérimentations lancées, on peut constater que, d’une part, leurs thématiques ne sont pas nouvelles – ce qui ne signifie pas qu’elles soient à négliger – et que, d’autre part, beaucoup ayant été dit mais sans guère d’incidences concrètes, il ne s’est pas produit durant une longue période (un quart de siècle au minimum, mais on pourrait remonter, s’agissant d’apprentissage, au compagnonnage…) l’alchimie nécessaire entre concepts et pratiques.

Crise chronique

A quoi cela peut-il bien tenir ? Je pose, à mon tour, une hypothèse. L’insertion a été créée, si l’on peut dire, en période critique : fin des Trente Glorieuses, montée du chômage d’autant plus insupportable que celui-ci intervenait après des décennies de plein emploi, conjugaison d’autres difficultés telles que la progression de la délinquance (qui a justifié que l’on nomme un expert, Gilbert Bonnemaison, qui publie un rapport en 1982, Face à la délinquance, qui servira de base à une nouvelle politique publique transversale, la prévention de la délinquance) et le malaise des banlieues (qui a justifié que l’on nomme un autre expert, Hubert Dubedout, qui publie également un rapport mais en 1983, Ensemble, refaire la ville, qui servira de base à une autre nouvelle politique publique transversale, la politique de la ville). Bref, en 1981, à la naissance de l’insertion s’associe la notion d’urgence… la même qui aujourd’hui accompagne un « plan » incessamment annoncé. Voilà vingt-cinq ans que l’urgence est un argument de justification pour la mobilisation de tous au titre d’un « impératif national » ou de ses variantes. Voilà vingt-cinq ans que les brèves périodes d’accalmie, voire de reprise (souvenons-nous de toute la littérature en 2000 sur « le retour du plein emploi », les difficultés de recrutement et autres drames des secteurs « en tension » sinon en pénurie !), permettent que l’urgence ne soit pas tout-à-fait permanente, ce qui au bout d’un certain temps nuirait à sa crédibilité. A force de crier « Au loup… »

Catharsis

L’adage « A force de sacrifier l’essentiel à l’urgence on parvient à oublier l’urgence de l’essentiel » résume vraiment ce qui peut être considéré comme le nœud ou du moins un nœud de cette problématique objectivement incompréhensible. Car qu’est-il nécessaire pour passer des expérimentations à l’expérience ? Du temps. Or le temps manque. Les piou-piou de l’insertion ont de moins en moins de temps, voire n’en n’ont plus. Pas plus bêtes que d’autres, ils pourraient s’imprégner de la littérature scientifique mais, soyons sérieux et pragmatiques, on ne demande pas cela aux « opérateurs ». On leur demande d’opérer. De mettre en œuvre. D’appliquer. De mesurer. De faire entrer les individus patatoïdes qu’ils ont en face d’eux dans des moules parallélépipédiques conçus en laboratoire administratif. Ce faisant, on casse la chaîne entre logos et praxis. Rares sont les « savants » capables d’être sur le terrain sans leur objet transitionnel, questionnaire ou guide d’entretien. Rares sont les praticiens capables de s’immerger dans la théorie sans être guidés. Le temps de l’urgence a évacué le temps de la réflexion. Celle-ci est sollicitée de temps à autre, ponctuellement, mais cela ressemble fort à un phénomène cathartique : permettre juste un moment l’expression, une respiration, pour que les piou-piou en apnée recommencent de plus belle à saisir les inscriptions, les orientations vers des PRF (programmes régionaux de formation), les « sorties positives » en « emploi durable ». Sans qu’ils puissent interroger ce vers quoi ils orientent, là où ils placent. Les professionnels de l’insertion, de l’orientation, du placement, ont besoin de temps. Pour comprendre. Pour sédimenter les expérimentations en expérience. Pour qu’à l’action se combinent la réflexion et la réflexivité. Toutes choses dangereuses peut-être. Que la consultation large, au titre d’une « gouvernance » ou à celui d’une « boîte à idées », ne règlera pas. Sauf à ce que, drôle d’idée, une expérimentation soit proposée – et acceptée : prendre du temps.

(1) Claude Bernard, Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, 1963, Poche-Club.

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