G20 et métamorphose

Publié: avril 5, 2009 dans 1

Étonnant de mettre en parallèle deux textes synchroniques, celui du G20 et le « Manifeste pour la métamorphose du monde ».

Kaa…

Le premier, personne n’a pu y échapper, est essentiellement occupé par le thème de l’économie et même, plutôt, de la finance. Ceci une fois passé l’omnidiscours sur le charisme Obama, qualifié de « rock-star »… Bien sûr, le rétablissement des échanges marchands, des « flux internationaux de capitaux » et des « liquidités globales » s’accompagne d’expressions telles que « une économie verte » et – sans économie aucune pour le coup – du qualificatif de « durable »… mais l’on ne peut s’empêcher de penser que « les grands », comme désormais le langage commun les désigne, sont les mêmes aujourd’hui que ceux qui, il y a moins d’un an, étaient fort peu préoccupés de cette « moralisation » de l’économie. « Les grands », des Alpha +, qui déductivement appellent les « petits », des Epsilon -… comme dans Le meilleur des mondes, d’Aldous Huxley (1932), où la société est séparée en cinq castes : les Alpha en constituent l’élite dirigeante et sont programmés pour êtres grands, beaux et intelligents. Les Bêta forment une caste de travailleurs intelligents, conçus pour occuper des fonctions assez importantes. Les Gamma constituent la classe moyenne, voire populaire. Les Delta et les Epsilon forment enfin les castes inférieures ; ils sont faits pour occuper les fonctions ardues. Ils sont programmés pour être petits, laids. Chacune de ces castes est divisée en deux sous-castes : « Plus » et « Moins ». Ainsi ces Alpha + ont-ils publié un texte salué par les bourses, ce qui est présenté comme la démonstration de sa pertinence alors qu’à l’inverse cela devrait être interprété comme un signe inquiétant car, sauf erreur, ce sont bien celles-ci qui sont à la base du capitalisme financier qui a conduit le monde au bord du chaos. Il faut entendre les médias se féliciter des points gagnés en bourse (CAC 40, Down Jownes…) sans même relever, ne serait-ce qu’à titre d’avertissement, que chaque point gagné recouvre une victoire de la spéculation et donc signifie une reconquête du terrain par un modèle économique broyant les Delta et les Epsilon. Bien en amont de connaissances expertes, certes peu accessibles aux citoyens et partagées par ceux-ci, il y a une question de bon sens – ce sont les mêmes qui parlent – qui, dès lors qu’elle est posée, fait planer plus qu’un doute sur cette opération in extremis de sauvetage… même si les points 25 à 28 qui concluent ce « plan global à l’échelle de la planète » avancent de belles résolutions : aide publique au développement, « mécanisme efficace de contrôle des effets de la crise sur les plus pauvres et les plus vulnérables », « relance dynamique, durable et soucieuse de l’environnement », « faire face à la menace d’un changement climatique irréversible », etc. Dans Le livre de la jungle, Kaa hypnotise en sifflant « Aie confiance ». Cette « confiance » qui, paraît-il, est le fondement « théorique » de l’économie (néo)libérale. Ça promet.

Sept réformes

Le « Manifeste pour la métamorphose du monde » (http://www.bastamag.net/spip.php?article521&id_mot=56), proposé par Edgar Morin (qu’on ne présente plus ici), le politologue Pierre Monod et l’artiste Paskua, avance sept réformes fondatrices : politiques, économiques, sociales, de la pensée, de l’éducation, des modes de vie et de la morale. Le lisant, on y retrouvera la patte d’Edgar Morin, particulièrement exprimée dans Une politique de civilisation (1), dans Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur (2) et dans L’éthique (3). Extraits des sept réformes.

1. La réforme politique : politique de l’humanité et de civilisation « La politique de réforme de la civilisation {…} viserait à restaurer les solidarités, ré-humaniser les villes, revitaliser les campagnes. Elle renverserait l’hégémonie du quantitatif au profit de celle du qualitatif, de la qualité de la vie, « moins mais mieux », contribuerait à la réforme de vie. Elle reconsidérerait nécessairement la notion de croissance, dépassant l’alternative croissance/décroissance, elle prendrait en compte ce qui doit croître ou décroître, ce qui doit demeurer stationnaire, au terme d’une réflexion plus complexe que la croissance à tout prix. »

2. Les réformes économiques : « Les victimes de la crise ne sont pas les banquiers, ni les riches, mais les gens pauvres des pays riches et les pauvres des pays pauvres. {…} La sortie du modèle énergétique actuel est le grand chantier du siècle. {…} Quel autre modèle est envisageable ? D’abord par un New Deal de grands programmes collectifs à l’échelle de l’humanité. Ces grands programmes mondiaux devraient être complétés par des programmes continentaux et nationaux. Le dégagement de la tyrannie des marchés internationaux requiert localement l’essor d’une économie plurielle. Des initiatives sont en cours, par exemple la création et l’extension des mutuelles, des coopératives de production et de distribution, les coopératives de femmes en Afrique et en Asie, le commerce de proximité de l’alimentation, le commerce équitable, des entreprises citoyennes, l’agriculture fermière et biologique, le micro-crédit, voire des monnaies locales. Toutes ces actions, au raz du sol, nées dans le système et à cause de lui, sont autant de chrysalides de la métamorphose. »

3. Les réformes sociales : « Le rêve ancien de l’utopie égalitaire, par exemple, un revenu universel d’existence, reste une visée qui n’est pas celle des institutions internationales actuelles. {…} L’harmonisation salariale « vers le haut » est le combat à venir, car il est clair que le capital tentera de faire supporter le poids de la crise à ses salariés. L’harmonisation de la protection sociale, et celle de la fiscalité, sont d’autres chantiers. »

4. La réforme de la pensée : « La compréhension du monde est impossible avec le morcellement actuel de la pensée. L’enfermement disciplinaire rend inapte à percevoir et concevoir les problèmes fondamentaux et globaux, d’où la nécessité d’une pensée complexe qui puisse relier les connaissances, les parties au tout, le tout aux parties, et qui puisse concevoir la relation du global au local et du local au global. »

5. La réforme de l’éducation :  « Les principes d’une connaissance pertinente sont les suivants : promouvoir une connaissance capable de saisir les problèmes globaux et fondamentaux pour y inscrire les connaissances partielles et locales ; enseigner la condition humaine ; expliquer l’identité terrienne ; éveiller à la compréhension de l’autre. »

6. La réforme de la vie : « C’est le problème concret sur lequel devraient converger toutes les autres réformes. Nos vies sont dégradées et polluées par l’état monstrueux des relations entre les humains, individus, peuples, par l’incompréhension généralisée d’autrui, par le prosaïsme de l’existence consacrée aux taches obligatoires qui ne donnent pas de satisfaction, et qui déferlent à présent dans le monde entier, par opposition à la poésie de l’existence qui est congénitale à l’amour, l’amitié, la communion, le jeu. {…} La réforme de vie doit nous conduire à vivre les qualités de la vie, à retrouver un sens esthétique, à travers l’art bien sûr mais également dans la relation à la nature, dans la relation au corps, et à revoir nos relations les uns aux autres, à nous inscrire dans des communautés sans perdre notre autonomie. »

7. La réforme morale :  « L’être humain est caractérisé par ce double principe, un quasi double logiciel : l’un pousse à l’égocentrisme, à sacrifier les autres à soi ; l’autre pousse à l’altruisme, à l’amitié, à l’amour… Tout, dans notre civilisation, tend à favoriser le logiciel égocentrique. Le logiciel altruiste et solidaire est partout présent, inhibé et dormant, et il peut se réveiller. C’est donc ce logiciel qui doit être développé. »

L’esprit de la complexité…

Ce manifeste se conclut par « Ce qu’on peut espérer c’est non plus le meilleur des mondes, mais un monde meilleur. » Huxley encore. Et l’optimisme de la volonté. Il ne peut être réellement compris et, surtout, opérationnel qu’à la condition de s’extraire des préjugés si bien ancrés dans un inconscient collectif qui justifient que le fondement des relations est économique. Spontanément en effet, nombre de lecteurs le traduiront comme l’expression d’une utopie… certes sympathique d’humanisme mais peu pragmatique. Il y a vingt siècles, les philosophes étaient au cœur de la démocratie, des guides. Désormais ce sont les grands prêtres de l’économie financiarisée. Ces derniers nous ont conduits là où nous sommes. Dans la revue Sciences humaines de février 2009, Jean-François Dortier, directeur de publication, narre ses relations tumultueuses avec Edgar Morin : d’auteur-fétiche – le n°1 de la revue lui était consacré – au doute et à la critique – « La complexité n’était-elle pas un passe-tout intellectuel qui voulait ouvrir toutes les portes, mais achoppait à en ouvrir aucune ? » – jusqu’à la réconciliation Edgar Morin proposant une conférence « De l’abîme à la métamorphose ». Celle-ci se concluait par ces mots : « Voilà ce qu’est l’histoire : des émergences et des effondrements, des périodes calmes et des cataclysmes, des bifurcations, des tourbillons des émergences inattendues. Au sein même des périodes noires des graines d’espoir surgissent. Apprendre à penser cela, voilà l’esprit de la complexité. »

Professionnalité

Il me semble que la réfutation face à la proposition de révolution paradigmatique (que je sens venir avec les arguments d’irréalité et d’utopie), si elle parvient à convaincre la majorité des esprits qui confieront vaille que vaille et faute d’imagination courageuse le vaisseau Terre aux mêmes qui l’ont conduit à ce que l’on connaît aujourd’hui, risque fort dans le domaine qui nous intéresse – l’insertion – à une fois de plus secondariser sinon ignorer l’essentiel, la professionnalité. C’est-à-dire le sens de l’action. Il reste que, convaincu de longue date par cet esprit de la complexité (qui en irrite plus d’un adepte de la simplification), on ne fera pas l’économie à coups de protocoles, conventions et autres procédures, des valeurs qui fondent l’action. Faute de quoi, l’action sera médiocre. Pour le jeune et pour le professionnel. Les missions locales, filles de l’éducation permanente et de l’éducation populaire, devraient être en première ligne pour réinterroger le sens de l’insertion. Elles sont héritières d’une volonté de changement social. Seront-elles disciplinées ou feront-elles le pas de côté salutaire ?

(1) Edgar Morin et Sami Naïr, Une politique de civilisation, 1997, Arléa.

(2) Edgar Morin, Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, 2000, Seuil.

(3) Edgar Morin, L’éthique, 2004, Seuil.

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