Contribution sur la contribution de la CGT au Grenelle de l’insertion. 1/n

Publié: avril 1, 2009 dans 1

A la question « Au regard de quels objectifs évaluer les parcours d’insertion ? » le « collectif CGT ML-PAIO » (groupe de travail « C », « L’évaluation des parcours d’insertion, de leurs écueils et de leurs conditions de réussite »), répond : « Certainement pas sous l’angle des résultats (placement à l’emploi, ou entrée en formation) que prône la LOLF et qui n’a d’autre conséquence que la sélection des candidats au parcours d’insertion à l’entrée. C’est d’abord la question de l’obligation de moyens ou de résultats qu’il faut arbitrer. Nous avons choisi la première option qui oblige la structure qui doit accompagner les parcours d’insertion à mettre en œuvre tous les moyens à sa disposition sur le territoire que ce soient des dispositifs nationaux, régionaux ou locaux pour parvenir à construire des parcours individualisés pour les publics accompagnés. » (1)

Revendiquer l’inutilité ?

Je ne suis pas certain, pour ma part, qu’il faille prendre le problème de cette façon, c’est-à-dire en évacuant les résultats ou en les opposant aux moyens. Il semble évident qu’une mission locale œuvre pour obtenir des résultats. A l’inverse, on imaginerait mal qu’une structure, mais également chacun de ses professionnels, s’exonère de l’objectif – et aussi de la satisfaction – de produire de réelles, effectives, tangibles, mesurables valeurs ajoutées. A l’inverse, seraient générés très rapidement une forte insatisfaction, un malaise : en vingt-cinq ans d’interventions dans les organisations, je n’ai jamais rencontré un professionnel susceptible de se satisfaire de pas produire des résultats. Question a minima de reconnaissance. Or, dans les organisations, on peut appliquer la règle de Pareto selon laquelle 20% des facteurs produisent 80% des effets : manque de reconnaissance et déficit de communication occupent ces 80%. S’absoudre des résultats ou même les secondariser reviendrait à revendiquer l’inutilité car on n’accompagne pas un parcours pour l’accompagner mais pour que celui-ci aboutisse. Donc l’accompagnement est justifié par l’atteinte d’un objectif, qui est un résultat, sauf à concevoir l’accompagnement et, plus largement, l’insertion, comme des situations à perpétuité. On ne serait guère éloigné à ce moment d’une condamnation (2). Ce qui reviendrait également à concevoir des structures closes, refermées sur elles-mêmes, où professionnels et jeunes tourneraient en rond un peu sur le modèle de ces prisonniers d’une prison turque dans Midnight Express. Inévitablement, on serait dans un système affecté de « iatrogénèse », concept d’Ivan Illich dans Némesis médicale, c’est-à-dire secrétant sa propre maladie et mobilisant ses ressources pour résoudre les problèmes qu’elle s’est posée. Kafkaïen ou ubuesque.

Obligation de résultat et culture du résultat.

Il n’y a donc pas à « arbitrer » entre une obligation de moyens et une obligation de résultat parce que cette opposition n’est pas comme telle fondée. S’il y a une opposition, c’est celle entre une obligation de résultat et une culture du résultat, l’obligation de moyens étant… obligatoire. Expliquons-nous.

L’obligation de résultat est une absurdité technocratique qui pousse, sinon prolifère, dans des cerveaux construits sur la complication et non la complexité : je me suis maintes fois expliqué sur la différence entre la première, qui sépare, désunit, exprime une pensée disjonctive, alors que la seconde relie, unit, se fonde sur le principe d’indissociabilité… vieux comme le monde ou presque (éducation populaire…) et qui s’exprime à partir du concept central des missions locales, l’approche globale : chaque personne est à la fois multidimensionnelle, unique et insécable. L’obligation de résultat, dans l’accompagnement d’un parcours d’insertion professionnelle et sociale (IPS), est en tout état de cause un mythe ou, plus exactement, une mystification, ne serait-ce que parce que deux variables exogènes échappent à l’accompagnateur : ce n’est pas lui qui embauche ; ce n’est pas lui qui décide s’il veut s’insérer. Sauf à concevoir le travail avec (plutôt que « sur », comme le propose François Dubet) autrui comme un diktat. On serait à ce moment aux antipodes du projet, du contrat ; on nierait la liberté du sujet ; une mission locale serait une structure disciplinaire et totalitaire. Nous n’en sommes pas là.

Une obligation éthique et déontologique.

Avant même de fournir les éléments d’une reconnaissance, indispensable cependant, la culture du résultat est une obligation éthique et déontologique. Elle l’est d’autant plus que, face aux conseillers et, plus généralement, aux intervenants sociaux et travailleurs du social, c’est bien souvent « la misère du monde » (Pierre Bourdieu) qui s’exprime. Certes et fort heureusement, tous les jeunes ne sont pas unit, comme il est écrit dans le prologue du Rapport Schwartz, par une « désespérance » (« Ce qui les unit, c’est leur exclusion de la société. Ce qui les unit, c’est leur désespérance devant l’absence de perspective. », p. 21). Cependant, d’une part, les conditions d’accès à l’adultéité réservées aux jeunes sont lamentables (cf. La France prépare mal l’avenir de sa jeunesse, Académie des sciences morales et politiques, 2007, Seuil), les constats étant sur ce point multiples, récurrents et convergents, d’autre part les jeunes qui frappent à la porte des missions locales sont, parmi l’ensemble de la jeunesse, celles et ceux qui rencontrent le plus de difficulté de tous ordres. De la sorte, si le Protocole 2000 a bien signifié que les missions locales remplissaient une mission de service public (« Les missions locales pour l’insertion professionnelle et sociale des jeunes et les PAIO remplissent une mission de service public pour l’insertion professionnelle et sociale des jeunes partagée entre l’Etat, les régions et les autres collectivités territoriales »), on se souviendra qu’un des critères définitoires de cette mission est l’équité, faire plus pour ceux qui ont moins. La culture du résultat est donc une obligation éthique, l’éthique étant entendue comme un choix moral individuel, et une obligation déontologique déterminée par cette mission de service public.

Obligation de moyens.

Dès lors que la culture du résultat est une obligation, elle entraîne une seconde obligation, celle des moyens, qui n’est que la condition pour que le principe ne reste pas théorique, prescrit et formel mais devienne effectif. On ne peut se contenter d’une déclaration de principe mais on doit tout mettre en œuvre pour que celle-ci se traduise dans les faits. On retrouve ici la problématique des droits prescrits et des droits réels, du citoyen abstrait et de l’individu réel, et l’on sait que, précisément, il y a hiatus lorsque l’écart entre les premiers et les seconds est trop grand. Ainsi en est-il du droit au travail. Principe : « Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage. » (article 23 de la déclaration universelle des droits de l’homme, 10 décembre 1948). Réalité : trois millions de chômeurs, des emplois précaires, des surnuméraires. Résultante : une situation de conflictualité forte, un mal-être…

Ainsi, si la CGT a raison de choisir « la première option qui oblige la structure qui doit accompagner les parcours d’insertion à mettre en œuvre tous les moyens à sa disposition sur le territoire » , mais elle a tort de l’opposer à l’obligation de résultat. A cette dernière doit par contre être opposée la culture du résultat… qui, nécessairement, appelle l’obligation de moyens.

Quelle est la place de cette obligation de moyens dans une démarche évaluative ? Essentiellement de deux ordres.

Mobiliser les ressources internes et externes…

Tout d’abord la démonstration que la mission locale fait tout ce qui est en son pouvoir, dans ses possibilités, pour mobiliser des ressources internes « optimisées », c’est-à-dire dans les meilleures conditions pour produire des valeurs ajoutées au bénéfice des jeunes (3). Cela recouvre la professionnalisation, la qualité du management, l’encouragement à des accompagnements solides, le fait que la mission locale ne soit pas un simple lieu (fonctionnel) mais un espace, c’est-à-dire pour reprendre les termes de Michel de Certeau, « un lieu habité par les hommes ». Donc, aussi, un espace d’innovation avec deux triades : l’une articule le professionnalisme, la profession et la professionnalité ; l’autre l’action, la réflexion et la réflexivité. Que la mission locale fait également tout ce qui est en son pouvoir, dans ses possibilités, pour mobiliser des ressources externes : s’observe, bien souvent, cette tentation de faire soi-même plutôt que, s’appuyant sur les ressources du territoire, stimuler, générer, accompagner des dynamiques de développement endogène. Nombre de missions locales sont prométhéennes… et on sait comment Prométhée se fit dévorer quotidiennement le foie par un aigle avant de devoir porter, jusqu’à la fin de ses jours, une bague et une pierre… Qui viendra grignoter les missions locales, quels OPP (opérateurs privés de placement) ? Quelle entrave à venir ?

Pondération…

Second ordre, l’obligation de moyens n’étant précisément pas abstraite, tout au contraire, s’exprime, plus même : s’objective, à partir de données factuelles. Dans une démarche évaluative, ces données sont en amont et généralement de deux types : indicateurs de contexte (le territoire) et indicateurs de ressources (les moyens propres et externes). Elles servent à pondérer les résultats, à ne pas raisonner brutalement sans prendre en compte les spécificités locales car, bien évidemment, ce que parvient à produire une mission locale, ses valeurs ajoutées, est déterminé par son environnement et par ses moyens (humains, économiques, organisationnels, ergonomiques, etc.). A l’échelle d’un réseau de presque 500 structures, toutes sur des territoires par définition singuliers, l’évaluation du petit vers le grand, de la structure vers l’ensemble du réseau et inversement, exige ces pondérations. Or qu’observe-t-on ? Les indicateurs – de contexte et de ressources – sont bien là (dans la CPO par exemple) mais leurs incidences sur les résultats n’obéissent à aucune règle précise qui permette effectivement, en justice, d’agréger et de comparer. Formulé différemment, si l’obligation de moyens est bien un point de passage obligé de l’action des missions locales, il reste à faire pour que l’évaluation des missions locales présente des garanties de robustesse et de fiabilité.

A suivre…

 

(1) Le texte complet de cette contribution est accessible sur http://www.grenelle-insertion.fr/userfiles/Contribution%20collectif%20CGT%20ML-PAIO.pdf

(2) Notons d’ailleurs la place épicentrale qu’a prise l’accompagnement jusqu’à se demander si, aujourd’hui, ce dernier n’est pas devenu plus important que sa finalité…

(3) Dans les démarches qualité (elles ne sont pas toutes procédurières), ceci s’appelle « l’assurance de la qualité ».

Publicités
commentaires
  1. Jean Philippe REVEL (syndiqué CGT ML/PAIO) dit :

    1) Souvenirs, souvenirs …
    retrouver un an après sur le « blog de labbé » une contribution du Collectif CGT ML/PAIO au grenelle de l’insertion nous ramène un an en arrière … quelle belle surprise !

    2) Contributions et notes de travail :
    Dès le début du grenelle de l’insertion, la confédération CGT a mis en « ordre de contribution » l’ensemble de ses composantes intervenant sur le(s) champs de l’insertion. La dynamique a été assez efficace, et la coordination mise en place par la CGT fut opérationnelle sous l’égide d’agnes Naton (qui coordonne encore et toujours dans le cadre de la commission jeune de Martin Hirsch.
    Pour sa part le collectif CGT ML/PAIO a contribué à toutes les séances de travail pour lesquelles il estimait avoir des choses à dire, et des idées (des principes aussi) à défendre.
    Toutes ces contributions ne sont pas en ligne …cela doit correspondre à une bonne vingtaine de pages que nous allons finalement diffuser prochainement.

    3) obligations de moyens / obligations de résultats / culture du résultats :
    En effet notre contribution repose sur un principe que philippe Labbé réfute dès lors que ce principe consiste à opposer (moyens et résultats s’agissant d’obligation) plutot qu’à nuancer (obligations et culture s’agissant de culture).
    soit !
    mais associer culture à résultat n’est pas très glorieux …
    Pour ma part, je n’ai jamais entendu un conseiller, un collègue se réjouir qu’un jeune n’accède pas à l’emploi …ce serait plutot l’inverse …
    au delà des chiffres et des résultats dont philippe Labbé requiert la culture, nous proposons prosaiquement que soit aussi interrogés les jeunes au sujet du service rendu par la Mission Locale…

    4) La CPO …dans les mains des DRTEFP
    A en croire certains échos les DRTEFP auraient tendance à utiliser les curseurs CPO dans un seul sens : celui du toujours plus !
    c’est cela la culture de la Performance .
    La CGT n’en veut pas.
    C’est plus qu’un principe …c’est une réalité vécue par les salariés qui subissent cette course aux résultats … on parlera alors de culture sportive.

    Culture du résultat,
    culture sportive,
    culture de la performance ..
    laissons la culture où elle est !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s