Lecture orientée et partielle de « la crise ». Entre autres pour le travail d’insertion

Publié: mars 30, 2009 dans 1

Lecture « orientée » de – toujours – « la crise » qui fait parler en extrayant de propos généralistes des enseignements des hypothèses, pour le travail d’insertion. Le Monde du 27 mars a consacré deux pages à un débat regroupant plusieurs personnalités, d’Emmanuel Todd, historien, à Erik Orsenna, écrivain, de Jacques Attali, qu’on ne présente plus, à Jean Gadrey, (bon) économiste, d’Éric Fottorino, directeur du Monde, à Chantal Jouanno, secrétaire d ‘État chargée de l’économie. En plus Brice Teinturier, directeur général adjoint de TNS Sofres. Avec un tel plateau, à la fois prestigieux et hétéroclite, on ne peut être qu’assuré de posséder les clés : enfin comprendre et, donc, agir. Évidemment une erreur si l’on attend une vérité révélée. Cependant des pierres à l’édifice pour progresser dans la connaissance.

L’aléa, caractéristique d’une insertion systémique et humaniste.

Pour Attali, « Paradoxalement, on pourrait dire que la crise est la manifestation de la liberté puisqu’il est impossible de prévoir le comportement des différents acteurs. » Sorte de préalable épistémologique juste : dans le texte de la conférence « Propos à propos de crises » rapportée ici, cette impossibilité s’exprime dans le « ‘ » qui s’immisce entre A et B, l’aléatoire. Mais que constatons-nous sinon que les politiques de l’emploi continuent de raisonner à l’inverse, sur la base d’un A sur B qui donnerait C ? Par exemple avec cette recherche d’adéquation maximale qui voudrait parvenir à être totale dans les dispositifs d’orientation, postulant un emboîtement tenon-mortaise entre le système de formation et les besoins de l’appareil productif. Une bonne partie de la « GPEC territorialisée » (gestion prévisionnelle des emplois et des compétences) fonctionne ainsi sur ce mythe, faisant peu de cas de la liberté des sujets (les demandeurs et les offreurs) et de l’aléatoire.

Plus encore, l’obligation de résultat, qui s’est substituée à la culture du résultat, obéit à ce raisonnement causal et déterministe : financer une mission locale sur la base de l’obligation de résultat, c’est tenter (vainement) de neutraliser l’aléatoire qui – et là on ne peut être que d’accord avec Attali – est la marque de la liberté du sujet, du jeune ; c’est importer un raisonnement de la complication dans la complexité ; c’est imposer des modes de productivité étrangers, sinon opposés, au social. Le travail d’insertion est par définition systémique, mettant en jeu plusieurs acteurs : jeune, milieu, conseiller, employeur, etc. Il est donc consubstantiellement aléatoire. Et fort heureusement ! On pourrait multiplier les exemples de cette lutte permanente entre une insertion systémique et humaniste et une idéologie mécanique de l’insertion qui, passées les grandes déclarations, révèle le dessein d’une subordination du sujet : ainsi en est-il souvent de l’orientation vers les « secteurs en tension », dont on peut comprendre l’intérêt dans la perspective de ceux-ci et également sur la base d’une évidente utilité (orienter là où il y a du travail), mais qui fait peu de cas du projet individuel de la personne. « Aujourd’hui, la raison gestionnaire et managériale d’esprit libéral {…} sait aussi illusionner nombre d’acteurs sociaux par sa rationalité technique et sa nov-langue pseudo-éthique. Le leurre fonctionne presque trop parfaitement. » (1)

Abeilles et chômeurs…

Bizarrement Emmanuel Todd, qui est historien mais également anthropologue, endosse les habits de l’économiste, soutenant au passage des thèses contestables telles que la théorie des avantages comparatifs (« Le libre-échange n’est pas une mauvaise chose en soi. Une partie de l’argumentation libre-échangiste est valable : réalisation d’économies d’échelle ; spécialisation des pays selon leurs compétences de production, etc. »). Rappelons que cette thèse préconise que chaque pays ou « région » à l’échelle mondiale se spécialise sur ses points forts, là où sa productivité est la meilleure : la – paraît-il feu – « stratégie de Lisbonne » (mars 2000) énonçait ainsi que l’Europe serait « le continent de l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde d’ici à 2010, capable d’une croissance économique durable accompagnée d’une amélioration quantitative et qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale. » On peut constater le résultat… A une échelle mondiale, la théorie des avantages comparatifs correspond à une méga-division du travail et favorise des raisonnements anthropocentrés tels que la matière grise en Europe et les petites mains en Asie ou en Inde, le soja et la culture des bio-carburants en Amérique du Sud quitte à ce que ces pays n’assurent plus l’alimentation de leurs citoyens…

Emmanuel Todd perd en tout cas une belle occasion de se taire en répondant à Chantal Jouanno, illustrant la crise écologique entre autres par « En France, les abeilles disparaissent et on ne sait toujours pas comment l’expliquer », par « Le problème, aujourd’hui, ce n’est pas la disparition des abeilles, c’est la disparition des emplois ! ». Fausse évidence, facilité rhétorique… Todd devrait lire Une politique de civilisation (que Guaino a « pompé » pour N.S. – 2) d’Edgar Morin et Sami Naïr : « Alors qu’aujourd’hui on isole les problèmes du chômage, de l’emploi, de l’exclusion hors de leur contexte et qu’on prétend les traiter à partir d’une logique économique close, il faut au contraire les considérer au sein d’une grande problématique de société et à partir des besoins de civilisation qui, d’eux-mêmes, exigent de nouveaux emplois. Il ne suffit pas de partir d’un « social » qui mettrait entre parenthèse le civilisationnel. » (3) Quelques pages plus loin, Edgar Morin identifie six « éthiques » dont la première, l’éthique de la reliance qui « englobe tout ce qui fait communiquer, associe, solidarise, fraternalise ; elle s’oppose à tout ce qui fragmente, disloque, disjoint (brise toute communication), renferme (ignorance d’autrui, du voisin, de l’humain, égocentrisme, ethnocentrisme). » (4) Cette éthique de la reliance n’est-elle pas exactement le fondement de l’approche globale ?

Lecture partielle…

Au fil des lignes, quelques sorties remarquables, qui donnent à réfléchir. Moins une synthèse qu’une lecture partielle pour inviter à l’agir communicationnel (5) :

– Jacques Attali, plaidant pour un gouvernement mondial : « On fera d’abord des guerres – et il y aura 300 millions de morts – puis les réformes et un gouvernement mondial. » Pourquoi 300 millions et pas 200 ou 400 ? Il faut le demander à Attali. Il est omniscient. C’est lui qui, présidant la commission pour « La libération de la croissance française » (2008), préconisait l’apprentissage de l’économie dans le socle des connaissances en CE1 (décision n° 2, p. 26). C’est dire.

– Érik Orsenna, pertinent en attirant ailleurs le regard focalisé sur la crise financière : « En réalité, nous vivons beaucoup de crises à la fois : crise de l’urbanisation démesurée, crise agricole… Les crises s’enchaînent et la plus grave n’est pas celle que nous vivons. »

– Toujours Orsenna, cette fois un peu amnésique : « Je suis frappé de voir à quel point l’abondance de pétrole, exploitable et transportable, nous a aveuglés. Comment ne pas avoir pensé plutôt à utiliser l’énergie solaire ! » Ce « plutôt » pourrait s’écrire « plus tôt » mais, dans les deux cas, le « nous » n’est pas pertinent : Plogoff pour les Bretons (1980 – 6), le surgénérateur de Creys-Maleville pour bien d’autres (1978), ont été des situations – moments où les spectateurs deviennent acteurs – révélant que tous n’étaient pas aveuglés.

– Hervé Kempf, le plus pertinent à mon avis : « L’humanité a atteint un seuil qui, si nous le passons, nous empêcherait de retrouver l’équilibre des systèmes naturels. La crise écologique est dans la zone rouge. » Mais on continue à injecter des milliards pour épurer des « actifs toxiques » : « actifs » vraiment ? En voilà un bel oxymore ! Et encore : « Nous sommes aujourd’hui dans l’obligation de nous attaquer à la question fondamentale des inégalités, en forte progression depuis une trentaine d’années. » Et bien oui, on change parce qu’on est convaincu, parce qu’on a un intérêt ou parce qu’on est contraint. Désormais, c’est la contrainte. Et enfin : « Aujourd’hui, il est temps de poser la question de l’inégalité de manière claire, la réduire et instaurer une économie centrée sur le lien social avec un faible impact écologique et des créations d’emplois importants dans les secteurs des énergies renouvelables. » Du grain à moudre pour les politiques de l’emploi et l’insertion par l’activité économique : à quand des objectifs d’accès à des emplois écologiquement pertinents ?

– Chantal Jouanno dont on rappellera qu’elle est secrétaire d’État chargée de l’écologie dans ce gouvernement et que, comme personne la connaît, on en vient à se demander si, au bout du compte, la qualité des politiques n’est pas inversement proportionnelle à leur popularité : « Pourquoi consommer toujours plus alors qu’on n’y prend pas forcément du plaisir ? Jamais le nombre de personnes dans le monde qui consomment des antidépresseurs n’a été aussi élevé. » Cela rappelle Dominique Méda qui écrivait « Penser tous les désirs de l’homme comme autant d’intentionnalités dirigées vers un bien ou un service, matériel ou immatériel, marchand ou non-marchand, qui pourrait les satisfaire constitue une impasse. Quel sera le produit qui satisfera notre besoin de participation démocratique, notre désir de sens, notre soif de relations amicales ou affectives, notre désir des autres, notre soif de comprendre ? L’ensemble des besoins, désirs, pulsions des hommes ne peut trouver une réponse en termes exclusifs de produit ou d’avoir. Ces réponses sont également de l’ordre des relations, de la parole, de l’interaction – de l’échange autre que marchand. » (7).

– Enfin Jean Gadrey (qui, par ailleurs, a beaucoup travaillé sur le thème de l’évaluation de l’utilité sociale et de l’économie sociale et solidaire) : « Faut-il encore compter sur l’élite intellectuelle et politique ou les idées les plus originales ne sont-elles pas à chercher du côté de la société civile organisée au niveau mondial ? » Bien vu. On peut ajouter « au niveau local » et, à ce moment, s’interroger : où sont localement les espaces de dialogue et d’innovation ? le thème de la « gouvernance », tant en vogue, se vérifie-t-il in situ ? si les élites n’ont certes pas toutes les solutions sociales, leur exemplarité éthique ne devrait-elle pas être un minimum exigible ? etc.

Deux bonnes pages. Comme quoi « la crise » a du bon. Changement de paradigme ?

 

(1) Michel Chauvière, Trop de gestion tue le social, 2007, La Découverte, p. 10.

(2) On peut (beaucoup) rire en écoutant la chronique de Stéphane Guillon, mercredi 25 mars 2009, « La plume de Sarkozy » : http://www.radiofrance.fr/franceinter/chro/lhumeurde/ D’après le supplément « Télévision » du Monde, Stéphane Guillon serait dans le collimateur de l’Elysée. Dans celui de Dominique Strauss-Kahn également.

(3) 1997, Arléa, p. 138.

(4) pp. 183-184.

(5) Jürgen Habermas, Théorie de l’agir communicationnel, 1987, Fayard. Dans cet ouvrage Habermas dessine un modèle démocratique du consensus et met au point une éthique de la discussion garantissant une authentique compréhension mutuelle. Ainsi, pour que l’intercompréhension soit possible il faut un discours sensé qui n’exprime ni intimidation, ni menace et susceptible d’être admis par chacun comme valable.

(6) A Plogoff, petite commune du Finistère placée sur la Pointe du Raz, un projet de centrale nucléaire a échoué devant la mobilisation citoyenne. Un film retrace ces évènements, Des pierres contre des fusils, de Nicole Le Garrec (1980).

(7) Dominique Méda, Qu’est-ce que la richesse ? 1999, Aubier, pp. 102-103.

 

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