Maisons de l’emploi : deux pierres dans leur jardin. Suite et fin.

Publié: mars 9, 2009 dans 1

 Revenons un instant sur cet étonnant « rapport » du député Bernard Depierre, FUSION ANPE /ASSEDIC. Réflexion sur le positionnement des Maisons de l’Emploi et des Missions locales, (article « Maisons de l’emploi : deux pierres dans leur jardin »). A se demander s’il ne s’agit pas de Karl Zéro ou de la caméra cachée…

Descartes…

Deuxième partie, « Mission locale. Vers un renforcement des missions sur les 18-25 ans »… avec un titre au singulier – « mission locale » – suivi d’une « analyse » au pluriel qui ne s’embarrasse ni de méthodologie, ni de nuance, puisque, d’emblée, il est écrit « Ces structures ont fait la preuve de leur efficacité ; elles sont bien identifiées par les jeunes et acceptées par eux car elles ne sont pas perçues comme des « institutions ». » Le député, aléatoirement cartésien, applique le troisième précepte du Discours de la méthode, celui de la progressivité résumé en « partir du petit {la mission locale} pour aller vers le grand {les missions locales} » (1)… mais oublie le premier, «  … ne recevoir jamais aucune chose pour vraie, que je ne la connusse évidemment être telle, c’est-à-dire d’éviter soigneusement la précipitation… »

La Fontaine…

Telle la vérole sur le bas-clergé, il serait tentant de sauter sur cette note pour s’autocongratuler : enfin, quelqu’un qui nous aime ! Mais on se souviendra de la fable du corbeau et du renard : « Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. Cette leçon vaut bien un fromage… » En 446 mots (fonction « statistiques » sur word), soit une page, le fulgurant Bernard Depierre identifie les trois problèmes ou difficultés récurrentes des missions locales :

– « La principale difficulté rencontrée par les Missions Locales réside dans le fait qu’un jeune sur deux dont elles s’occupent n’est pas inscrit à l’ANPE et qu’en conséquence, la contractualisation passée avec l’ancienne ANPE est faussée d’entrée de jeu. » Sauf que la contractualisation avec l’ANPE – PPAE – implique que le jeune soit inscrit à l’agence.

– « L’autre problème majeur rencontré par les Missions locales est celui de l’immédiateté. » Entendons le fait que, « dans 95% des cas » (sic), les jeunes abandonnent un projet professionnel ou de formation dès lors qu’une opportunité d’intérim se présente. Une étude que j’ai réalisée en 2007-2008 sur les trajectoires de jeunes usagers des missions locales proposait une typologie des parcours dans laquelle une catégorie, « Un emploi vite », était susceptible de recouvrir pour une petite partie des jeunes plus intéressés par un CDD ou un intérim que par un projet professionnel. Soit n% de 26% des jeunes. Mais il est vrai que cette étude ne reposait que sur l’analyse de 36 482 parcours.

– Enfin l’attractivité insuffisante des « métiers du bâtiment, du service et de la restauration… les métiers de service et de l’humain… qui sont considérés encore comme « féminin » {sans « s »} » alors que « cela est trop souvent inadapté pour des jeunes femmes qui ont des contraintes de famille… » Conclusion originale, au regard de toute la littérature sur la diversification des emplois, sur la problématique du genre et de l’insertion : « Il faut créer des parcours de formation et  donner à ces métiers un véritable statut. »

Réorientation…

Constatant dans mon article précédent un déficit abyssal du minimum requis permettant à partir d’une observation (à vérifier) d’en tirer des enseignements généraux, les probabilités de notre apprenti sociologue d’obtenir son DEUG de sociologie paraissaient déjà sérieusement compromises. Mais, désormais, la question est : faut-il prévoir une réorientation vers une filière moins exigeante en termes de maîtrise méthodologique ? Mon opinion est faite mais je laisse au « jury » des lecteurs et contributeurs internautes le soin d’y répondre.

Cinq propositions…

Le député n’est pas en peine de recommandations. Soit cinq avec, pour la dernière, une cerise sur le gâteau.

1. « Confier l’ensemble des interventions auprès du public « jeune » aux Missions locales, sachant qu’il y a une concentration des demandes sur la classe d’âge 18 à 23 ans.  Un public, une structure, un référent unique. » Faut-il évoquer le droit à l’accompagnement confié aux missions locales (dans la loi de cohésion sociale) pour tout jeune de 16 à 25 révolus ? Faut-il revenir sur l’allongement de la période d’insertion qui, plutôt que cette « concentration » sur une nouvelle classe d’âge des 18-23 ans (sortie dont on ne sait où, trois classes d’âge étant connues : les mineurs, les 18-21 ans et les 22-25 ans), pose la question d’un accompagnement plutôt jusqu’à 29 ou 30 ans (comme au Québec) ? Faut-il rappeler le déjà en œuvre (CIVIS, PPAE…) principe du référent unique ? Non, sans doute pas. 

2. « Redéfinir les clauses de contractualisation, notamment financière, avec le nouveau Pôle Emploi. Revoir le mode de financement avec une meilleure adéquation entre le chiffre accordé pour la prise en charge de chaque jeune. » Certes, il est pertinent de l’envisager, Pôle Emploi n’ayant certainement pas songé à actualiser sa contractualisation. Quant à cette meilleure adéquation, serait-il envisageable de caler la subvention de l’État aux missions locales sur le barème du contrat d’autonomie du Plan Espoir Banlieues ? Question que M. Depierre peut poser à sa majorité et à son président qu’il fréquente puisque il a été reçu le 17 février par ce dernier, avec une petite trentaine de députés :  « Le Chef de l’Etat est revenu sur la crise, sur le plan de relance du Gouvernement, mais aussi sur la situation dans les DOM. Bernard Depierre a attiré l’attention du Président sur la réforme « absolument nécessaire » de l’enseignement supérieur. Le député a insisté sur la nécessité de « ne pas reculer » sur ce texte ni sur les autres « même si quelques aménagements peuvent être envisagés ». » (2)

3. « Créer une allocation temporaire pour les jeunes qui acceptent et mènent à terme une formation ou requalification (modèle RMI) pour répondre au problème de l’immédiateté et conserver les jeunes dans leur parcours de formation, (à la réserve que cette allocation ne soit pas gérée par le conseiller de la Mission Locale qui risquerait alors d’être perçue négativement par les jeunes). Cette attribution ne peut être laissée au libre arbitre du conseiller. Il est évoqué de corréler cette allocation avec une obligation de  formation dans des métiers en flux tendus. » Martin Hirsh, dont le discours récurrent est d’éviter la logique d’un RMI jeune, appréciera… Quant à corréler l’allocation avec une obligation de formation dans des métiers « en flux tendus » (M. Depierre veut sans doute parler des métiers en tension, les flux tendus signifiant tout autre chose et correspondant à un mode d’organisation du travail), on appréciera la conception d’un autre « libre arbitre »… celui du projet du jeune.

4. « Définir des partenariats financiers avec les Départements, qui actuellement ne participent pas au financement des missions locales (essentiellement financées par l’Etat, 45% et les Régions, 20%). » Encore un problème de méthode, cette fois statistique : 45% de l’État + 20% des Régions = 65%. Où sont les 35% restants ? Mais bon dieu, mais c’est bien sûr ! On oubliait les communes et les intercommunalités, l’Europe… et les Départements. Certes, ces derniers contribuent peu, de l’ordre de 5 % à l’échelle nationale et avec des disparités très fortes, mais on ne peut pas dire « les Départements ne financent pas ».

5. « Ecarter de la composition des Conseils d’administration les élus et personnalités politiques qui entraînent indubitablement une politisation de l’approche des politiques de l’emploi et des actions. » La cerise… déjà commentée dans mon article précédent. Juste un complément, les articles 1 et 2 de la Charte des missions locales de 1990 : « Les acteurs locaux, conscients de la nécessité de faire converger leurs actions, créent ensemble une « mission locale » pour que tous les jeunes participent au développement économique et social. Ils se dotent ainsi d’un espace de concertation, d’une instance de coordination et d’un outil d’intervention. L’initiative de cette démarche appartient aux collectivités territoriales : les communes au premier chef, avec l’appui souhaitable du département et de la région… » S’il n’y a plus d’élus dans les conseils d’administration – dont la fonction est politique – de missions pourtant « locales », il y faudra cependant des représentants des collectivités. Mettons-y des fonctionnaires. Quant aux élus, et bien ils seront au guichet. Mettre la ville à la campagne et réciproquement. M. Depierre dit des choses tellement intelligentes qu’il ne doit pas les comprendre lui-même. Shadock.

Une belle cause désespérée…

Au bout du compte, tout cela est intriguant. Mais on comprend mieux en allant fureter sur le net, le député ayant son blog. A l’onglet « Coups de gueule » (http://www.bernard-depierre.com/41-coup-de-gueule ), on peut lire l’ire de l’édile, outre contre « la manipulation de certains syndicats enseignants noyautés par l’extrême gauche », de façon générale et acerbe contre la gauche, pour laquelle «  faire de la politique semble plus rimer avec agitation, critiques stériles et folles promesses qu’avec réflexion, évaluation et action. » A étalonner au regard de la capacité de réflexion et d’évaluation du député qu’il nous est donné d’apprécier à partir de ce rapport. Pour la petite histoire, M. Depierre est cosignataire en 2004 d’une proposition de loi tendant à rétablir la peine de mort pour les auteurs d’actes de terrorisme et a voté en 2007 le projet de loi constitutionnelle relatif à l’interdiction de la peine de mort.

Les plus belles causes étant les plus désespérées, j’interromps tout commentaire sur ce « rapport » et son auteur.

 

(1) « … conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à comprendre, pour monter peu à peu comme par degré jusqu’à la connaissance des plus composés… »

(2) « Reçu à l’Élysée », http://www.bernard-depierre.com/32-actualites

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