De l’autonomie et de l’approche globale

Publié: mars 8, 2009 dans 1

Le 24 février dernier, Claudy Lebreton, président de l’Association des départements de France (ADF), adressait à Martin Hirsh, Haut Commissaire à la jeunesse, un courrier fort intéressant, indiquant que la nomination de ce dernier était interprétée comme « un signe que les Conseils généraux accueillent avec intérêt, puisqu’ils sont depuis plusieurs années à la pointe des politiques en direction de la jeunesse… » Fort intéressant par de nombreux aspects.

C.L. « Nous estimons qu’il est nécessaire d’appréhender les problèmes des jeunes dans leur globalité, sans les découper au travers de tranches d’âges. C’est, de fait, ce que nous appliquons dans nos collectivités. »

P.L. Ce sur quoi l’on ne peut qu’être d’accord au regard de la pertinence toute relative de classements  administratifs fondés sur des classes d’âge formelles (d’ailleurs variables selon les institutions, politiques ou structures : des « 16 – 25 ans révolus » des politiques de l’emploi aux « moins de 20 ans » pour l’INSEE, etc.) et qui ne recouvrent pas les différentes autonomies – et responsabilités afférentes – désormais désynchronisées : sociale, politique, économique, sexuelle… Quant à savoir si cette globalité est appliquée dans les Départements, c’est une autre affaire ! A l’épreuve des terrains et compte-tenu de nombre de tensions interinstitutionnelles, on observe plutôt des rétractions sur les « cœurs de métier » respectifs – formulé différemment : les pré-carrés -, chaque institution sériant au plus juste des conditions d’éligibilité ses offres de service. Ainsi, par exemple, les règlements intérieurs du fonds d’aide aux jeunes qui précisent n’intervenir qu’après épuisement du droit commun… étant entendu que ce dernier est toujours à rechercher dans l’institution voisine… qui s’empresse d’énoncer la même règle. Mistigri.

C.L. « Les aspirations des jeunes sont les mêmes que celles des adultes. »

P.L. Les aspirations des jeunes sont-elles les mêmes ? Il serait tentant de le croire, façon de relier les intérêts des jeunes et des adultes (« tous ensemble, tous ensemble, ouais ! ») et, ainsi, d’embrayer sur l’intergénérationnalité. Les multiples enquêtes sur les aspirations des jeunes révèlent le plus souvent un « fonds commun » d’aspirations sur les thèmes de la sécurité de l’emploi, de la famille, de la disposition de biens matériels (voiture, etc.)… Toutefois, allant au-delà des opinions recueillies spontanément à la question « à quoi tenez-vous ? », on s’aperçoit de mutations importantes, singulièrement en ce qui concerne l’ex-centralité de la valeur travail comme facteur de socialisation : il y a chez beaucoup de jeunes une tension forte entre les rêves de réussite et la conscience de déterminismes sociaux sur lesquels on ne reviendra pas ici. Preuve certainement d’une lucidité (« les faits têtus »), probablement d’un désenchantement (« le deuil des aspirations » ou « Une jeunesse en panne d’avenir » pour Christian Baudelot et Roger Establet – 1) et sans doute d’un réinvestissement ailleurs : l’accomplissement individuel, l’appartenance à des communautés affinitaires (des « individualistes solidaires » selon l’expression de SCP Communication – 2 ), etc.

C.L. « Il est juste de dire qu’il n’y a pas de séquençage en fonction du projet professionnel d’un côté, des besoins d’éducation de l’autre, puis du pouvoir d’achat, ou de la santé ensuite… Il faut donc développer une politique de la jeunesse qui s’inscrive, au-delà du droit à l’autonomie, dans le cadre plus global d’une refondation de notre pacte social basée sur le principe de l’équité intergénérationnelle. »

P.L. « Refondation du pacte social », damned ! J’écrivais dans Le Quotidien de la Réunion « Si le contrat social s’impose en métropole, ne serait-ce que pour prévenir un remake de novembre 2005, il est urgentissime à la Réunion… « Urgentissime » ? J’entends d’ici ceux qui croient en l’immuabilité (« Mais non, rien ne bougera puisque rien n’a bougé ») ou ceux dont l’intérêt est que le stationnaire stationne… a minima jusqu’au terme de leur carrière : après, le déluge ! Sont inclus dans ce contrat social les pouvoirs publics, garants de l’intérêt général, les jeunes dont l’expression collective doit être organisée, les acteurs économiques dont la responsabilité, ben oui, est aussi sociale, enfin les piou-piou de l’insertion… ceux qui sont confrontés à l’écart entre les aspirations des jeunes et la pingrerie de l’offre. Sur l’île comme en métropole, nous sommes entrés dans l’ère de la complexité. « Complexité » vient du latin complexus qui signifie « relier ». Le temps de la reliance ainsi que celui d’un impératif catégorique de responsabilité intergénérationnelle, autre que communautaire, s’imposent faute de quoi les éternels mots de la rhétorique convenue se retourneront contre leurs émetteurs… (après tout, ce ne serait que justice…) mais aussi contre toutes et tous, c’est-à-dire contre la cohésion sociale. »

Faire court…

Quant à ne pas séquencer professionnel et social, faut-il en dire plus que déjà plusieurs fois écrit sur ce blog, puisque l’approche globale est le concept fondateur des missions locales… peut-être « flou » et assurément mis à mal par les logiques programmatiques et classificatoires des institutions (dont des départements) ?  Sans doute oui. Sans doute faut-il le répéter parce que rien n’est moins sûr qu’il faille aller au-delà du droit à l’autonomie, comme si celui-ci était maîtrisé et garanti. Faisons court. Enfin, le plus court possible.

Pacte pour la jeunesse… 

Sans doute de l’autonomie faut-il distinguer l’autonomie vécue du jeune durant sa période de jeunesse et l’autonomie visée du jeune, celle à laquelle il aspire et qui, lorsqu’elle sera (plus ou moins) atteinte, signifiera qu’il n’est plus un jeune mais un adulte. Quelles sont les conditions de cette autonomos – « gouverner selon sa propre loi » – ? Le Youth Forum Jeunesse (YFJ) proposait en 2003 cette définition de l’autonomie : « L’autonomie est la situation où les jeunes ont le soutien, les ressources et les débouchés nécessaires leur permettant de vivre de manière autonome, de faire leur choix de vie et d’avoir accès à une participation sociale et politique totale dans tous les secteurs de la vie quotidienne, ainsi que de prendre des décisions de manière autonome. » (3). Définition certes quelque peu tautologique : être autonome, c’est vivre de manière autonome et prendre des décisions de manière autonome. Toutefois on retiendra les idées de faire ses choix, de participer socialement et politiquement, de prendre des décisions. Autant de caractéristiques appelant plus la notion d’acteur que celle d’agent. Dans le premier terme, une liberté (bien sûr toujours contingentée), dans le second une détermination (on fait avec en pouvant plus ou moins s’y soustraire : cf. tous les débats sur « l’habitus » bourdieusien).

Le « Pacte pour la jeunesse », annexe 1 des conclusions de la présidence du Conseil européen, est considéré comme partie intégrante de la stratégie de Lisbonne… qui d’ailleurs a un peu de plomb dans l’aile mais dont on retiendra qu’il caractérise l’autonomie à partir de trois axes : disposer d’une autonomie financière impliquant en amont que les jeunes soient équipés d’une connaissance qui réponde aux besoins d’ « une économie de la connaissance » (précisément, l’ambition de la stratégie de Lisbonne) ; pouvoir choisir son insertion professionnelle et progresser dans sa voie ; enfin parvenir à combiner vies professionnelle et familiale. Si on le comprend puisque la stratégie de Lisbonne est une politique européenne de l’emploi, le marquage professionnel est à la fois trop fort et trop réducteur… jusqu’à créer une confusion. Car la vie ne se résume pas à sa dimension professionnelle, même si celle-ci est importante, majeure pour certains.

Qu’est-ce que l’autonomie ?

M’inspirant pour partie d’Edwards T. Hall et de La dimension cachée (4), j’ai proposé de considérer l’autonomie, considéré comme un statut de l’adultéité, à partir de trois idées.

Processus…

Jeunesse et adultéité sont l’une et l’autre des processus au cours desquels la socialisation, jamais achevée, progresse, s’appuyant sur la famille (mais de façon plus détachée, moins dépendante que durant la socialisation primaire de l’enfance), sur les pairs, sur les relations professionnelles, sur les amis, sur « le genre humain » en tant que conscience d’appartenir à celui-ci. C’est l’acquisition d’une conscience et d’une compétence d’humanité, d’une indissociabilité entre soi et les autres et aussi de ce qui me semble être le concept central de la socialisation, l’altérité : je te reconnais comme différent de moi et, malgré le fait que tu ne sois pas moi, je te reconnais autant de droits qu’à moi. A l’opposé des métastases de l’ego. Pour résumer, processus, interaction, altérité.

Sédimentation…

La deuxième idée est de considérer la jeunesse comme le temps de multiples expérimentations où se joue l’apprentissage des rôles sociaux. L’adultéité correspond à la sédimentation de ces expérimentations en expérience : on tire les leçons de l’histoire. Associer plutôt les expérimentations à la jeunesse renvoie sans aucun doute à des représentations à partir desquelles des luttes de pouvoir entre générations s’observent : aux « jeunes » la fougue, aux « vieux » la sagesse… Pierre Bourdieu dans « La jeunesse n’est qu’un mot » en parle (5). N’empêche, acquérir par l’expérimentation, donc avec un système d’essais-erreurs, les rôles sociaux est bien au cœur de la jeunesse… ce qui implique que celle-ci puisse expérimenter et qu’à l’inverse on ne surdétermine pas les trajectoires : on connaît trop bien ces destins de jeunes scellés à l’avance par des « orientations » scolaires et post-scolaires excluant tout vagabondage (6). « L’homme est plein à chaque minute de possibilités non réalisées », écrit justement Vygotski (7). « L’obligation de résultat », sur laquelle s’arc-boutent les institutions en charge de la formation, de l’insertion professionnelle, est un ingrédient dopant de la reproduction des destins, des déterminations. Il faut lui opposer une « culture du résultat ».

Deux volets, trois sphères…

La troisième idée est de partir de la personne et de ses relations avec l’environnement avec deux grands volets.

Le premier est l’indépendance économique qui, dans la société occidentale telle qu’elle est organisée, repose le plus souvent sur l’exercice d’un emploi : gagner sa vie. Mais la gagner ne résume pas, du moins idéalement, le fait de travailler… sauf à « gagner sa vie à la perdre », comme le disait Marx : acquisition d’une place qui n’est pas que celle de l’homo oeconomicus (pour qui la satisfaction dans le travail est liée à sa rétribution) mais celles de l’homo faber (épanouissement dans l’acte de travail lui-même) et de l’homo sociologicus (reconnaissance par les autres et des autres). (8)

Le deuxième volet est l’autonomie sociale, elle-même composée de trois sphères : l’individuation, la sociabilité et le sociétal. A chacune de ces sphères, poreuses entre elles, correspond une distance entretenue entre soi et l’environnement, un type de relations, un idéaltype et un paradigme.

– A l’individuation, la distance intime (micro) qui recouvre les relations entretenues par la personne avec elle-même (santé, équilibre, épanouissement…) et avec sa famille : avec le « sujet » en jeu, c’est l’accomplissement qui est visé.

– A la sociabilité, la distance sociale (méso) où sont les relations avec les amis, le voisinage et le quartier, les associations : c’est ici l’ « acteur » que l’on trouve et l’enjeu est le lien. Vivre ensemble.

Au sociétal, la distance publique (macro) des relations avec la société et les institutions : c’est enfin le « citoyen » et l’objectif de citoyenneté. Faire société.

Projet social de territoire…

Du travailleur social de circonscription au conseiller de mission locale, de l’animateur socioculturel en centre social à l’encadrant de chantier d’insertion, du conseiller ANPE au militant de l’éducation populaire, chacun de ces volets et chacune de ces sphères disposent de leurs intervenants habituels. Face au risque de ce social autant « en miettes » qu’illisible, mis en concurrence et contraint à l’hyper-spécialisation pour se garantir une légitimité, la question de l’approche globale ne peut être traitée et résolue, hormis quelques tentatives heureuses mais marginales (et surtout ne reposant que sur la bonne volonté d’acteurs), qu’à partir d’une volonté politique et d’une interinstitutionnalité. Il y a deux-trois ans, la Délégation interministérielle à la ville (DIV) avait promu un « dispositif » qui me semblait répondre à ces conditions, le « projet social de territoire » (PST). Autour de la table, on trouvait la DIV, l’emploi, les affaires sociales, la CNAF, les collectivités, etc. Il ne me semble pas que, passé le temps des expérimentations, on fasse aujourd’hui grand cas des PST. Ni qu’on en ait tiré les enseignements qui permettraient qu’aujourd’hui – et rapidement compte-tenu du caractère critique de la situation – l’approche globale soit autre chose qu’un vœu pieux. Que, d’ailleurs, chacun ou presque s’approprie à la condition d’être le pilote ou coordonnateur exclusif.

Six milliards de dieux sur la Terre ou l’intervention socioprofessionnelle pré-copernicienne. 

 

 (1) Une jeunesse difficile, études coordonnées par Daniel Cohen, 2007, éditions rue d’Ulm. Ce recueil d’études a fourni la base de La France prépare mal l’avenir de sa jeunesse, Académie des sciences morales et politiques, 2007, Seuil.

(2) SCP Communication, 15-35 ans : les individualistes solidaires, février 2007.

(3) Forum européen de la jeunesse, Opinion Jeunesse, 2008, n° 1.

(4) Edwards T. Hall, La dimension cachée, 1978, Seuil.

(5) Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, 1984, Minuit.

(6) « Est-il normal de payer les choix d’orientation faits à onze ans, sans possibilité de rattrapage ? Non ! » Martin Hirsh, Sénat, 5 mars 2009.

(7) Lev Semionovitch Vygotski, Conscience, inconscient, émotions, 2003, La Dispute.

(8) Serge Paugam, « La solidarité organique à l’épreuve de l’intensification du travail et de l’instabilité de l’emploi », sous la direction de S. Paugam, Repenser la solidarité, 2007, PUF.

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