Archives de février, 2009

Juste un mot (fatigue : une journée avec la mission locale de Rennes pour son projet associatif de structure) sur cette question du « guichet unique » : la Chartre de 1990, difficilement contestable tant elle s’inspire du rapport de Bertrand Schwartz, énonce dans son article 6 « Ensemble, les partenaires organisent les fonctions d’accueil, information, orientation, accompagnement et évaluation. Ainsi, sans être renvoyé d’un guichet à l’autre, chaque jeune construit son propre itinéraire d’insertion et bénéficie d’un accompagnement dans la durée. »

« Sans être renvoyé d’un guichet à l’autre »… n’est-ce pas là le premier (et juste) argument pour que l’accueil des jeunes et, plus largement, de tous les éclopés du travail et de la vie, trouve un accueil, une écoute… sans un fil d’Ariane que seuls savent dérouler (et encore !) les experts de l’insertion ?

Ainsi que l’accueil soit le plus possible lisible et accessible, avec un effort des accueillants pour s’exprimer sans acronymes, pour ne pas enregistrer sans avoir écouté, pour regarder sans condamner, pour ne pas rejouer, version « insertion », Les Bidochons assujettis sociaux trimbalés de guichet en formulaire… tout cela ne me semble pas absurde. L’inverse, oui.

J’écrivais, dans Les Bricoleurs de l’indicible (le tome 1, en 2003, pp. 254-255), deux-trois choses sur l’accueil montrant que, si l’accueil ne se résume certes pas à un guichet, il se réalise dans un espace – un lieu habité par les hommes, non réduit à sa simple fonctionnalité –  : « Situation-clé – sans sa double acceptation : stratégique et métaphorique de l’ouverture d’une porte – l’accueil recouvre la décentration, l’écoute, la compréhension, la première orientation. L’accueil n’est donc pas une sorte de sous-entretien dans une hiérarchie où culminerait l’entretien en face-à-face dans l’alcôve du bureau. »

En 1994 – déjà quinze ans !- Hervé Serieyx (qui fût DIIJ, qui vient de remettre avec Simone Weil le Prix de l’Éthique à Bertrand Schwartz) présidait un groupe de réflexion sur le bilan des projets de service dans l’Administration.  On trouve dans son rapport (publié à la Documentation française cette même année) une courte réflexion sur l’accueil et le guichet unique… preuve s’il en est que ce dernier n’a pas attendu Pôle Emploi : « On rencontre cependant des services où l’amélioration de l’accueil s’accompagne d’un réel progrès du service rendu. {…} C’est le cas du guichet unique mis en place par les services des Finances d’Eure-et-Loir durant la période qui précède les déclarations d’impôts. »

Ainsi le guichet unique n’est une nouveauté que pour celles et ceux qui auraient oublié qu’il a été, de longue date, une solution simple envisagée pour éviter à l’administré de courir de bureaux en guichets pour s’entendre dire qu’il leur manquait toujours la pièce essentielle. Ceci et d’autres choses me font penser que, face aux nombreuses opérations de fusion ou d’absorption qui sont en train par le petit bout discret des territoires de grignoter les missions locales jusqu’à les digérer, plutôt que de se battre pour tout faire, ce qui ne tient pas face à l’exigence d’efficience des crédits publics, il faut mutualiser ce qui est mutualisable et, par contre, se mobiliser pour ce qui constitue le cœur des métiers. Celui des missions locales est l’accompagnement des jeunes pour la construction d’un projet d’insertion professionnelle et sociale.

A l’inverse, l’accueil peut, sinon devrait être partagé. Où ? A un guichet unique. Ceci étant, si le terme de guichet hérisse le poil, il est toujours possible de rechercher un synonyme. Le dictionnaire des synonymes du laboratoire CRISCO du CNRS (http://www.crisco.unicaen.fr/cgi-bin/cherches.cgi)… propose « bureau », « office », « ouverture », « judas », « caisse », « officine », « station » et « succursale ».

Tout compte fait, « guichet unique » me convient mieux. Imaginons « Judas unique » qui signifierait une traîtrise incompatible avec l’authenticité rogerienne ; « « officine unique » qui viendrait pharmaceutiquement renforcer la sémantique déjà trop médicale des prescriptions et autres diagnostics ; « station unique », qui serait source inépuisable de plaisanteries sur la vie conjugale de son chef de gare ; « caisse unique » qui exprimerait de la façon la plus  aboutie la marchandisation du social…

Guichet unique ? Après tout, Le poinçonneur des Lilas est un poète. Il rêve.

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De la transmission…

Publié: février 21, 2009 dans 1

Un très bel article dans Le Monde du 31 janvier dernier, l’interview de Danièle Sallenave, une romancière qui a accompagné durant une année scolaire deux classes de collège « ambition réussite » et leurs professeurs. C’était à Toulon. Danièle Sallenave parle de la transmission, de la lecture, des enseignants dans ces écoles dont le label cache mal les effets d’une société où la culture se résume à l’exploitation commerciale et touristique d’un patrimoine mais n’offre plus l’occasion unique d’être soi et d’être au monde. Une réflexion, révolte et désespérance, sur l’éducation, la socialisation. Extraits.

« … il est clair que la société marchande, consumériste, n’accorde plus de valeur à la transmission de la langue, au passé, à l’histoire, aux livres. Qu’elle s’en défie. Qu’elle en a peur. On peut prendre un ton catastrophique, apocalyptique, mais c’est inopérant. Je refuse les vaticinations, et je ne crois plus aux solutions globales. C’est trop tard. Mais il reste toujours des braises. Il faut souffler dessus. »

« Les jeunes ne lisent pas. Les adultes non plus. Il y a même des gens, appartenant à l’« élite », qui s’en vantent ! {…} Et la capacité de s’émerveiller par des mots s’étiole, s’éteint. »

« Je voulais depuis longtemps aller dans un collège {…} Si je n’y étais pas allée, je serais restée sur une idée fausse, l’idée que l’école est totalement sinistrée. Je n’aurais pas vu à quel point elle est encore un lieu d’apaisement, de résistance au désastre social. L’école impose des horaires, des règles, des valeurs. Même si elle le fait plus ou moins bien, elle échappe un temps à l’univers communautaire, aux jeux vidéos, à la fascination pour le foot – fascination stérile, car ces jeunes rêvent d’être des joueurs pour « faire de la thune », c’est tout… Surtout, je n’aurais pas vu le travail admirable de certains professeurs, parmi les plus jeunes. Leur métier est aujourd’hui le dernier des métiers parce que les enseignants ne sont pas soutenus. On leur en veut d’être porteurs d’une idée qui dérange : que gagner beaucoup d’argent, dominer l’autre, lui marcher sur le ventre pour « arriver », s’abrutir de foot-ball et de jeux télévisés, cela ne peut pas être le but d’une vie, et lui donner son sens. »

De fil en aiguille…

Des paroles qui forent la mémoire et font resurgir, par association, par analogie, d’autres paroles écrites ou parlées : le bout du chemin de cet universitaire dans Les invasions barbares (1) ; ce jeune consultant dans un cabinet conseil en management, dans Violence des échanges en milieu tempéré, dont l’amour et l’éthique se dissoudront dans le chaudron de la rationalité économique (2) ; la lutte des employées de ménage mexicaines à Los Angeles de Bread and Roses (3) ; Le traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations de Raoul Vaneigem (4) ; La société du spectacle de Guy Debord (5)… Allez, plutôt que de poursuivre, un extrait de ce dernier ouvrage : « A mesure que la nécessité se trouve socialement rêvée, le rêve devient nécessaire. Le spectacle est le mauvais rêve de la société moderne enchaînée, qui n’exprime finalement que son désir de dormir. Le spectacle est le gardien de ce sommeil. »

Un poil nostalgique ? Certes. Mais c’est passager. Et cette mémoire constitue un garde-fou, un anti-viral contre le tourbillon d’autres mots et maux qui de neuf n’ont que l’illusion. Se remémorer puis transmettre et partager, les conditions pour, comme l’écrit Edgar Morin, « naviguer dans un archipel d’incertitudes ». Schwartz ajouterait assurément l’écoute. Il n’aurait pas tort. A ce propos, un oubli : Le Prix de l’Éthique 2008 a été remis le 26 novembre dernier à Bertrand Schwartz. Dans la brochure annonçant cet événement, plusieurs phrases manuscrites de Bertrand Schwartz, dont une courte qui peut servir à chacun d’auto-interrogation : « Je me suis beaucoup intéressé aux exclus parce que j’étais révolté. »

 

(1) Denys Arcand, 2003, (distrib) Miramax Films

(2) Jean-Marc Moutout, 2004, (distrib) Les Films du Losange

(3) Ken Loach (oui, le même que pour Family Life, en 1971, que tous les travailleurs sociaux se devaient de voir), 2000, (distrib) Studio Canal

(4) 1967, Gallimard

(5) 1971, Champ Libre

 

Contre le guichet unique

Publié: février 20, 2009 dans 1

Ce jour, autre contribution de « BD », décidemment en verve, à partir ce cet extrait de l’étude du CREDOC et de mon – court – commentaire. Pour ce soir, peut-être aussi demain, je laisse tout ceci en jachère pour celles et ceux qui voudront y cultiver.  

Extrait en cause (in « Poursuivre la dynamique de légitimation et de responsabilisation du réseau des missions locales ») : « La première recommandation est la cerise sur le gâteau… tant il est vrai qu’il est toujours plus agréable de conclure par de la confiance que de la défiance :   « Poursuivre la dynamique de légitimation et de responsabilisation du réseau des missions locales, en leur donnant pleinement le rôle de « guichet unique » de la deuxième chance. » On n’aurait pas pu dire mieux, sauf à être accusé de raisonnement partisan ! »

BD : pas d’accord !

« Justement ! Je suis exactement dans la démarche inverse. Le terme « guichet » devrait et doit effrayer chacun des salariés.

Nous ne travaillons que parce que les parents, les profs et l’anpe ne répondent pas aux attentes de la jeunesse. Une lecture marxiste irait même jusqu’à dire que parce qu’il y a plus aliénés que nous au système, nous le reproduisons.

Sauf à vouloir devenir le repère social de la socialisation, voire de l’insertion sociale et surtout professionnelle des jeunes, le rôle des salariés des ML est justement d’être une zone tampon pour tous les autres guichets sociaux et institutionnels.

C’est en anticipant l’échec scolaire, en contournant les injonctions publiques du SPE et surtout en favorisant des comportements « éduqués » que peut se mesurer notre action.

Le management s’amuse déjà avec la notion de guichet (nombre d’entretiens, de MER… etc.). On peut déjà observer ce que sont devenus les assistants sociaux et leurs files d’attente.

A quand la nôtre ? »

PL. A vos claviers !

PL. (le surlendemain) : c’est fait avec cette contribution. J’aurai l’occasion de revenir sur cette notion de « guichet unique » qui, pour ma part, non seulement ne me pose aucun problème mais me semble apporter une double garantie de lisibilité et d’accessibilité. Cependant à chaque jour suffit sa peine. Parole donc à « pioupiou44″…

« Le terme « guichet unique » me gêne un peu, sans doute parce que je maîtrise mal tout ce qu’il peut recouvrir. Mais j’adhère à l’idée de renforcer les missions locales. J’y mets tout de même des conditions : si c’est pour continuer à gérer des dispositifs pondus (je suis un pioupiou, la ponte ça me connaît) par d’autres, je ne suis pas trop d’accord. Et j’aimerais assez que les missions locales aient des contre-pouvoirs. Je ne nous estime pas meilleurs que les autres … Nous aussi sommes capables de dérives.

L’obligation enfin mise en pratique d’avoir des conseils d’usagers serait un premier garde-fou (mais je prêche un PL super convaincu !!!). A nous d’en inventer d’autres ! »

 

Désaccord et des accords sur la pétition

Publié: février 20, 2009 dans 1

Un courriel de « BD » pas d’accord avec la pétition lancée par le Synami :  « Au risque de me griller avec 50 % des votants, je considère la démarche du Synami « infructueuse ». J’analyse cela comme une démarche purement institutionnelle et corporatiste.

Sur le fond, je comprends et j’adhère au contexte. Par contre, je ne valide aucunement le fait que ces mêmes salariés et surtout un syndicat « empruntent » la parole des jeunes. N’est-ce pas plutôt à nous, salariés, de faire signer les jeunes ?

La vieille espérance du Synami d’intégrer le service public nous conduira, une fois encore, à devenir des objets manipulables (cf. la mise en place d’un référentiel de compétences). Le syndicat demande une approche globale mais a tout fait pour que les compétences des salariés soient fragmentées.

Foncièrement, je préfère informer les jeunes sur leurs droits civiques et provoquer un éveil politique que d’être listé dans une revendication qui ne sert que celui qui la porte.

PS : je ne suis ni de la CGT, ni de l’UNML… qui suis-je ? »

Convergences…

Ayant promu – à ma modeste échelle – cette pétition, je peux poursuivre cette interpellation… sans risque aucun pour qui que ce soit. Commençons par les convergences. La première, essentielle : « Sur le fond, je comprends et j’adhère au contexte. » La seconde, situationnelle : je ne suis pas plus de la CGT, ni de l’UNML. Voilà toujours ça d’acquis.

La vérité au pouvoir…

De cette pétition peut-on en déduire que la parole des jeunes serait empruntée, sinon détournée, confisquée, kidnappée ? Je ne le crois pas… après avoir relu attentivement ce manifeste. Sans doute pourrait-on avancer que le manifeste parle pour les jeunes plutôt qu’à leur place, qu’il serait mieux qu’ils le fassent, mais ces jeunes dont une partie sont « sans feux ni lieux » et pour une très large majorité insuffisamment organisés pour porter une parole publique devraient-ils être condamnés au silence, à ne pas être entendus hormis explosions sporadiques si possible en banlieue ? La problématique, du moins une partie de celle-ci, me semble assez bien pouvoir se résumer par cette formule (par laquelle je conclus le dernier chapitre de L’insertion professionnelle des jeunes… ou l’intelligence pratique des missions locales, p. 166) : dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés et non la vérité aux opprimés au nom du pouvoir.

Former à la citoyenneté…

« Une partie de la problématique » seulement car, autre point de convergence, sans aucun doute – mais cela ne s’oppose pas au manifeste – il faut « informer les jeunes sur leurs droits civiques et provoquer un éveil politique ». Et même plus : car si la parole des jeunes peine à se faire entendre c’est aussi parce que les missions locales persistent à ne les appréhender que comme sujets individuels (avec un vocabulaire de plus en plus médical qui sous-tend une pathologie : diagnostic, prescriptions…) et renâclent à les socialiser comme acteurs collectifs. Vieux thème maintes fois abordé sur ce blog, dans de multiples publications… et, dans le même ouvrage, comme un des enjeux à conquérir (« La citoyenneté et la participation des jeunes », pp. 141-146). A reconquérir plus exactement si l’on s’accorde sur une généalogie des missions locales avec l’éducation populaire.

Transversalité conceptuelle et organisationnelle…

Enfin, quant à savoir si un référentiel de compétences est la voie royale pour que les professionnels deviennent des « objets manipulables », j’avoue ne pas établir spontanément (et même à la réflexion) cette covariation. Un référentiel de compétences ne me semble pas absurde dès lors que l’on se situe dans une logique de professionnalisation… qui, bien sûr, doit louvoyer entre deux grands écueils : que cette professionnalisation ne vide pas de sa substance l’engagement qui doit accompagner l’intervention sociale (ce que j’ai appelé la « professionnalité », c’est-à-dire le sens de l’action) ; que la division du travail qui, inéluctablement (mouvement de la modernité : Durkheim…), est générée par cette professionnalisation soit compensée par de la transversalité : une transversalité à l’échelle conceptuelle, l’approche globale, et une transversalité à l’échelle organisationnelle, des missions locales complexes et créatives, avec du temps pour écouter, pour imaginer, pour innover.

Un manifeste introuvable…

En conclusion, certainement provisoire au regard des questions posées, je ne regrette pour ma part qu’une seule chose : à l’automne dernier, avait été conçue l’idée d’un manifeste largement promu par les partenaires sociaux et la branche professionnelle. L’ANDML, dans la dernière partie de la réédition du Rapport Schwartz, devait s’engager dans un « Manifeste pour un contrat social avec la jeunesse ». On pouvait même imaginer que le RIJ (Réseau insertion Jeunes) s’y mettrait. Quatre mois plus tard, le Synami lançait de son côté sa pétition. Six mois plus tard, si quelqu’un dispose des informations sur le destin avorté, reporté ou abandonné de ce manifeste, grâce lui sera rendue de les dévoiler ! Il y a incontestablement une lenteur du métabolisme social dans les missions locales qui interroge… pire : qui peut faire redouter bien des évènements dans un futur proche. (1)

 Une contribution au débat de David…

Puisque tu le proposes BD, fais le ! Fais signer la pétition aux jeunes, cela n’a jamais été exclu par quiconque, au contraire ! Ce serait même l’opportunité de faire exploser le nombre de signataires… Si ce n’est pas davantage le cas jusqu’à maintenant, c’est vraisemblablement parce que nos collègues qui signent et font signer ont la pudeur et la décence, justement, de ne pas instrumentaliser la parole des jeunes ! Nous aimerions avoir le temps d’en parler avec eux, de leur expliquer les enjeux pour qu’ils se construisent eux même leur point de vue, mais il nous manque.
Quant aux côtés “corporatiste et institutionnel”, je pense que nous ne percevons pas de la même manière l’expression traditionnelle des syndicats. Le SYNAMI me semble particulièrement porté, en plus de son registre syndical naturel, sur le sens de l’action des ML et sur tout ce qui touche à l’insertion des jeunes. En témoigne la recherche-action en cours avec Bertrand SCHWARTZ. Mais bon, il y en a qui essaient d’agir collectivement et de peser sur les évènements et d’autres qui prèférent les manifestations individuelles devant leur écran de PC…

(1) Par exemple, qui aujourd’hui défend le réseau des missions locales face à des tentatives, certaines d’ores et déjà réussies (cf. Picardie) d’absorption des missions locales par les maisons de l’emploi ? Ne serait-on pas en droit de disposer d’un argumentaire commun, univoque, qui soit opposable à ces coins enfoncés régionalement et qui, à terme, menacent le billot entier ? 

Inconsistance des politiques publiques…

A lire absolument et à faire circuler, le n° 218 de « Consommation et Modes de vie » du CREDOC de février 2009, sous la plume de Matthieu Angotti et sur le thème de « Quelle deuxième chance pour les jeunes en difficulté ? » (http://www.credoc.fr/pdf/4p/218.pdf).

Le CREDOC n’y va pas par le dos de la cuillère avec, en première page et en encadré, les conclusions d’une recherche qui « montrent que des centaines de milliers de jeunes sont concernés {par cette deuxième chance} et peinent à rebondir. Ils se heurtent à l’inconsistance des politiques publiques en la matière, au manque de cohérence des dispositifs existants pour les prendre en charge et à la frilosité des employeurs ».

De cette recherche, on apprendra peu en ce qui concerne les jeunes rencontrant le plus de difficultés : « Le fait d’être une femme accentue nettement le risque d’être touché par l’éloignement de l’emploi de qualité (et notamment d’être en dehors du marché du travail). Les jeunes sortis d’études peu qualifiées, tout comme ceux qui ont suivi une formation générale, c’est-à-dire plus théorique que professionnelle. Enfin, à une moindre échelle, les jeunes habitant dans une zone urbaine sensible (ZUS) ou ayant des parents non européens ont plus de mal que les autres à s’intégrer durablement sur le marché du travail. »

Par contre, le CREDOC relève les « trois enjeux de l’insertion » :

Projet du jeune ou satisfaction du système ?

« Le premier concerne les jeunes pris en charge par les acteurs de l’insertion professionnelle. S’il faut se féliciter que ces derniers accompagnent de nombreux jeunes en difficulté vers l’emploi durable, on constate que la plupart de ces jeunes sont massivement orientés vers les métiers « en tension » (BTP, logistique, nettoyage, services à la personne…). Des métiers qu’ils n’ont pas toujours choisis et qui ne correspondent pas forcément à leurs attentes ou à leurs bagages académiques. » Voilà une vraie question qui touche aux fondamentaux des missions locales : part-on toujours aujourd’hui du projet du jeune (à construire, à soutenir) et s’appuie-t-on sur les dispositifs, les opportunités… ou répond-t-on à la commande publique dont le double objectif est de démontrer la pertinence de sa politique et de satisfaire les besoins du système de production ?

Les décrocheurs…

« Le deuxième enjeu concerne les jeunes soutenus sans succès. Chaque année, malgré leur prise en charge au sein de dispositifs d’insertion, des dizaines de milliers de jeunes restent à l’écart du marché du travail « ordinaire ». Ces jeunes naviguent en circuit fermé, entre chômage, intérim, CDD, contrats aidés et formations, quand ils ne sortent pas définitivement du marché du travail. » Une étude que j’ai réalisée en 2007 pour l’Association régionale des missions locales de Bretagne (36 482 trajectoires à partir de Parcours 3, 893 jeunes répondants à un questionnaire et 53 jeunes rencontrés en face-à-face) avait permis la construction d’une typologie dont une classe, « les décrocheurs », correspondait à environ un quart des jeunes usagers dont seulement 6% étaient en situation d’emploi à leur sortie de la mission locale. A un an d’intervalle, cette proportion était passée à 52%. En d’autres termes, la mesure de l’insertion ne peut faire l’économie du temps long que nécessite celle-ci pour certains jeunes.

Invisibilité et sélectivité…

« Le troisième enjeu concerne les jeunes non pris en charge. Il reste beaucoup à faire pour aller chercher les « populations invisibles », souvent les plus fragiles, qui ne se présentent pas aux portes des organismes. En outre, la majorité des subsides accordés aux dispositifs est conditionnée à des indicateurs de réussite axés sur des sorties rapides vers l’emploi durable. Pour préserver leurs financements, un grand nombre d’acteurs ont dès lors tendance à s’arracher les jeunes les plus « employables ». Cette sélectivité met au ban des dispositifs une partie des jeunes en difficulté. » On peut discuter de cette hypothèse de « populations invisibles », le taux de pénétration (nombre de jeunes en contact/nombre de jeunes DE) étant de l’ordre de 180-190% et celui de rotation (nombre de premiers accueils/nombre de jeunes en contact) étant de 30-40%. Sauf exceptions, les missions locales sont connues des jeunes et, en tout état de cause, la nouvelle fonction de repérage explicitée dans la CPO devrait si nécessaire améliorer leur impact. Ce qui est moins discutable est l’effet pervers de cette obligation de résultat, maintes fois dénoncée ici et ailleurs, qui conduit inéluctablement à une sélection (sauf à scier la branche sur laquelle on est assis), qui renie le principe d’équité de la mission de service public et qui s’oppose à l’éthique professionnelle des missions locales.

A ces trois enjeux succèdent trois recommandations.

Quotas de jeunes deuxième chance ?

La dernière, une « mobilisation massive des employeurs privés », n’est malheureusement guère nouvelle : dans son rapport de 1981, Bertrand Schwartz avertissait dès l’introduction que « sans un développement de l’emploi { c’est-à-dire : si les entreprises ne jouent pas le jeu}, les mesures proposées risquent de perdre de leur portée. » Cependant le CREDOC va plus loin avec l’idée d’instaurer des « quotas » (sic) « de jeunes engagés dans une dynamique de deuxième chance ». Proposition appelant certainement « une réflexion sérieuse », comme l’écrit le CREDOC, car on l’imagine susceptible de générer des effets de stigmatisation. Mais, après tout, ne raisonne-t-on pas de la même façon pour les emplois décrochés via la clause d’insertion dans les marchés publics ?

Allocation insertion…

La deuxième recommandation vise à la mise en place d’un droit à l’allocation d’insertion pour les jeunes de 18 à 29 ans, « droit sur la base d’un statut offert au jeune officialisé par la signature d’un « contrat de deuxième chance » au sein d’une mission locale ». Voilà qui complèterait et, surtout, rendrait effectif le droit à l’accompagnement (article 13 de la loi de programmation de cohésion sociale). Sous condition de ne pas voir cette allocation fondre comme neige au soleil comme l’allocation interstitielle…

Une délégation interministérielle…

La première recommandation est la cerise sur la gâteau… tant il est vrai qu’il est toujours plus agréable de conclure par de la confiance que de la défiance :   « Poursuivre la dynamique de légitimation et de responsabilisation du réseau des missions locales, en leur donnant pleinement le rôle de « guichet unique » de la deuxième chance. » On n’aurait pas pu dire mieux, sauf à être accusé de raisonnement partisan ! Et, tant qu’à faire (mais là on peut sourire), le CREDOC propose « le développement d’une approche politique transverse, s’appuyant sur la création d’une délégation interministérielle. » En voilà de la nouveauté ! « Faire, défaire, refaire »… c’était quand ? Ah oui, hier.

 

Au 20 février 2009, 2 606 signatures (2 422 de professionnels de 196 missions locales et 184 personnes extérieures… dont seulement 2 élus du Nord Pas-de-Calais), soit globalement 1/5ème des forces du réseau,  étaient enregistrées pour la pétition « Pour une mobilisation pour l’insertion des jeunes avec les missions locales » (dont la promotion a été modestement accompagnée sur ce blog: « Une pétition du Synami. Juste révolte » 15 décembre 2008)). Recensement par région :

– Alsace : 60 (dont 37 à Sémaphore – Mulhouse)

– Aquitaine : 144 (dont 19 à la ML de Libourne et 16 à celle de Graves)

– Auvergne : 58 (dont 21 à Cournon)

– Basse-Normandie : 6 à la PAIO de Sud Manche Avranches (et alors, Caen est où ?)

– Bourgogne : 76 (dont 20 à Dijon et 15 à Beaune – effet Régis ?)

– Bretagne : 186 (dont 33 à Rennes et 30 à Lorient)

– Centre : 111 (dont 25 à Tours et 23 à Orléans)

– Corse : 7

– Franche-Comté : 58 (dont 28 à Besançon)

– Guyane : 14 … toutes évidemment à la seule mission locale régionale de Cayenne

– Haute-Normandie : 26 (dont 14 à Dieppe… mais où est Rouen ?)

– Ile de France : 399 (dont 31 à Val d’Oise Est, 23 à Epinay… et seulement 6 aux Bords de Marne : et alors, cette mission locale « exemplaire » selon L. Wauquiez ?)

– Languedoc-Roussillon : 131 (dont 51 à Montpellier)

– Limousin : 64 (dont 23 à Limoges)

– Lorraine : 53 (dont 15 à Nancy)

– Midi-Pyrénées : 29 (dont 15 pour l’Aveyron… et Toulouse ?)

– Nord Pas-de-Calais : 216 (dont 29 à Tourcoing et en Pays d’Artois)

– PACA : 138 (dont 31 à Avignon)

– Pays de la Loire : 161 (dont seulement 10 à Nantes – bizarre – mais, logique, 39 à Angers et 34 au Mans)

– Picardie : 84 (dont 19 à Beauvais)

– Poitou-Charentes : 90 (dont 34 à Poitiers… effet David ?)

– La Réunion : 5… rien qu’à la ML Est… mais que fait la ML Sud sacré nom d’une pipe !

– Rhône-Alpes : 245 (dont 45 à Lyon).

Pas de vanité, quoiqu’on peut noter (sans esprit partisan aucun) que la Bretagne avec 186 signatures – auxquelles devraient être ajoutées les 42 de Loire-Atlantique – caracole en tête juste derrière Rhône-Alpes, mais un rappel, une incitation, une exhortation : cliquer sur http://pste.scup.fr/article.php3?id_article=511 et signer la pétition qui doit être remise le 4 mars prochain au cabinet de Martin Hirsch.

Des fausses évidences sur les missions locales

Publié: février 20, 2009 dans 1

A partir de l’article « Un service spécifique de suivi des jeunes ? », une contribution – bien plus qu’un commentaire – de Françoise qui justifie que l’on ne soit pas contraint d’aller cliquer dans la catégorie « commentaires récents », en bas à droite. Comme sur Euronews, « no comments »… sauf, attendues, les vôtres. Cela parle de contrôle social et d’évaluation. Et, concernant l’évaluation, totalement d’accord avec la pseudo-évidence de ce qui est devenu dans le discours commun « l’échec des politiques d’insertion ». Réserve par contre sur l’ambulance : le « réseau » des missions locales en est-il à ce stade ? Nous n’aurions plus que le choix du pessimisme de la raison.

La contribution de Françoise

« Deux commentaires :

1/ Concernant le rôle des ML. Nous ne sommes pas les seuls à être des « entrepreneurs de morale » (je dis « nous » car je suis l’un de ces « travailleurs de l’indicible »). Donc, nous ne sommes pas les seuls.. Depuis longtemps, la sociologie nous a montré que les travailleurs sociaux renforcent le contrôle social sur les populations les plus défavorisées. On le sait, pour autant cela justifie-t-il de casser cet outil?

Le travail d’insertion « s’inscrit toujours dans un espace des possibles socioprofessionnels limité {et que} son principal effet est de façonner les rapports au monde social et professionnel de ceux qui y ont recours, de susciter le consentement des intéressés à leur trajectoire sociale et professionnelle la plus probable et de favoriser, plus généralement, l’intériorisation de leur destin social. » ?

Ben oui, certes, mais les salariés des missions locales ne font pas que ça… (et heureusement qu’il y a un peu d’utopie, heureusement qu’il y a l’espoir que ça sert quelques fois à quelque chose, sinon, autant être flic !!!!)

Et qu’en serait-il d’un autre outil ? Qu’en serait-il d’une multiplication des interlocuteurs pour les jeunes ? Je ne suis pas certaine qu’un opérateur privé, œuvrant dans le cadre du contrat d’autonomie fasse autre chose. Voir même, au moins, dans les mis loc, on se soucie un tant soit peu de l’autonomie du jeune…

2/ « A l’issue du « mini sommet social » de mercredi, une proposition de Nicolas Sarkozy en matière de chômage des « jeunes » a de quoi surprendre.

Passons sur le fait que le candidat de la rupture propose pour la jeunesse des solutions identiques à celles qui s’accumulent depuis bientôt cinquante ans (milieu des années 1960) et dont on connaît le succès en matière de lutte contre le chômage des jeunes. » J’aime bien les phrases comme ça.. Ça semble une évidence pour tout le monde (sauf pour moi.. grand moment de solitude !) Et, donc, je n’arrive pas à trancher, cette dernière phrase est-elle ironique, ou pas ?

– Soit elle l’est, cela revient à dire que le succès n’est pas au rdv. Je veux bien l’entendre, mais comment en arrive-t-on à cette conclusion ? Sur quoi est basée l’évaluation ? Comment on fait pour montrer qu’une politique d’insertion n’a pas porté ses fruits ?

– Soit la phrase en question n’est pas ironique et, dans ce cas, où est le problème ? Si les politiques d’insertion ont fait leur preuve, pourquoi vouloir tout foutre en l’air ?

Bref, loin de m’en prendre à Mr Zunigo, je voudrais simplement dire que quand on parle d’insertion, on voit rarement de chiffres. On a beaucoup de paroles (genre M. Wauquiez qui a l’art de souffler le chaud et le froid), des commentaires sur l’efficience des missions locales… ce qui permet d’occulter les  vraies questions : qui parle de la pauvreté des jeunes ? qui parle de leur galères au quotidien ? qui va enfin faire un vrai rapport, non pas sur l’efficacité des politiques d’insertion et des outils, mais sur la situation des jeunes en France ? Y a-t-il un politique suffisamment courageux pour enfin se positionner sur un projet pour la jeunesse en France ? 

L’évaluation des politiques d’insertion est une nécessité, mais ne faire que ça est démagogique. Trop facile de tirer sur l’ambulance ! »