De la transmission…

Publié: février 21, 2009 dans 1

Un très bel article dans Le Monde du 31 janvier dernier, l’interview de Danièle Sallenave, une romancière qui a accompagné durant une année scolaire deux classes de collège « ambition réussite » et leurs professeurs. C’était à Toulon. Danièle Sallenave parle de la transmission, de la lecture, des enseignants dans ces écoles dont le label cache mal les effets d’une société où la culture se résume à l’exploitation commerciale et touristique d’un patrimoine mais n’offre plus l’occasion unique d’être soi et d’être au monde. Une réflexion, révolte et désespérance, sur l’éducation, la socialisation. Extraits.

« … il est clair que la société marchande, consumériste, n’accorde plus de valeur à la transmission de la langue, au passé, à l’histoire, aux livres. Qu’elle s’en défie. Qu’elle en a peur. On peut prendre un ton catastrophique, apocalyptique, mais c’est inopérant. Je refuse les vaticinations, et je ne crois plus aux solutions globales. C’est trop tard. Mais il reste toujours des braises. Il faut souffler dessus. »

« Les jeunes ne lisent pas. Les adultes non plus. Il y a même des gens, appartenant à l’« élite », qui s’en vantent ! {…} Et la capacité de s’émerveiller par des mots s’étiole, s’éteint. »

« Je voulais depuis longtemps aller dans un collège {…} Si je n’y étais pas allée, je serais restée sur une idée fausse, l’idée que l’école est totalement sinistrée. Je n’aurais pas vu à quel point elle est encore un lieu d’apaisement, de résistance au désastre social. L’école impose des horaires, des règles, des valeurs. Même si elle le fait plus ou moins bien, elle échappe un temps à l’univers communautaire, aux jeux vidéos, à la fascination pour le foot – fascination stérile, car ces jeunes rêvent d’être des joueurs pour « faire de la thune », c’est tout… Surtout, je n’aurais pas vu le travail admirable de certains professeurs, parmi les plus jeunes. Leur métier est aujourd’hui le dernier des métiers parce que les enseignants ne sont pas soutenus. On leur en veut d’être porteurs d’une idée qui dérange : que gagner beaucoup d’argent, dominer l’autre, lui marcher sur le ventre pour « arriver », s’abrutir de foot-ball et de jeux télévisés, cela ne peut pas être le but d’une vie, et lui donner son sens. »

De fil en aiguille…

Des paroles qui forent la mémoire et font resurgir, par association, par analogie, d’autres paroles écrites ou parlées : le bout du chemin de cet universitaire dans Les invasions barbares (1) ; ce jeune consultant dans un cabinet conseil en management, dans Violence des échanges en milieu tempéré, dont l’amour et l’éthique se dissoudront dans le chaudron de la rationalité économique (2) ; la lutte des employées de ménage mexicaines à Los Angeles de Bread and Roses (3) ; Le traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations de Raoul Vaneigem (4) ; La société du spectacle de Guy Debord (5)… Allez, plutôt que de poursuivre, un extrait de ce dernier ouvrage : « A mesure que la nécessité se trouve socialement rêvée, le rêve devient nécessaire. Le spectacle est le mauvais rêve de la société moderne enchaînée, qui n’exprime finalement que son désir de dormir. Le spectacle est le gardien de ce sommeil. »

Un poil nostalgique ? Certes. Mais c’est passager. Et cette mémoire constitue un garde-fou, un anti-viral contre le tourbillon d’autres mots et maux qui de neuf n’ont que l’illusion. Se remémorer puis transmettre et partager, les conditions pour, comme l’écrit Edgar Morin, « naviguer dans un archipel d’incertitudes ». Schwartz ajouterait assurément l’écoute. Il n’aurait pas tort. A ce propos, un oubli : Le Prix de l’Éthique 2008 a été remis le 26 novembre dernier à Bertrand Schwartz. Dans la brochure annonçant cet événement, plusieurs phrases manuscrites de Bertrand Schwartz, dont une courte qui peut servir à chacun d’auto-interrogation : « Je me suis beaucoup intéressé aux exclus parce que j’étais révolté. »

 

(1) Denys Arcand, 2003, (distrib) Miramax Films

(2) Jean-Marc Moutout, 2004, (distrib) Les Films du Losange

(3) Ken Loach (oui, le même que pour Family Life, en 1971, que tous les travailleurs sociaux se devaient de voir), 2000, (distrib) Studio Canal

(4) 1967, Gallimard

(5) 1971, Champ Libre

 

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commentaires
  1. Stéphane Mabon dit :

    Salut Philippe, bravo pour ce billet.
    Cet article en date du 31 janvier m’avait échappé bien que je sois un fidèle lecteur du Monde. Comme quoi, nul n’est infaillible!
    Je suis d’accord à 150% avec cet article et tes commentaires à suivre.
    Evidemment que nos « élites » ne lisent plus y compris la princesse de Clèves (clin d’oeil à notre « cher » Président Sarkoléon, pardon mon clavier s’est emballé, à notre « cher » Président Sarkosy).

    Ce n’est pas la publicité qu’il fallait supprimer sur les chaînes de télévision publiques, mais tout bonnement faire disparaitre la télévision.Invention qui avec l’usage que l’on en a fait « lobotomise » les personnes chaque jour qui passe.
    Si tout le temps passé devant la télévision (en moyenne plusieurs heures par jour et ce par foyer) était consacré à la lecture, peut-être que la presse ne connaîtrait pas la désaffection qu’elle rencontre, les gens auraient davantage de temps pour lire des livres, des écrits divers, puis entretiendraient davantage de liens sociaux avec leur entourage.

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