Le Liaisons sociales auquel vous avez échappé

Publié: février 19, 2009 dans 1

Liaisons sociales de février 2009 propose un dossier « Emploi des jeunes. La poudrière des banlieues ». J’avais été contacté par Anne Fairise, journaliste, pour apporter ma pierre à l’édifice de cette enquête et, comme souvent, seuls 10%, c’est-à-dire plutôt un caillou qu’une pierre se retrouvent dans l’article. C’est donc le Liaisons sociales auquel vous avez échappé mais l’article auquel vous n’échappez pas…

L’interview.

L.S. Quelles sont les raisons de l’échec en matière d’insertion professionnelle des jeunes non qualifiés issus des ZUS ?

P.L. Les raisons, sinon de l’échec, du moins des difficultés d’insertion professionnelle des jeunes non-qualifiés issus des ZUS sont évidemment nombreuses et complexes. « Complexes » au sens d’imbrication : elles se combinent et, ce faisant, s’amplifient. Trois grandes catégories de facteurs me semblent toutefois fournir une grille explicative de lecture.

Déficit de capitaux…

La première catégorie est celle de la disposition de « capitaux » insuffisants… même si tout un discours met l’accent sur les « valeurs » et potentialités de ces jeunes. Il ne s’agit évidemment pas de nier celles-ci mais, pour autant, on ne peut faire l’impasse sur ces déficits sous couvert d’un refus bien intentionné de stigmatisation. On trouvera toujours des contre-exemples de jeunes dont, par exemple, la débrouillardise sera mise sous les sunlights comme une compétence transférable professionnellement… mais ce ne sont que des cas isolés. Aussi remarquables que marginaux. Pour aller vite, disons qu’en banlieue l’on trouve plus qu’ailleurs des jeunes peu formés – donc avec un capital intellectuel faible -, pauvres – un maigre capital économique -, dans des positions sociales peu gratifiantes – peu de capital symbolique, d’estime de soi – et insuffisamment inscrits dans des « liens faibles », c’est-à-dire des réseaux multiples et diversifiés qui constituent des opportunités. Or ces quatre « capitaux » – intellectuel, économique, symbolique et social – sont le socle des ressources nécessaires pour s’en sortir.

Socialisation endogène…

La deuxième catégorie de facteurs recouvre globalement ce que signifie cet acronyme « ZUS » (pas « zone urbaine splendide »). Les territoires d’excentricité spatiale sont aussi des territoires d’excentricité sociale. On y vit entre soi, on s’y invente des langages, des modes de vie endogènes qui, progressivement, viennent renforcer l’isolement, l’incommunicabilité avec le reste de la société. Ces quartiers de relégation, devenus des territoires d’enfermement dont on sort épisodiquement sans avoir appris les rôles sociaux nécessaires pour s’adapter à la vie « ordinaire », ont été désertés par les militants  – je pense particulièrement aux acteurs associatifs de l’éducation populaire, aux classes intermédiaires qui ont rejoint les habitats pavillonnaires… Ils ont été remplacés par des « dispositifs » et des « programmes » mis en œuvre par des professionnels qui, certes, font ce qu’ils peuvent mais n’y sont pas présents jour et nuit comme l’étaient les militants. Ce n’est pas la même chose. La démonstration d’Éric Maurin, dans Le ghetto français (Seuil, 2004), est à ce sujet aussi éclairante… que désespérante.

Déclassement et relégation.

La troisième catégorie de facteurs correspond à cette « société bloquée » dont parlait Crozier il y a trente ans, c’est-à-dire à une mobilité sociale quasi-impossible. Évidemment, le phénomène ne concerne pas que les jeunes des quartiers mais il affecte toute une génération. Ce qui se passe en Grèce, ce qui s’est passé pour le CPE, etc. tout cela est révélateur d’une crise profonde annonciatrice d’une conflictualité aussi prévisible qu’incertaine dans ses modalités et temporalités de déclenchement : la lutte des classes… d’âge pour la lutte des places (Vincent de Gauléjac, Isabel Taboada-Léonetti, La lutte des places : insertion et désinsertion, 1994, Desclée de Brouwer). Si c’est bien toute une génération qui est concernée, au sein de celle-ci et hormis les héritiers, deux grands groupes sont impactés : les plus diplômés vivent le déclassement, c’est-à-dire « technicien de surface bac + 5 et polyglotte », et les moins diplômés subissent la relégation, concrètement le chômage, au mieux le précariat. Le Céreq, dans son enquête Génération 2004, nous apprend que, sur l’ensemble d’une cohorte de jeunes non-diplômés et trois ans après leur entrée sur le marché du travail, 32% sont au chômage et 51% d’entre eux sont toujours en emploi précaire. Ils courent sur la piste de On achève bien les chevaux.

Bien sûr, tout cela est (trop) résumé mais ce qui me semble important de souligner c’est que la première raison du chômage ne réside pas dans le chômeur, jeune ou adulte, vivant en ZUS ou non : elle est à rechercher dans le marché du travail. On a sans doute raison en termes de posture de considérer le jeune comme une ressource plutôt que comme un problème, donc de miser sur lui, mais il ne faut pas oublier que la responsabilité du chômage est bien dans la sélectivité du marché du travail : la « main invisible » étrangle plus qu’elle ne caresse et les dispositifs multiples que l’on a vu depuis un quart de siècle ne suffisent pas.

L.S. Je vais évidemment aborder l’esprit et les mesures du Plan Espoir Banlieues, ainsi que l’« impact » attendu de celles-ci…

P.L. Je me suis largement exprimé sur ce Plan Espoir Banlieues. Que l’on tente par un énième plan de rétablir un peu d’égalité des chances n’est évidemment pas blâmable au titre de l’équité, notion que je préfère à celle de discrimination positive connotée affirmative action, quotas, critères ethnico-communautaires, etc. Face à l’urgence sociale, il faut faire feu de tout bois et, d’ailleurs, souvenons-nous que l’ordonnance de mars 1982 créant les missions locales réservait celles-ci aux quartiers dits « Dubedout » qui deviendront plus tard les ZUS. Mais, précisément et s’agissant des missions locales, la loi de cohésion sociale de 2005, dans son titre 2 et son article 13, a créé un nouveau droit-créance à l’accompagnement pour tout jeune de 16 à 25 ans révolus rencontrant des difficultés d’insertion professionnelle. La mise en œuvre de ce droit a été confiée par le législateur aux missions locales : c’est dans la loi et dans le code du travail. Or, qu’a-t-on observé ? Un appel d’offres – dont les conclusions étaient connues avant le dépouillement – qui confiait aux « OPP » (opérateurs privés de placement) cet accompagnement pour les jeunes des ZUS. Si l’insertion des jeunes, comme les discours officiels n’en font guère l’économie, est bien « un impératif national », donc s’inscrivant dans une mission de service public, que signifie ce choix ? Cela pour le principe. Quant à la stratégie, elle se fonde sur un postulat (par définition indémontrable), mettre en concurrence, dont le rendement est sensé être supérieur au savoir-faire de vingt-cinq ans des missions locales. Enfin les moyens consacrés : entre le budget moyen d’un jeune en CIVIS et celui d’un jeune en contrat d’autonomie (mesure du Plan Espoir Banlieues), le rapport est de 1 à 10… S’il fallait ajouter quelque chose pour « apprécier » cette inégalité patente de traitement, rappelons que les exigences en termes de résultats sont moins contraignantes pour les OPP que pour les missions locales : dans le contrat d’autonomie, l’accès à une formation qualifiante est considéré comme une « sortie positive » au même titre que l’accès à un « emploi durable » alors que, pour les missions locales, seul ce dernier indicateur est pris en compte. Cela fait beaucoup.

On ne peut que souhaiter le maximum de réussite au Plan Espoir Banlieues car, bien sûr, il s’agit des jeunes… mais le choix purement idéologique contre l’expérience et les faits têtus – plus d’un million de jeunes suivis annuellement par cinq cents missions locales sur tout le territoire – a quelque chose d’absurde, de méprisant… et même de contre-économique puisque, on le sait, les résultats actuels ne sont pas à la hauteur des objectifs : 30% atteints, des profils ne correspondant pas aux jeunes les plus en difficulté, une alimentation des OPP par les missions locales et l’ANPE, c’est-à-dire peu de jeunes inconnus, des accueils dans des locaux en centre-ville et pas sur les quartiers…

L.S. Plus largement, je m’intéresse aux améliorations à apporter en matière de repérage et d’orientation des jeunes, d’accompagnement vers l’emploi et dans l’emploi.

P.L. Là, oui, on aborde une mutation importante. La convention pluriannuelle d’objectifs liant pour une période triennale et depuis 2008 l’État et chaque mission locale a justement mis l’accent sur le repérage et sur l’accompagnement dans l’emploi. Il n’est pas certain que le repérage draine beaucoup de jeunes inconnus des missions locales mais, d’une part, cela contraint les missions locales à sortir hors de leurs murs et à établir plus de liens avec les acteurs des quartiers et, d’autre part, cela leur permettra de s’extirper de la posture, à mon avis trop exclusive, du face-à-face entre le jeune et le conseiller… un « tropisme psy » : le travail d’insertion, professionnelle et sociale, doit prendre en compte le jeune en tant que sujet singulier mais aussi en tant qu’acteur collectif. Ce repérage doit également être saisi comme l’occasion de mettre en place sur chaque territoire un observatoire territorial des jeunesses, lui-même source d’inspiration pour de vraies politiques jeunesses (municipales, intercommunales…) et aussi pour innover : le droit commun, c’est-à-dire le marché et les dispositifs de la politique pour l’emploi ne suffisent pas, il faut mobiliser et inventer de nouvelles solutions sociales. Repérer c’est observer et l’on observe pas pour le plaisir mais pour innover.

Quant à l’accompagnement dans l’emploi, de toute évidence il constitue un point de passage obligé du travail d’insertion. Pour plusieurs raisons dont prévenir les ruptures de contrat (apprentissage…), régler les problèmes sociaux connexes (mobilité, logement, santé…), sécuriser les parcours de telle façon à ce que les interruptions (CDD, intérim…) ne soient pas des échecs mais puissent être capitalisées… Avec cet accompagnement dans l’emploi, qui donc ne s’arrête pas à la porte des entreprises, on trouve les grands enjeux de la politique de l’emploi : flexisécurité, formation professionnelle tout au long de la vie, transition professionnelle, etc.

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