Miser n’est pas jouer

Publié: décembre 21, 2008 dans 1

« Échec et maths » suscite des commentaires et c’est tant mieux. La partie continue et ce n’est donc pas « échec et mat ». Erreur d’appréciation.

Gagner moins…

Une première réaction de Joël… en désaccord avec l’article sur les maths financières… J’avoue mon ignorance (crasse), ne connaissant pas Jacques Saphir. Pas plus d’ailleurs que les maths appliquées à la finance. Ce qu’a écrit Denis Guedj, par contre, ainsi que ce que j’ai entendu à France Culture me sont apparus frappés à l’aune du bon sens (pas le sens commun) ainsi qu’animés d’une juste colère, et je ne pense pas que rechercher des responsabilités du côté des apprentis-sorciers (et également cupides) exonère du coup de mettre en cause le système. Toutes proportions gardées (encore que la crise financière va assassiner plus d’un « petit », très étranger aux capitaux économiques et symboliques dont jouissaient ces « experts » – 1), mettre en cause les acteurs des génocides n’exclut pas de dénoncer l’idéologie qui a permis les exactions dont les bras armés aiment se présenter comme simples exécutants d’un système pervers, parfois même victimes : on le voit avec le Rwanda, on l’a vu au procès de Nuremberg où des Rudolph Hess et Hermann Göring ont ainsi tenté pitoyablement de plaider leur cause… en fait de sauver leur peau. Ces traders et autres, si intelligents qu’ils en sont labellisés à vie, avaient les moyens de mesurer les risques qu’ils faisaient prendre aux autres et, s’ils avaient eu ne serait qu’un peu de conscience (celle sans laquelle inéluctablement il y a faillite de l’âme), ils auraient pu ne pas participer à ce « système ». Quitte à aller travailler ailleurs (dans le BTP, comme il en est question dans la seconde contribution). Mais sans doute gagner moins. Là est sans doute la raison aussi discriminante qu’inavouable.

Joël : pas d’accord…

« J’interviens en tant qu’ingénieur en maths appliquées (pas dans la finance néanmoins). Tout d’abord, pour ce qui est de l’opposition entre maths fondamentales et maths appli, je me permets de tout nier en bloc : les maths financières et appliquées en général font appel à la recherche fondamentale et la recherche fondamentale fait appel à plein de méchants ingénieurs capitalistes. On pourrait donner d’innombrables exemples d’études qui montrent que la frontière est ténue.

Pour ce qui est du reproche de ne pas avoir prévu la crise, c’était le rôle des économistes pas celui des matheux financiers. On pouvait lire sur Tropical Bear ou le blog de Paul Jorion de très bonnes analyses dans ce sens. Un modèle mathématique ne peut pas prédire la crise pour la raison suivante : quand un actif n’a pas cessé de grimper pendant cinq ans, il a plus de chance de monter que de diminuer. C’est vrai 99% du temps et c’est exactement ce que dit le modèle, ni plus ni moins.

Par ailleurs, ça m’énerve de vouloir à tous prix désigner des responsables, car j’ai l’impression que c’est un moyen de ne pas mettre en cause le système qui a permis la contraction des salaires à un tel point que seul le recours à des crédits accordés n’importe comment soutient la croissance. Je résume ici très mal les analyses de Jacques Sapir.

Désolé pour le pavé. Joël. »

Une affaire (de famille et) de socialisation…

Second article de Claude, ingénieur, qui, pour la petite histoire, est… mon frère cadet. Le « Pierre » dont il est question est donc… mon neveu (qui ne sera pas trader… mais vétérinaire, ouf !). OK pour la responsabilité générationnelle, celle des adultes, mais, pas plus que le système, elle n’exonère les acteurs directs. On a assurément raison de pousser le raisonnement et la critique à l’échelle d’un système qui produit autant d’effets pervers, comme le propose Joël, ou d’une génération adulte incapable de transmettre des valeurs de socialisation… cependant absoudre les acteurs directs reviendrait à sinon nier du moins à fortement limiter la liberté de conscience de l’individu. « On a le choix », me semble-t-il. Tiens, comme quoi, maths et philosophie se côtoient et s’interpénètrent. C’est plutôt bon signe.

Claude : conditionnement abusif des enfants…

« Bien ton initiative de parler des maths sur ton blog. Attention à ne pas opposer matheux et littéraires et réduire les matheux à des suppôts du capitalisme : il y en a qui résistent, je pourrais te donner des noms. Plus sérieusement, ce dont tu parles est rien moins qu’un « problème de société », c’est-à-dire quelque chose de grave. Combien d’enfants de mes amis, baignant dans une famille de scientifiques bardés de diplômes (de ceux que tu évoques), ont choisi (à l’insu de leur plein gré ?) la voie des écoles de commerce et se retrouvent aujourd’hui dans des salles de marché, alors qu’ils auraient pu contribuer à valoriser l’économie réelle et productive ? On leur a appris à confondre productivité et rentabilité. Sais-tu que l’Ecole des Ponts et Chaussées, celle qui théoriquement forme des ingénieurs aptes à construire des infrastructures dont on peut espérer qu’elles sont utiles à la communauté, possède une spécialisation « Finance » très réputée qui draine une partie des 1er de la classe ? Tu entres aux Ponts et tu finis trader ! J’ai la chance d’être dans une société où je suis entouré de « bons » polytechniciens, c’est-à-dire d’illuminés qui ont choisi de travailler dans le BTP plutôt que d’aller avec leurs petits copains dans la finance. Je dis « illuminés » juste en rapport avec la différence de salaire entre eux et leurs anciens collègues de promo : 1 à 3 ou 5 ! Et « illuminés » également parce qu’ils croient dans les valeurs de leur métier qu’ils exercent avec une grande honnêteté intellectuelle. Une question qui me turlupine, c’est pourquoi « l’élite » de la génération de nos enfants est-elle assez majoritairement (me semble-t-il) avec des idées conservatrices, des idées de frics, de pouvoir, etc… ? N’est-ce pas aussi de notre faute ? Un enfant ne peut-il pas réussir dans la vie sans que le mot « réussite » soit pour lui synonyme de « Club Méd », « marques », produits de conso labellisés… ? Deux anecdotes tirées de mon expérience personnelle : la fille d’un couple d’amis est brillante, elle lit énormément, elle s’intéresse à ce que l’on peut appeler « la culture », elle est informée, elle a pu voyager beaucoup, etc… ; elle est entrée à Sup de Co Paris cette année et, en octobre, elle me racontait que certains profs leur disaient qu’ils étaient là pour gagner plus tard beaucoup d’argent et que la meilleure façon c’était d’aller à Londres dans la finance (des visionnaires !) ! Autre anecdote : je parlais avec un ami de Pierre qui est entré également cette année à Sciences Po Paris ; il me disait que majoritairement ceux de sa promo étaient libéraux !

J’accuse notre génération de conditionnement abusif de ses enfants et d’avoir élevé le fric au rang de veau d’or ! »

 

(1) Dans l’importante littérature sur les dégâts du chômage, à lire Danièle Linhart, Perte d’emploi, perte de soi, 2003, Erès. 

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