Echec et maths…

Publié: décembre 21, 2008 dans 1

Matheux et littéraires…

Une fois n’est pas coutume : parler de mathématiques peut sembler étrange sur un tel blog, probablement plus parcouru de lecteurs littéraires que « matheux ». Le coupable, Denis Guedj, est mathématicien, professeur d’histoire des sciences et d’épistémologie à l’université Paris-VIII… et romancier, avec à son actif un best-seller (plus de 300 000 exemplaires traduits en n langues), Le théorème du perroquet. Denis Guedj a fait paraître dans Libération, le 10 décembre 2008, une tribune – mot d’humeur… qui m’avait échappé. Mais heureusement, vendredi, il était à la radio l’invité des Matins de France Culture et, là, il ne m’échappait plus. Puis, par la grâce des liens hypertextes, son article sous les yeux. Donc sous les vôtres.

Vaniteux gamins d’X…

Un propos décapant, de mise en cause de « ces jeunes golden génies de 23 ans, tout juste sortis de l’adolescence, pour qui les maths ne sont pas une connaissance, mais un instrument de puissance au service des puissants, jouent à la finance, au mieux dans une inconscience polissonne, au pire dans un cynisme condamnable… » De vaniteux gamins sortis d’X, de Centrale, etc. fiers de leurs équations aussi abscons qu’inutiles et meurtrières puisqu’elles se sont révélées incapables de prévoir le cataclysme financier qu’ils produisaient… en se servant au passage. Du coup, j’ai regardé une nouvelle fois un DVD, Violence des échanges en milieu tempéré (1), un œil sur Le Monde qui titrait à sa Une « 2009, année noire pour l’emploi en France » (20 décembre 2008).

Affrontement fatal entre la jeunesse et le pouvoir…

Ces gamins irresponsables font déjà partie de ce clan des « manipulateurs de symboles » (Reich – 2) qui, contrairement aux « Gens de peu » (3) s’en sortiront de toute façon. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », avertissait Rabelais… A la différence près que science sans conscience des uns est ruine des autres. Le tout est d’être du bon côté du manche. Et, s’il fallait coûte-que-coûte établir un lien entre le monde de la finance, la « crise » et ce qu’on en dit, et les jeunes qui piétinent devant le marché du travail… on pourrait s’interroger sur l’impact psychologique de ces dizaines et centaines de milliards subtilisés (…) ou injectés dans des Chrysler-GM-PSA etc. alors que pour 100 ou 200 euros des FAJ et autres FIPJ exigent une « conditionnalité » : recherche active d’emploi… Ce monde de l’illusion déconnecte le rapport entre le travail et sa rémunération. Gagner de l’argent, c’est désormais le subtiliser aux dépens des autres et jouer. Cependant, dès lors que l’on ne sort pas d’X ou que l’on n’est pas sélectionné pour tourner La Roue de la Fortune, que reste-t-il ? On comprend que, le voile de l’illusion déchiré, la révolte soit, moins qu’une perspective, une expression aussi nécessaire que désemparée ou désespérée. Encore Libération (20 décembre 2008 – 4) avec Denis Muzet, sociologue, président de l’Institut Médiascopie :  « La conviction qui s’exprime est celle d’un inéluctable affrontement. Ce qui est étonnant dans nos dernières enquêtes, c’est le choc des déterminations : celle du gouvernement, qui n’entend pas ralentir le rythme des réformes, et celle des citoyens, qui craignent toute brutalité. C’est le cas dans l’éducation. Les gens sont blessés par la crise et ils ne veulent pas que le pouvoir leur inflige de nouveaux maux. Le scénario grec est dans les esprits, le sentiment domine qu’on s’achemine vers un affrontement fatal entre la jeunesse et le pouvoir. »

Denis Guedj : « Ces mathématiques vendues aux financiers » (5)

« L’algèbre, la géométrie, les probabilités, la géométrie algébrique, je connais. Les mathématiques financières, connais pas. Est-ce une nouvelle branche des mathématiques ayant créé ses propres concepts, élaboré des théories nouvelles, produit des résultats inédits ? Ou bien est-ce une application particulière des mathématiques à un champ particulier ? C’est une application. Il n’y a pas de mathématiques financières, mais des mathématiques appliquées à la finance (MAF) ! Ces MAF, à quoi servent-elles ? Qui servent-elles ? Ce savoir, ces techniques mises en action dans les cabinets financiers, qu’apportent-ils à l’ensemble de la société ? En quoi servent-ils la majorité des citoyens ? En quoi améliorent-ils notre vie ?

Les applications des maths ont toujours revêtu un double aspect, bénéfique sur un flanc, nuisible sur un autre. Bénéfique, nuisible pour qui ? Mais pour la société, pour la masse des hommes ! Cela a été vrai jusqu’à l’apparition des MAF, pour la première fois, avec elles nous sommes confrontés à une utilisation des maths délibérément «engagée». Des maths stipendiées {utilisées à mauvais dessein} mises au service du seul profit et de la dictature des organismes financiers internationaux. A aucun moment et dans aucun de leurs aspects, les MAF n’ont été conçues pour apporter du mieux-être aux humbles, pour les armer contre les puissances financières. Tout au contraire, sortes de marchands d’armes, elles n’ont cessé de vendre leur savoir à ces dernières dans leurs prises de pouvoir sur notre vie. Serait-ce si éloigné de la réalité que de parler de mathématiques « vendues » aux financiers. Cornaqués par un quarteron de mathématiciens appliqués, aux carrières marquées du sceau de leur fascination pour le marché, ces jeunes golden génies de 23 ans, tout juste sortis de l’adolescence, pour qui les maths ne sont pas une connaissance, mais un instrument de puissance au service des puissants, jouent à la finance, au mieux dans une inconscience polissonne, au pire dans un cynisme condamnable. Abominablement ancrés dans le temps et dans le réel, pragmatiques maladifs à l’esprit stochastique {aléatoire}, ils ne cessent de jongler avec la durée, les retards, les avances, le virtuel, le potentiel, et ne parviennent qu’à produire un présent douloureux.

Michel Rocard, qui n’est pas connu pour ses opinions gauchistes, s’insurge contre ces « professeurs de maths qui enseignent à leurs étudiants comment faire des coups boursiers. Ce qu’ils font relève, sans qu’ils le sachent, du crime contre l’humanité ». La dernière phrase est sans doute excessive. Les quants – c’est le nom qu’on leur donne {de « quantitatif » – 6} :  – ne seront pas traînés devant les tribunaux internationaux, il reste qu’ils doivent nous expliquer comment ils ont pu faillir à ce point. Comment ils ont été partie prenante de l’hybris financière et quelle part de responsabilités ils se reconnaissent dans la crise qu’ils ont contribué à déclencher, et dont les principales victimes seront les éléments les plus exposés du corps social. Les quants ne pointeront pas au chômage. On s’emploiera à ne pas permettre que soit esquivé un questionnement radical sur cet emploi des mathématiques dans la tourbe financière. Ce n’est pas ce genre d’utilisation tératologique {étude scientifique des malformations congénitales} qui rendra les maths aimables.

Certains chercheurs, par choix idéologique, intérêt financier, arrivisme, se sont délibérément installés dans le camp des puissants. Je regarde ces chercheurs comme des « ennemis », ils travaillent au malheur du plus grand nombre. Traders, quants, analystes, etc. agissent contre la démocratie en bandes organisées, minant toutes les institutions démocratiques qu’ils dépouillent peu à peu de leurs pouvoirs et de leur légitimité – n’est-ce pas là une définition du terrorisme ? Alors que des briseurs de caténaires sont incarcérés, ceux qui engloutissent la richesse du monde créé par le travail des hommes, continuent de concocter à l’abri de leurs bureaux de verre, de nouvelles machines infernales qui bientôt sèmeront malheur, désespoir, et haine. Que fait donc la cellule antiterroriste ? Gestion des risques, je me marre ! Il faut être gonflé pour affirmer que les MAF ont pour principal objet la gestion des risques. Voilà des experts haut de gamme, à l’intelligence brûlante, armés d’un nouveau savoir aux performances majeures, génies formés pour évaluer les risques et qui n’ont rien vu venir… Rien ! Circulez, y a rien à voir. Que voilà un savoir efficace et des experts compétents !

Les conseils d’université seraient bien inspirés d’attribuer plus de postes à la recherche fondamentale qu’aux enseignements financiers sous peine de voir leur établissement devenir des succursales de la Bourse et de Wall Street, comme l’est déjà la faculté de Paris-Dauphine. Comment ne pas parler de la diva des médias, Mme Karoui ? Grande prêtresse des MAF, encensée par le Wall Street Journal, sorte de Laure Manaudou de la finance, qui a osé proclamer : « Les mathématiques financières n’ont rien à voir avec la crise ! » Nous attendons bien sûr qu’en mathématicienne avertie elle nous en fournisse la démonstration. Ce n’est pas parce qu’elle et ses poussins n’ont rien vu de la crise qu’ils n’ont rien à voir avec elle ! Interrogée sur les produits dérivés, Mme Karoui, la même, offre cette réponse exquise : « Leur existence n’est pas absurde » ! En mathématicienne, elle utilise ce que l’on appelle la preuve d’existence par impossibilité de non-existence : les produits dérivés doivent exister puisqu’ils peuvent exister ! Rien sur leur nocivité ; ces gens-là ne font pas de politiques, ils se contentent d’être du côté du manche.

Pendant que l’admirable collectif Sauvons la recherche ne cesse de lutter pour une recherche décente, multipliant les actions pour dénoncer l’affligeante pénurie dans laquelle est plongée la recherche française, les crédits, les postes, les moyens ne cessent d’affluer vers les officines où se forment les teenagers aux obscènes émoluments : 100 000 à 150 000 euros par an (deux fois plus au bout de trois ans). Quand on sait le salaire dérisoire d’un doctorant, on ne peut qu’estimer les jeunes gens et les jeunes filles qui persévèrent dans la pratique des mathématiques libres, indépendantes des directives et des pressions des différents pouvoirs. « L’essence des mathématiques est la liberté », lançait Georg Cantor, le créateur de la théorie des ensembles et de la théorie des infinis. Une fête de l’esprit d’un côté, des mathématiques mercenaires de l’autre. »

 

(1) Film de Jean-Marc Moutout : un jeune consultant en organisation en charge d’un plan social (distribué par « Les Film du Losange »)

(2) Robert Reich L’Economie mondialisée, 1993, Dunod.

(3) Pierre Sansot, Les Gens de peu, 1992, PUF.

(4) http://www.liberation.fr/politiques/0101306878-2009-est-un-grand-trou-noir

(5) Entre parenthèses et en italiques, quelques traductions de notions peu communes…

(6) Sur le « métier de quant », on peut se reporter à Nicole El Karoui, Gilles Pagès, « Quel parcours scientifique en amont du Master 2 pour devenir Quant ? » : « Tout d’abord, le développement de produits dits « dérivés » (options, warrants, swaps…) s’appuyant sur des actifs « primaires » (on dit plutôt « sous-jacents ») tels que les actions, les taux de change, les obligations et les taux d’intérêt. Dans ce cadre, son rôle est crucial puisqu’il doit tout à la fois concevoir (ou sélectionner) une modélisation de l’actif sous-jacent, proposer des formules d’évaluation des produits en fonction des paramètres de marché (pricing), déterminer les stratégies de couverture permettant à l’émetteur (et plus généralement au vendeur) de se couvrir au jour le jour sur le marché de l’actif sous-jacent contre les risques induits par ses variations (hedging). Il participe souvent à la conception des produits dérivés eux-mêmes avec les autres acteurs: les tradeurs, les structureurs ou… les clients, essentiellement en tant qu’expert pour déterminer le niveau de « tractabilité » mathématique. » (http://www.maths-fi.com/devenirquant.asp ). On a le choix : en rire ou en pleurer.

Publicités
commentaires
  1. Eric bachard dit :

    Bonjour,

    Juste un petit commentaire (un peu) hors sujet, pour rappeler que échecs et maths, c’est le titre d’un livre écrit par Stella Baruk en 1973 ( ISBN 2-02-004720-9 )

    Ce n’est pas tout à fait le même sujet, ni le même contexte, mais c’est à lire absolument


    qɔᴉɹə

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s